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Olivier Duculot
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roman
***
J’ai écrit un premier roman. Pas de réponse. Voici le deuxième.
Je fume une cigarette. J’arrive au filtre. Je dépose la cigarette pour écrire ces mots. Je tape à huit doigts. J’ai décidé de l’écrire très vite, en huit jours. Vendredi, j’ai regardé une émission. L’un des invités a dit : C’est dégoûtant d’écrire. Être seul face à un écran ou à une feuille de papier alors que tant de choses se passent dans le monde! Je viens d’effacer cette dernière phrase. Finalement, je décide de l’écrire à nouveau : « L’auteur qui parle a été primé ». Combien de temps vais-je y consacrer? J’ai fait des calculs. Huit heures par jour. Huit heures multipliées par huit cela fait soixante-quatre heures. C’est assez.
Mon premier roman parlait d’anorexie. On ne mange plus quand on est anorexique. On n’a plus faim. Je rallume une seconde cigarette pour le plaisir de l’écrire. Je veux écrire tout ce que je fais, tout ce que je pense, dans l’instant. Tous les détails. Ne rien perdre, c’est le mot d’ordre. Je n’ai rien à dire. J’écris pour dire que je n’ai rien à dire. J’aime, je n’aime pas. Je dois être agaçant. Mais je n’écris pas pour rire, pour qu’on se marre. J’écris parce que mes doigts en ont besoin et que c’est une raison suffisante. Se servir de son premier texte pour écrire le second. Je ne gaspille pas : je retourne les feuilles pour utiliser la partie vierge. Pour noircir. Des mots, des phrases entières se mélangent aux caractères impeccables de l’imprimante à jet d’encre. Écrire? Quoi de plus facile! Investissement minimal : quelques feuilles, un stylo... J’en avais marre de m’inquiéter de tout : la couleur de chemise que je porterais chez Pivot, la coupe de cheveux... Aucune réponse ne me parvenait. J’étais soulagé. Tout à l’heure, j’ai pris le train. Je suis rentré chez moi. Cet après-midi, j’étais au boulot. J’avais un peu de temps, la main gauche me démangeait... j’ai trouvé des feuilles. Ici, je n’en avais plus. J’ai pris le premier texte, une copie que j’avais tirée... Je parlais des réponses qui n’arrivaient pas. À vrai dire, qui se faisaient attendre. J’avais lu dans un guide spécialisé qu’aucun éditeur n’appelait avant six semaines. Deux s’étaient écoulées.
Je suis prudent, j’anticipe. J’attends sans chômer. Je suis un petit Stakhanov. J’écris comme un cochon mais en quantité. Je ne vois plus ce que j’écris. J’écris très mal.
Un jour, j’avais annoncé à ma grand-mère que je voulais être journaliste. Elle avait dit : Journaliste? Personne ne saura te lire, tu écris si mal!
Je suis paresseux. Je l’ai toujours été. Trop fatigant de structurer, de réduire, d’aménager, de penser, de repasser où l’on est déjà passé, de couturer... Je l’ai trop fait. Ça ne mène à rien. Les yeux se ferment un jour ou l’autre, on se dégoûte, on se vomit. Le sens s’échappe. Reste une forme, une esthétique dénudée.
