Laurent Chabin

 

 

L’ÂGE DE PLOMB

 

 

roman

 

 

 

***

 

 

La vie il n’y a pas d’avenir là-dedans,

il faut investir ailleurs.

 

Mamie

***

 

Quand on l’a finalement découvert, la maison était déjà fermée depuis plusieurs semaines. Une épave délabrée, aban­donnée au milieu d’un jardin en ruines.

Elle, elle avait été embarquée au début du printemps, à la suite d’un appel discret des voisins qui s’étaient aussitôt claquemurés derrière leurs rideaux, les faux culs. On avait frappé en vain à la porte, cogné aux fenêtres, appelé, fait le tour de la bâtisse aux volets clos. On était même monté sur le toit… En désespoir de cause, on avait forcé la porte d’en­trée et on avait fini par la retrouver, à moitié nue, échevelée et punaise, dans le sous-sol où régnait une puanteur abominable. C’était un mélange indescriptible d’odeurs corporelles – pieds et sexe non lavés, sueur, merde, vomi peut-être – et de senteurs plus ou moins forestières – moisissures, pourrissement, de ces effluves immondes qui se dégagent parfois d’un frigo qu’on a débranché puis oublié fermé durant des mois…

Elle était tapie dans le noir, dans un coin près de la chaudière poussée à fond malgré le beau temps, dégageant une odeur atroce de peur, de sueur et de douleur, comme une bête acculée par des chasseurs après une longue traque. Le désordre était indescriptible et il aurait sans doute valu la peine qu’on s’y intéresse, mais l’insupportable pestilence qui infectait cette cave avait activé les choses. Pas le temps de discuter, de chercher à comprendre. Il fallait la sortir de là au plus vite, revenir à la surface, échapper à ce piège…

On avait dû s’y mettre à trois pour la maîtriser. Sa vigueur était étonnante pour une femme de cet âge. Une vraie bête fauve. Elle semblait possédée, hurlait, mordait, griffait; elle avait perdu ses derniers haillons dans la bagarre – lambeaux repoussants de saleté qui restaient dans les mains ensanglantées des hommes quand ils tentaient vainement de la saisir. Il avait fallu se résoudre à l’assom­mer puis à la traîner, à demi inconsciente et hideusement nue, jusque dans la rue où les curieux attirés par les cris s’agglutinaient déjà. On l’avait tant bien que mal enveloppée dans une couverture, elle ne ressemblait plus qu’à un tas informe et inerte d’où s’échappait en continu un gémissement lancinant.

On avait refermé la maison et transféré l’ignoble créature, pour y être lavée, habillée et soignée, dans les services spéciaux d’un établissement destiné aux aînés en perte d’autonomie – comme on appelle si joliment les vieillards incontinents. On aurait aussi bien pu l’envoyer directement chez les fous…

Ce n’est qu’un ou deux mois plus tard que les enquêteurs avaient retrouvé le fils unique de cette femme – un nommé Jean, qui vivait dans l’Est avec son épouse et son jeune fils. Venu seul, il avait à peine regardé ce qui avait été sa mère, qui de son côté n’avait pas semblé le reconnaître. Deux étrangers. Puis il avait signé tous les papiers nécessaires à l’internement, sans poser de questions. Ce n’est qu’au moment de repartir qu’il avait demandé ce qu’était devenu son père.

Il avait donc fallu retourner là-bas, fouiller de nouveau la maison, suffoquer dans cette abomination qui semblait incrustée dans les murs…

Au rez-de-chaussée, toutes les fenêtres avaient été condamnées, le moindre interstice comblé de mastic et recouvert de bande adhésive, les rideaux cloués ou punaisés par-dessus. La maison ne respirait plus depuis longtemps, asphyxiée par ses propres émanations délétères…

Le sol croustillait sous les pieds, surtout dans la cuisine. Au bout d’un moment on s’était rendu compte que le bruit n’était pas provoqué par des miettes de pain ou des résidus alimentaires comme on aurait pu s’y attendre, mais par d’innombrables cadavres d’insectes, des espèces de bêtes de cauchemar, bâtonnets grisâtres qui jonchaient le carrelage et remuaient parfois encore un peu. Ces monstres miniatures étaient les seuls occupants de l’étage. La mort dans l’âme et le nez profondément injurié, nous avions dû retourner au sous-sol…

La chaudière fonctionnait toujours à peine puissance, personne n’ayant songé à l’arrêter. La flamme de la veilleuse était un véritable danger dans ce lieu clos où le sol disparaissait sous un incroyable amoncellement de vieux jour­naux. Comment le feu n’avait-il pas déjà réduit ce taudis en cendres?