On est le 11 octobre, il est dix-neuf heures deux. Chez moi : deux pièces, en tout vingt-deux mètres carrés, un WC avec des murs peints en vert, un éclairage tamisé. La lumière douce me calme, je n’aime rien de ce qui est direct, cru, éblouissant. C’est vrai que ça a un côté dégueulasse, d’écrire. Aussi vite que je le fais, surtout. On dirait que je remplis un document : un vieux fonctionnaire qui remplit un document. Ça me va assez bien. L’appartement : j’y écris quand j’ai le temps. Je mens. J’ai le temps, je veux le prendre, je me l’autorise. C’est ce que j’ai dit, je crois, il y a quelques pages. J’ai huit jours devant moi. Bientôt sept. Je regarde ce que je viens d’écrire. Écrire, le mot revient souvent, mais je n’en veux pas d’autre : c’est de cela qu’il s’agit. Je vois des traits noirs lancés n’importe comment, des traces de chocolat sur la feuille, c’est assez répugnant. Ce qui apparaît, ce qui saute aux yeux pour moi, profane, novice, puceau, ce sont ces petits traits vifs, inaccomplis, gênés, qui me font penser à la difficulté que j’avais, en maternelle, à former des lettres. Personne n’y comprenait rien. J’écrivais une autre langue. Comme si ma main était ankylosée, incapable de mener un effort à terme. J’avais entendu les conseils que les écrivains consacrés prodiguent aux jeunes apprentis. Il faut parler de ce que l’on connaît. J’avais cherché : ma connaissance en tout se caractérise par l’approximation. Un manque, une lacune généralisée. Je ne connais rien. Connaître dans le sens où l’on possède quelque chose, où l’on réduit la distance à l’objet, comme disent les philosophes. Aujourd’hui, cette faiblesse, cette inculture, même si je refuse d’en faire ma noblesse, j’ai décidé de m’en servir. De l’utiliser. D’y puiser l’inspiration. De la transcender. D’autres conseils encore, lorsque j’écrivais, qui me reviennent, me tambourinent l’esprit : Soyez concis, allez à l’essentiel, une œuvre d’art est quelque chose de tendu, c’est un fil, rien ne doit être inutile. L’essentiel? Les raisons? Les motivations profondes? Le pourquoi absolu? La nécessité? La vérité de l’acte? J’écris pour me réchauffer. Pour me construire un ami. Ma mère m’a dit un jour : Le livre est le meilleur ami qui soit. Sans doute. Mais je n’aime pas lire, je déteste ça. Incapable d’aller jusqu’au bout d’une phrase, de me plonger dans les mots d’un autre. Mes amis. J’avais l’impression qu’ils se détachaient de moi. Chaque âge a ses fréquentations. Les miennes avaient d’abord été celles de tout le monde. Les intérêts communs. J’écrase ma cigarette. J’avais seize dix-sept ans et Serge et moi sortions dans les bals de campagne. Je me suis vite lassé. Finalement, je crois que l’auteur avait raison : c’est dégoûtant d’écrire. J’écris pour me dire que ça l’est vraiment, pour me persuader que mon avenir n’est pas là, que je dois faire autre chose, trouver un travail sérieux où je puisse aider les gens. Je suis payé pour aider les gens. Je vois ma main gauche qui écrit, qui lime, qui use des feuilles. On tue des arbres pour faire des feuilles. Je m’arrête un instant. Il y a des gens qui s’écoutent parler, moi je me regarde écrire. Le rythme est trop rapide. Ça va trop vite. On dirait que je recopie. Je me fous des mots. Je m’y force. Je les hais, je le dois. Être honnête, ne leurrer personne. Être en adéquation. Le mot est mal choisi. Correspondre à soi-même. C’est moche. Je fais quelque chose de sale, de presque insoutenable : j’écris. Je suis en train de. À vingt ans, dans un journal intime que j’ai tenu trois semaines, je disais que je voulais être écrivain. Je pensais que si mon premier texte était publié, j’en écrirais un autre dans lequel je dirais : ça y est, j’y suis. Un peu comme ce ministre de gauche à qui on demandait quelles seraient ses priorités, quelle politique il mènerait, comment il envisageait sa fonction. Il avait répondu : Ça y est, je suis ministre! J’ai l’impression de comprendre. Écrire, pour quoi faire? Pour y être. Pour en être. Pour être pris au sérieux par des gens finalement pas sérieux parce qu’ils vous prennent au sérieux. Pour leurrer les autres, les rouler dans la farine, faire illusion. Ce doit être confortable d’être écrivain : on porte des habits noirs, parce que le noir c’est la gravité, le sérieux, le triste; on va à des foires du livre, on dédicace, on confirme que c’est bien soi l’auteur; on vous regarde, on fait la queue pour vous, on attend, vous les faites attendre parce que vous savez qu’ils vous attendent. C’est être le point central un moment, en avoir l’illusion, en jouir – je pense à ce chanteur qui avait des éjaculations sur scène. C’est savoir qu’il y a des gens qui ont laissé de l’argent dans des librairies pour vous lire, pour vous contacter, être en phase. C’est être critiqué, peut-être, je ne sais pas.
J’ai presque écrit trois pages. Ce sera long. Je me sens un peu découragé. J’écris sur mon lieu de travail. Je vois des collègues qui bougent, qui s’affairent, qui marchent. On ne peut pas écrire en marchant. Je regarde les arbres derrière moi. Une silhouette qui fait l’aller-retour entre des lettres sur un écran et un visage qui s’y reflète. Ce pourrait ne pas être moi. L’image est mal définie, approximative, presque noire. Un photographe dirait « sous-exposée ». Je vais essayer de meubler un peu parce qu’un roman d’une dizaine de pages, c’est un peu court. Qui achèterait un roman d’une dizaine de pages? J’avais quelque chose à dire. Je ne sais plus quoi. Je sens que quelque chose m’échappe. Souvent, je pense que j’ai des problèmes de mémoire. Il y a une semaine, j’ai écouté une émission à la radio. J’étais en voiture. C’était un spécialiste de la mémoire qui parlait. Il disait qu’il y avait différents types de mémoire. Il a parlé d’Alzheimer. C’est un réflexe naturel : quand on parle de maladie, quand on décrit des symptômes, on croit toujours en être atteint. Il a expliqué la mémoire.. Qu’il y avait deux types de mémoire : celle à court terme et celle à long terme. Qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’il arrive à chacun de nous d’oublier ce qu’on vient de faire ou ce qu’on devait faire. Moi, je dois avoir un léger déficit au niveau du court terme. Je mélange tout. Incapable de me rappeler ce que je viens de dire, ce que je voulais faire. J’ignore si c’est grave. C’est embêtant. Par exemple, quand je parle, il m’est presque impossible de me souvenir de ce que j’ai dit quelques secondes avant. Impossible dès lors de construire un raisonnement. Je m’en suis longtemps inquiété. Maintenant plus. Je me suis dit que c’était une question de sensibilité, que je percevais trop de choses à la fois pour espérer les classer. J’avais hésité à consulter un psychologue. Il m’arrivait d’être gêné en public lorsque l’on me posait une question qui comportait une sous-question, de ne pas pouvoir y répondre. Je me concentrais, mais rien de ce qu’on me disait ne me parvenait, c’était comme un voile qui faisait obstacle, qui barrait pour des raisons que je ne m’expliquais pas. Je disais : Excusez-moi, vous pouvez répéter la question? Mes proches s’étaient habitués. C’était comme une surdité. Une incapacité à écouter et donc à percevoir. Je me leurrais en me disant que ce n’était pas un problème de mémoire, mais de perception. Si je ne retenais rien, c’était à cause des autres : ce qu’ils avaient à dire ne m’intéressait pas. Je les devinais trop. Avant qu’ils parlent, j’avais compris, je me décourageais, je lâchais prise. Je comprends l’agacement de certains. Je compatis. C’est tout ce que je peux faire. Il m’arrive d’avoir des remords : je me dis que si j’étais à leur place, si je parlais sans être entendu, si mes mots ne résonnaient pour personne, j’en serais écœuré.
Nous sommes le 12. Il me reste sept jours. J’ai relu ce que j’ai écrit hier. Mes mains sont moites. Cette classe est surchauffée. C’est l’administration qui paie. Bientôt, j’irai manger. Un collègue me disait il y a peu : Après dix ans de service, le repas, c’est ce qui rythme la journée, je regarde le matin ce qu’il y a au menu... c’est ainsi que je fonctionne... J’ai pensé que c’était grave. Que le jour où je parlerais ainsi, où je ressentirais la même chose que lui, il serait temps de partir. Aujourd’hui, on mange un steak à la béarnaise. Je le sais depuis hier... Je vais rester quelque temps encore, attendre un peu. Par intérêt. J’ai du temps à dépenser dans ce pays, un temps avec lequel je dois composer pour ne pas tomber dans la morosité. Me fixer des objectifs à court terme. Épargner parce que là-bas je n’aurai pas d’emploi. Pas tout de suite. Il paraît qu’il faut quelques mois pour s’adapter. Tout est différent : le climat, l’accent, la taille des buildings, le pouvoir d’achat, la mobilité... Il paraît qu’il faut y passer un hiver. Souvent, on dit lorsque quelqu’un a un malaise : Tu ne passeras pas l’hiver. Cette expression, anodine pour nous, prend tout son sens là-bas. Le quatrième est crucial. C’est un cap psychologique. Le verdict tombe. Je ne reviendrai pas. Je vais partir et je ne reviendrai pas. Je le sais. C’est ma seule certitude. J’ai du plaisir à le dire, à me le répéter. Même si le pays ne me plaît pas. Partir là ou ailleurs, quelle importance : je sais ce que je mange à midi. C’est un monodrame, un révélateur. C’est le signe qui me dit que j’ai bien fait d’entamer des démarches.