L’atmosphère était irrespirable et la sueur traçait sur nos visages des rigoles luisantes sous l’effet de nos torches électriques. Les vieux journaux, dont le niveau atteignait nos genoux, paraissaient s’envoler sous nos pas en des tourbillons lents et nauséabonds. On y voyait parfois vibrer les antennes des insectes. D’après les voisins, qui semblaient regretter maintenant qu’on leur pose autant de questions et avaient probablement peur qu’on les accuse de négligence ou de non-assistance à personne en danger, le vieux n’était pas sorti de la maison depuis des mois – combien, ils étaient incapables de le dire – et il devait donc bien pourrir là quelque part.

Pourtant, cette odeur innommable n’était pas celle de la charogne. Le vieux avait dû quitter la maison depuis longtemps déjà, les voisins n’étaient quand même pas vissés aux fenêtres vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Le gorge irritée, les yeux piquants et douloureux, aucun d’entre nous ne voulait rester une minute de plus dans cette putréfaction.

Alors, un dernier balayage de la torche sur les murs avait révélé la présence d’une chaîne métallique fixée à la paroi du fond, en face de la chaudière. Une chaîne pendante dont l’extrémité se perdait parmi les cadavres de journaux. Machinalement, je l’avais dégagée du pied. Au bout de la chaîne, le vieux était là.

Sa momie, plutôt. Il était nu comme un ver, recroquevillé comme une araignée écrasée. Un anneau de cuir autour du cou, la peau verdâtre et parcheminée hérissée de brindilles qu’un vent invisible semblait agiter légèrement. Il avait le visage figé de la mort, mais le lent mouvement des insectes grouillant sur son visage lui donnait l’air de sourire aux fantômes…

 

***

 

Je sens encore le vent sur ma figure – une sorte de pico­tement plutôt –, même si je suis déjà en train d’oublier.

Je marchais depuis un bon moment sur une crête brune et pelée. C’était au bout du monde, en altitude. Dans un coin perdu. Au Ladakh, par exemple. Oui, c’est ça, au Ladakh. Ou presque. À la frontière…

Il était tard, il fallait se reposer. Les deux autres étaient partis à la recherche d’un abri. Un peu en contre­bas, vers le sud, sur un épaulement rocheux, il y avait d’immenses maisons carrées aux couleurs foireuses, d’une architecture sans imagination qui ne me changeait pas beaucoup de celle qu’on voit ici dans les quartiers où on a plus de fortune que de goût. Les maisons comportaient un ou deux étages, les fenêtres étaient ouvertes, sans rideaux, mais, comme le terrain tout autour, vides.

Les autres avaient disparu. Je me suis engagé dans le chemin, entre la crête et les maisons. Où est-ce qu’ils étaient passés, tous? Dans les reportages photo, ces endroits-là sont toujours copieusement peuplés de paysans niaiseux et somnolents, maigres, bariolés et moustachus, accroupis devant leurs taudis en train de fumer des bambous pendant que leurs femmes travaillent aux champs et ramassent des herbes pour faire la soupe et que les enfants vous harcèlent comme des mouches…

Mais là, personne. On me fait comprendre que le Ladakh vient de conquérir son indépendance et que les gens se méfient, qu’ils se cachent, qu’ils se protègent, mais que sûrement ils me voient de là où ils sont et que si je fais le moindre geste de travers je vais me faire plomber comme un coyote. J’avance toujours, sans éveiller le moindre mouvement dans les maisons.