J’entends un collègue qui sort de sa classe. Il ferme à clef la porte du pavillon dans lequel se trouvent sa classe et la mienne. Il m’enferme.
Je parlais des démarches. Très longues. À l’ambassade, c’est là-dessus qu’ils comptent, le découragement, le contact anonyme par lettres présignées, les délais qui dépendent du nombre de demandes qu’ils auront à traiter. Ils terminent en annonçant qu’au cours de la procédure, on ne sera jamais amené à les rencontrer, qu’ils déconseillent qu’on leur téléphone pour avoir des nouvelles du dossier, que ça ne ferait qu’accroître leur masse de travail et donc retarder le traitement de notre candidature... L’argument est puissant, lisse, immuable. Tout ce que vous feriez en dehors de ce qui est prescrit pourrait se retourner contre vous...
Je ne me suis pas découragé. Je l’attends, ce visa. Ils me le doivent. J’ai passé des épreuves, photocopié des diplômes, pissé dans un bocal, donné un acte de naissance... Mais l’essentiel n’est pas là. Sans prétendre le chercher, je sens que je m’en éloigne. Que c’est froid, c’est très froid.
L’évaluatrice de mon premier texte m’avait dit qu’il fallait éviter les réflexions personnelles sur l’histoire, la psychologie des personnages. C’est le lecteur qui doit faire ses commentaires. L’auteur doit fermer sa gueule, il construit, entremêle, indique, souligne quand il l’estime nécessaire. J’ai essayé. Impossible. Je suis contre. J’ai mes dogmes. J’ai dit que j’écrivais trop vite, que je ne faisais que remplir un document. Ce n’est plus vrai. Maintenant, je cherche. En quelques pages, j’ai tout dit de moi. On peut se faire une idée. J’avais entendu qu’un premier roman est toujours autobiographique : le cancer de papa, le décès de grand-mère... Mon père se porte à merveille et n’a jamais connu ses parents... Je n’ai plus rien à dire me concernant : je vais écrire une histoire. Je commence : « Ç’aurait été un livre... ». Non, ça me rappelle trop un film. On va croire que je plagie. J’ai le souvenir d’un film où un personnage dit à un autre : Écrire? Toi? Tu passerais trois cents pages à t’en excuser! Un autre conseil : écrivez un peu chaque jour. Je suis d’accord. J’aurais dû commencer plus tôt. Ne jamais remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. J’ai passé un an sur cent soixante-seize pages pour parler de quelqu’un d’autre que moi. Je viens de passer deux jours sur dix pages pour parler de moi. Je n’ai plus rien à dire. Je crois que je vais alterner. Fixer les règles. D’abord, quelque chose qui m’agace, que j’ai déjà remarqué : cette manie de commencer mes phrases par des « je ». Ce n’est pas bien de parler de soi en premier, c’est une règle élémentaire de savoir-vivre que de parler des autres d’abord. Soyons polis. Quand j’avais treize ans, on disait que j’étais immature. La remarque venait d’un professeur de français. Mes parents étaient rassurés : je ne m’assumais pas, je serais encore à eux pour quelques années. Ils me donneraient des conseils. Que je n’écouterais pas. C’est pour ça que je suis un enfant : parce que je n’ai pas suivi les conseils que mes parents m’ont donnés.
J’avais appris à présenter mon premier texte. Au début, lorsqu’on me demandait ce que j’écrivais, j’avais des réponses très précises : description des personnages, du contexte, du thème, de la façon de le traiter, de la difficulté d’écrire un premier roman... Je devinais chez certains une sorte d’admiration qui n’était pas pour me déplaire. Rester derrière un écran, quasi sans bouger, se concentrer sur une histoire, des personnages, un contexte. Il fallait être fou... C’était confortable. J’attendais des autres qu’ils me marginalisent. Puis, à force de répéter, de détailler, une lassitude s’est installée. Pour eux, j’étais l’écrivain. Un peu comme le fils du fermier qui obtient son bac est l’intellectuel. Les questions fusaient : « Et alors, l’écrivain, quand est-ce que tu passes chez Pivot? » Les conseils : « Si tu commençais par un roman policier pour te faire la main? » Les romans policiers, ce n’est pas de la littérature.
Au moins un an s’est écoulé depuis que j’ai écrit cette dernière ligne. Peut-être plus. Je suis parti entre-temps mais j’y reviendrai. J’ai changé d’ordinateur. L’écran est plus petit, les touches plus agréables à toucher. Mon nouvel employeur m’a donné un portable. Le CD-ROM me permet d’écouter de la musique. C’est plus agréable. Je n’ai pas relu les lignes que j’avais écrites parce que je me souviens que je ne voulais tromper personne. Coller à l’instant. Déverser sans remords ce qu’une amie, parlant des lettres que je lui adressais, appelait l’instantanéité paradoxale de mes élans. Je n’ai pas mis de guillemets, simplement parce que je ne les trouve pas sur ce clavier. La transition s’est passée sans encombre : une disquette a suffit à transférer mon texte, écrit en Belgique, à cet ordinateur canadien. Bien plus perfectionné que mon vieux 386. Ça a quand même une autre gueule d’écrire là-dessus.
J’ai lu quelques bouquins cette année, me suis plongé dans la littérature québécoise. Parce qu’il fallait que je m’immerge dans du texte, peu importe sa qualité, dans quelque chose sur quoi j’allais prendre appui. Je suis allé à la bibliothèque de mon quartier, très bien achalandée. J’ai emprunté quatre livres, n’en ai pas lu un. Quelques pages tout au plus. Me dégoûter de la lecture pour me donner le courage d’écrire. Me persuader que s’il y a des conneries qui sont publiées, d’autres, les miennes, pourraient l’être aussi. Je brûle les livres que je n’aurais pas pu écrire, ils me tombent des mains. Ils me dégoûtent, je répugne à les toucher. Maintenant, je n’ai plus peur. La pression du premier roman, celui bien écrit, sur lequel on passe trois ans de sa vie en se délectant à l’avance de l’effet qu’auront sur d’autres les phrases bien construites, trop belles pour être honnêtes... Être honnête, ce n’est pas un souci. Ce ne l’a jamais été. Plutôt : manipuler suffisamment bien pour que rien n’y paraisse. Je me dégourdis les doigts. J’en parlais déjà il y a plus d’un an comme d’une raison suffisante pour écrire. Mes doigts, mes gros doigts boudinés. Ils sont laids mes doigts, vous devriez les voir. Courts et larges. Incapables d’aligner une phrase sur ce clavier sans devoir appuyer sur la touche Backspace…
La musique tourne toujours. Le son du CD est médiocre.
Une lecture m’a marqué. Christine Angot, une sorte de névrosée de génie, m’a précédé. C’est elle qui a ouvert le chemin. Ce que j’écris maintenant ne peut rien face à elle. Elle est avant moi. Elle a eu le courage, l’audace, à la télévision, de cracher à la gueule d’un lecteur de chez Gallimard qui lui avait refusé ses textes. Pivot était emmerdé, modérément emmerdé j’ai trouvé, emmerdé parce qu’il devait bien l’être, parce qu’un écrivain qui gerbe sur un éditeur devant des milliers de téléspectateurs, ça fait toujours mauvais genre.
Je change de CD. Je commence à m’habituer aux nouvelles technologies.
Je retrousse mes manches au propre comme au figuré. Il me reste quelques pages pour faire illusion.
Je suis à Montréal. J’écris à Montréal. En arrivant, j’ai tenté une dernière chance avec mon premier texte. Je l’ai soumis à une jeune maison d’édition parce qu’il en existe beaucoup à la recherche d’auteurs. C’était comme en Europe : pas assez structuré, encore médiocre, à mi-chemin entre le journal intime et l’essai philosophique sur le mal de vivre. C’était dit délicatement, je l’avoue. Continuez, m’avait-on dit, mais que risque un éditeur à dire à un candidat écrivain qu’il est fait pour ça, qu’il y a quelque chose, indéniablement, une petite musique qui ne trompe pas et qu’il faut entretenir? Rien. Mais je m’y suis remis. Pour quelle raison vraiment, je l’ignore. Peut-être pour meubler mes soirées. Ça aussi ce serait une raison suffisante si ne régnait pas en permanence ce lecteur imaginaire pour lequel j’écris, pour lequel je m’excuse d’écrire et à qui je demande d’être indulgent.