Plus loin, je tombe sur une rangée de gamins assis sur un mur bas. Ils me regardent passer, les yeux vides. Le plus dégourdi m’explique dans un français parfait que je dois continuer vers le deuxième village, à quelques mètres de là, que les lois y sont différentes et que peut-être quelqu’un se montrera. Je lui demande comment il se fait qu’il parle aussi bien ma langue. Il me répond qu’il fait partie de l’armée. Puis, dans mon dos, tandis que je m’éloigne, il se met à chanter doucement. J’ai vingt ans et j’en ai honte; je n’ai pas d’amour, monsieur, pas même pour ma misère…

Je descends vers le village. Enfin du monde!… Des touristes du troisième âge. Chapeaux de toile, caméras, gros ventres… Ils se promènent dans le typique village pittoresque sans faire attention à moi. Là-bas, le gamin chante toujours. Si je suis le cœur du monde, il ne vivra pas très vieux. Je me demande où il s’en va. La chanson me répond. Je m’en vais au bout de mon chemin, il me mène à la rivière…

Dans une boutique formée d’une unique pièce encombrée d’objets hétéroclites et poussiéreux, les touristes dégustent des galettes locales et achètent des fanfreluches de bazar. Je ne vois pas qui les sert. Ils viennent d’une sorte de moulin à eau, plus loin. Je sors dans cette direction. Le moulin est en fait une espèce de fontaine. Un fouillis de fontaines, plutôt, du genre japonais, enfoui sous une végétation molle et envahissante d’un vert triste, où l’eau s’écoule d’un bassin à l’autre en glougloutant; et j’entends des voix également, des voix féminines et vaguement orientales. À moins qu’il ne s’agisse de celle de l’eau… Et l’autre voix encore, toujours là mais plus faible maintenant, qui regarde couler l’eau. Je déteste votre vue… Ça me met mal à l’aise, tout d’un coup. Et, comme en réponse, la voix mourante, et puis il est disparu, on ne l’a jamais revu…

Je ne vois toujours personne. Je reviens vers la boutique. Les touristes ont disparu. Le village ressemble aux reconstitutions historiques d’ici un jour de fermeture. Et puis, au milieu du chemin, il y a ce cadavre d’un homme dont le visage est invisible sous le grouillement d’insectes qui le parcourent en tous sens, mais sans jamais l’abandonner. L’essaim vibrant est circonscrit par une ligne qui passe sous le menton, remonte de chaque côté devant les oreilles et se referme sur le front, à la limite des cheveux. Un masque vivant. L’homme est allongé sur le dos, il est vêtu de brun et semble se dissoudre doucement dans la poussière brune du chemin. Une ombre noire sur lui. Je l’ai déjà vu. Souvent. Je crois qu’il a le visage d’un chien…

Une sueur froide me glace le dos. Je rebrousse chemin et repars à pas lents, les yeux fixés sur le sol. Je veux éviter d’autres cadavres au visage fourmillant et anonyme.

Le village est complètement désert maintenant. Cette sensation de vide devient inquiétante. Elle me prend à la gorge, m’étouffe. Je me retourne. Le drap fait un pli sous ma joue, gênant. Je me recroqueville en chien de fusil en attirant l’oreiller sous ma joue. Mais la gêne vient aussi – surtout! – d’une immense impression de solitude, une solitude oppressante et amère qui me cloue au lit et m’empêche de respirer. Il y a pourtant cet autre corps près du mien, tellement familier… Je me retourne encore, poursuivi par ce rêve tiède et gluant qui n’en finit pas de me quitter et de m’instiller sa tristesse.

Ces gens du Ladakh avaient disparu parce qu’ils avaient conquis leur indépendance. C’est ça l’indépendance, devenir invisible, ne laisser que des maisons abandonnées et ouvertes à tous les vents entre lesquelles n’évoluent plus que quelques touristes rassis qui disparaissent bientôt eux aussi comme fumée. Comme le cadavre sans visage. Et la chanson…

Il fait nuit encore. Noir. Je me lève. Je ne me sens aucun courage. Je quitte la chambre et je vais m’asseoir devant mon aquarium. Il fait moins sombre ici, à cause de la rue. De la lune ou de l’éclairage public. Les insectes sont immobiles dans la pénombre. Je n’arrive pas à les distinguer. Ils jouissent d’une certaine indépendance, eux aussi, même s’ils n’ont rien conquis du tout. Je ne les vois pas, ils ne me voient pas. Ils ne savent pas que j’existe. Ils ne le sauront jamais. La pièce est vide.