Je clique sur Aperçu avant impression. Cette page, la huitième, je l’ai écrite en moins de vingt minutes. Beau rendement. Bravo! Continue! Demain matin tu auras terminé et tu passeras à autre chose. Te relire, jauger tes mots, rougir rétrospectivement de ta soirée de la veille, te dire qu’il fallait vraiment être loin pour écrire ça, te dire que pendant ce temps ta gonzesse, ta nana, ton amoureuse, ta blonde, tu aurais pu la prendre dans tes bras, la rejoindre, la consoler d’être ici. Elle n’aime pas ce pays, ses habitants… Beaucoup trop loin d’elle tout ça, de ses habitudes. Élevée dans une famille italienne immigrée en Belgique en 1968, qui a cru en ce pays qui l’accueillait avec du travail, elle ne peut supporter maintenant d’avoir quitté sa famille. Je m’étais dit : l’Europe est une, bientôt la même monnaie, tout le monde se ressemble. Pas du tout. Qu’existe-t-il de commun entre un Belge et une Italienne? Rien. Un continent n’est rien. Les marchés n’uniformisent pas les gens. Elle dort. Je ne l’entends pas. Je viens de la mettre au lit. Dans mon grand lit en pin, fabriqué à Toronto.
Il faut que mes doigts se réhabituent… J’ai arrêté pendant quinze jours. J’en ai quatre devant moi. J’ai pensé commencer un marathon : ne rien faire d’autre que ça pendant le week-end de Pâques. Vendredi : relire ce que j’ai fait avant, peut-être remanier un peu. Samedi : bibliothèque ou écriture, toujours ce besoin de me dégoûter dans les mots d’un autre. Dimanche : ne pas parler à Valéria, limiter nos rapports au strict minimum sans la blesser. Me satisfaire de sa présence, de ses bruits. Craindre qu’elle ne lise ces lignes où je parle d’elle, où elle ne se reconnaîtra pas, où elle se sentira volée, humiliée par des descriptions grossières, approximatives. Me replonger dans Angot, L’Usage de la vie, que j’ai acheté la semaine dernière pour deux dollars quatre-vingt quinze taxes incluses. Je crois que je l’ai amorti. J’ai recommencé hier une deuxième lecture pour m’encourager. C’est ainsi : s’appuyer sur d’autres, leur détresse, leur expérience, les conclusions que j’en tire, pour continuer. Elle parlait de Claude, son mari, qui accepte de voir sa vie privée étalée au public.
Continuer. J’y suis, c’est reparti. Je suis au bureau de Valéria. J’ai emprunté son bloc-notes jaune. Mon ordinateur portable est à quatre-vingts kilomètres d’ici. Je pensais profiter de ce week-end pour l’utiliser, continuer d’écrire. Je m’y étais habitué. C’était commode. Que ce que j’écris soit à distance, abstrait sur l’écran. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. J’ai repris mon stylo – qui n’est même pas le mien, je n’ai plus de stylo – et mon écriture illisible empêche cette distance. C’est moi qui écris, la forme des lettres l’atteste. Je me suis levé de bonne heure ce matin. Voulais consacrer quatre heures à cela, de neuf à treize. Hygiène de vie. Dégager le temps, se l’approprier, c’est un luxe. Je repense à Angot et je n’ai pas envie de mettre de guillemets. Cette conne me vole les mots de la bouche. Vous êtes jaloux de n’avoir pas le temps matériel d’écrire vous aussi combien vous vous intéressez à vous-mêmes. Le temps matériel : elle est dans le mille. Je travaille sept heures par jour ce qui, en Amérique du Nord, est considéré comme très acceptable. Mais il y a les trajets – cent cinquante kilomètres – qui me bouffent. Bouffer, c’est le mot : il faut bouffer aussi. J’essaie de rationaliser mon temps : ils sont très forts ici pour ça. Ils donnent des cours même. Des séminaires d’une journée à des cadres : ne mettez pas dix minutes quand cinq pourraient suffire, planifiez votre journée, établissez des échéanciers et respectez-les. Nouveaux dogmes. Je pense à un personnage de Rohmer, aussi. Ce grand play-boy glandeur dans une villa de Saint-Trop qui essaie de palper le temps, qui concentre son énergie sur le néant, dont l’esprit n’accroche rien. Et qui rencontre cette gamine de dix-neuf ans, cette collectionneuse. On explique tout à la fin, comme si on n’avait pas compris. Eh bien moi, ce personnage, ce grand dandy décadent fin de siècle, je l’envie. Angot toujours. Elle aussi c’est un dogme. Dans sa phrase, la deuxième partie, le combien vous vous intéressez à vous-mêmes. Le reste n’est rien, ne compte pas. Pas étonnant qu’elle cite Nothomb dans son bouquin. C’est l’antithèse complète, le talent, et un talent qui se vend. C’est bien de vendre, il faut. Angot aussi se vend maintenant. Elle comptabilise même le nombre d’exemplaires vendus pour le convertir en maisons : Celle-là? cinquante mille exemplaires. Une piscine? je ne sais pas, dix mille de plus?
Reprenons : j’ai commencé à neuf heures. Ai téléphoné à mon père à neuf heures vingt. Ai repris. Valéria est de l’autre côté de l’appartement, dans la cuisine. Elle est encore en pyjama. Elle ne travaille toujours pas. De toute façon, aujourd’hui, c’est vendredi saint. Elle est venue remonter un peu son bureau. Ainsi, je serai moins courbé, dit-elle. Face à moi, posée sur le mur, une photo d’elle en train de dessiner. Elle a un gros stylo à la main, on ne voit pas son visage. Uniquement le geste, cette main droite un peu floue qui balaie le papier. L’acte. Se concentrer sur l’acte. Au début, quand on s’est rencontrés, elle prenait beaucoup de photos. Elle est photographe. Moi aussi. Après l’université, j’ai décidé de m’inscrire dans une école d’art. Quand on me demandait pourquoi – je me souviens de la question, devant tout le monde, lors du premier cours – je disais que c’était pour ne pas me désocialiser. C’était ça le but : tandis que les liens que j’avais tissés pendant quatre ans se disloqueraient, il me faudrait en retisser d’autres plus neufs, vierges. Évidemment, ce genre de réponse indisposait. On me regardait, je devinais qu’ils pensaient que je n’avais rien à faire avec eux qui étaient là par passion, pour l’amour de l’art. Mais je suis resté. Je leur ai parlé. C’était des apprentis artistes. Ils étaient là par dépit : la plupart avaient abandonné les études universitaires qu’ils avaient entamées en philosophie et lettres et comptaient bien se refaire un statut dans cette école. Moi, j’avais eu le malheur de les réussir, ce qui les autorisaient à dire que la théorie n’a rien à voir avec l’art; que l’art appelle la pulsion, l’instinct, bref, quelque chose de surnaturel, qu’on a en nous sans qu’on y puisse rien faire. Je ne répondais pas à ce genre de remarques qui, du reste, ne m’étaient pas clairement adressées, mais dont je pressentais être le destinataire principal. Ils n’auraient pu le supporter : mon silence, ce petit regard naïf que je leur lançais, que je concluais par un léger sourire. Mais il n’y avait pas qu’eux : les profs aussi, lors du concours de fin d’année. Chacun devait défendre son travail devant un jury composé de professionnels et d’enseignants. Le mien avait été descendu. J’avais tout entendu, mais je ne pouvais rien faire : ce n’était pas moi qui parlait, mais l’universitaire qu’ils n’étaient pas, qu’ils avaient rêvé d’être et qu’ils ne seraient jamais. À la fin, quelqu’un ose : un universitaire n’a pas sa place ici, dans cette école, pour venir nous snober. Je les ai regardés, les yeux grands ouverts. Un à un. Ma réponse, je l’avais déjà, j’avais eu le temps d’y penser pendant mon exposé. Parce que cette remarque, mon excommunication, je la sentais venir. J’attendais un peu. Laisser le temps à son auteur de se délecter des mots qu’il avait eu le courage de prononcer, lui donner une seconde la gloire d’avoir dit tout haut ce que d’autres… Moi, maintenant, d’une voix la plus claire possible, bien posée, ponctuée : « Je ne sais si un universitaire a sa place ici. Mais il y une chose dont je suis sûr : aucun de vous n’a sa place dans une université. » Fin de citation. J’ai laissé un temps encore. J’ai dit d’une voix douce : « Bonsoir Messieurs. »
Où j’en étais déjà? Valéria… Elle, dans cet exercice, avait excellé : ses photos, tirées sur papier barité Ilford 24-30, les avaient séduits. Son travail était excellent. Objectivement. Objectivement excellent. Quelle formule! C’était la leur. L’évidence. Le summum de l’abstraction. Elle est sortie première. Moi, dernier. Ce n’est pas une image. Elle a obtenu quatre-vingt-douze pour cent, moi soixante virgule deux. Moqueuse, elle me l’a fait souvent remarquer. Je ne disais rien, me contentais de rigoler avec elle. C’est vite devenu le leitmotiv de nos disputes. J’étais englué : remettre en cause les critères d’évaluation de l’école, c’était dans le même temps dénier ce sur quoi reposait son succès. C’était la réduire. Nous nous sommes connus dans cette école. Nous devions produire des photos. On prenait des photos ensemble. Elle, était attirée par les gens, leur visage. Elle y trouvait matière. Son culot l’amenait à arrêter les passants, à leur demander de ne plus bouger ou de répéter un geste qu’ils venaient d’avoir. J’étais pétrifié. Mais on ne lui refusait rien. Les gens y allaient même de leurs commentaires : Eh! Là! Et les droits d’auteur? Les droits d’auteur, pauvres cons, c’est à elle qu’ils reviennent. Ainsi pendant des heures. Elle aussi me considérait comme celui qui n’avait rien à faire en photographie. J’étais là par accident. Mais l’accident, précisément, en avait produit un autre : je commençais à aimer cet art. Mineur, moyen comme l’avait dit Bourdieu. Je commençais à m’intéresser de près à ce qui avait été écrit sur la photo – toujours, ce baptême par l’écrit. Cependant, j’étais incapable de me plonger dans les photos d’un autre. L’image ne me parle pas. Elle est opaque. On n’apprend pas la grammaire de l’image. C’est l’image qui m’a amené à l’écriture. Parce que c’est indéchiffrable, une image, quand on n’a pas d’outils. Parce que c’est plus facile, l’écriture, quand on est paresseux. Écrire, c’est ça : c’est cadrer. Isoler une partie du monde. Mais ce que cadre la photo c’est le réel, ça a de la substance, ça vibre, c’est rouge, bleu, lisse, granuleux, sale… L’écriture, c’est différent. Il faudrait nuancer.
Yves Simon, en ce moment, chante New-York. Il l’a rêvé, dit-il.
Je change de pièce. Je suis dans la chambre, couché sur la couette. Je suis assez content de moi. J’ai presque écrit cinq pages. C’est beaucoup, cinq pages en une journée. Je les ai relues plusieurs fois. Je veux écrire une histoire, être un salaud. Ça me manque : des personnages, des types, des événements. C’est sécurisant. J’ai besoin de ça, en ce moment : me rassurer. Me projeter. Mais je n’ai pas le courage de faire un plan. Quoiqu’on dise, il en faut un. Même une esquisse, je n’ai pas envie. Je suis de mon temps. Je le répète, je suis paresseux, j’aime ce qui est facile : les filles, la musique. Ce qui ne nécessite aucun effort intellectuel : lire des magazines stupides avec des femmes aux gros seins – ça devient une obsession.
Mon couple fout le camp. Je l’écris cyniquement. Valéria est dans le salon. Elle est restée avec Yves Simon. Elle ne fait rien. Strictement rien. Assise sur le divan bleu. J’ai décidé de ne plus m’investir, de ne plus rien partager de commun avec elle, car il est impossible de discuter. Son argument est le même, toujours : ce qu’elle me fait subir n’est rien à côté de ce qu’elle endure à mes côtés. Je change tout le temps d’avis, n’ose pas dire les choses aux gens. Suis trop gentil, sauf avec elle. On ne peut rien contre ça. Je ne discute plus. Quelque chose est cassé, irréparable. C’est terminé. Je ne l’écris pas pour m’en persuader, pour me faire mal, pour appeler la moindre compassion. Je l’écris pour le dire, c’est tout. Pour que vous le sachiez. Parce que maintenant, Valéria, vous la connaissez un peu. Vous savez qu’elle est photographe, qu’elle aime tirer des portraits, qu’elle est italienne, qu’elle a un visage splendide. Qu’elle est insupportable à vivre. Réellement insupportable. Qu’elle déteste le pays dans lequel elle a émigré – le Canada –, que si elle découvre ces lignes, elle me crachera à la figure, qu’elle souhaite intimement que rien de ce que j’écris ne soit publié, qu’elle en crèverait, que je rêve d’écrire des choses ignobles sur elle, que j’ai envie de la quitter, que j’essaie en ce moment d’écrire de plus en plus mal pour que ne lui prenne pas l’envie d’aller y voir… Mais je me disperse, pardon. Je suis un peu apaisé. Je l’ai dit : satisfait du travail accompli. Parce que c’est un travail, ne serait-ce que rester assis. Ma main gauche est douloureuse mais d’une douleur jouissive. Je viens de souper. J’ai parlé avec Valéria. Tenté que les choses se déplient. Ça va mieux. Mais l’amour est-il toujours là?
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