J’entends un grincement dans la chambre. Elle apparaît un peu plus tard, sans un bruit, dans l’encadrement de la porte. Elle me voit assis là, immobile, gris. Elle se fige. Elle ne comprend pas. Elle a l’air complètement bouleversée. Je ne sais pas quoi dire. Je ne bouge pas. J’avale ma salive… Et puis je murmure, sans conviction :

– Le café n’est pas prêt.

Elle se précipite à la cuisine.

 

***

Faut reconnaître, je n’ai jamais eu d’attentes, jamais d’espérances; je ne risquais pas d’être déçu. Mais tout de même, arrivé tout au bout, devant une telle accumulation d’indécision, d’inutilité, de vide, il me reste un goût amer.

Je me souviens de la nuit où le père Noël est mort. C’est pas d’hier! Pipis au lit et genoux crottés… Je m’étais levé trop tôt, l’envie au ventre, sûrement, la démangeaison de savoir – l’insomnie déjà? –, et je suis tombé sur le pot aux roses. Ma mère accroupie devant le sapin, l’air péteux, comme moi quand elle me surprenait en train de me toucher. Elle avait encore les paquets à la main…

Ne jamais se lever trop tôt, c’est fatal; ne jamais traîner dans les couloirs. On voit tous les trucs, toutes les ficelles. Ou l’absence de ficelles. Déception… J’au­rais bien voulu y croire, pourtant. Longtemps. C’est facile de croire, ça console, ça aide à faire passer. Je regrette, maintenant. Mais c’était déjà trop tard, on ne peut pas revenir en arrière. Et ça n’a été que le début, le coup d’envoi d’une longue série. Une vraie hécatombe! Avec les années, il n’en est pas resté un seul debout; le barbu mesquin qui veut t’empêcher de jouir et de regarder la femme du voisin, la grande balance avec son bandeau sur les yeux et son couteau ébréché à la main, la blonde pétrifiée avec plus de bras et les yeux comme des œufs durs, et tous les autres, j’en passe et des pas pires… Tous partis, les uns après les autres, volatilisés, évanouis, brumes, gaz… Mensonges…

Je me suis retrouvé tout seul, avec ma quéquette à la main – et l’air un peu con… Seul devant une scène vide que j’allais consciencieusement essayer de remplir, bien des années plus tard, avec des colonnes de chiffres sans saveur, des petits signes gris et crochus crachés par une machine au front bas qui s’en fout éperdument et ne s’en cache pas, comme un quelconque astronome qui court après les décimales ou les années-lumière et s’use les yeux à déchiffrer les bruits de l’espace sur un écran scintillant pour tenter de se prouver qu’il n’est pas tout seul dans ce putain de trou noir, qu’il y en a d’autres des comme lui, ailleurs, loin, loin, et qui s’emmerdent eux aussi à mourir et qui le savent tout autant et qui lancent des S.O.S. quand même, on ne sait jamais…

Sauf que, au bout du compte, il n’y a personne. Nulle part. Jamais…

 

***

Ça n’arrange rien, de se souvenir. Mais la mémoire, j’ai beau faire, elle me colle au cul comme une croûte merdeuse à l’anus d’un manchot. Quelle plaie! C’est gênant, ça poisse, ça te fait des rougeurs partout, des escarres. Rien qui t’en nettoie, sang, lymphe, foie, potions… C’est pas prévu au programme. Les années, les images te poursuivent, te harcèlent comme des mouches, comme des cafards qui te rongent le visage, et tu ne vois plus rien, plus rien d’autre que ces milliards de pattes grêles qui te piétinent la face pour t’en sucer le jus et t’enfoncer lentement dans la poussière. C’est ça le but du jeu, de ce jeu morbide. Essayer de leur échapper, de fermer les yeux, la bouche, cesser de respirer… La vie ralentit, s’envase. Tu crois que ça y est. Mais il reste encore la mémoire. Toujours elle. Pour te torturer. C’est à devenir fou…

Fermer les yeux, de toute façon, c’est inutile, les images elles sont aussi à l’intérieur. Collées, rivées, incrustées, des cancers griffus qui te grugeront jusqu’au bout... Pas de répit, c’est inusable, les souvenirs. Comme les regrets. On les a partout, dans les bulbes, dans les moelles, dans les globules, les muqueuses, les glandes…

Parfois, l’air catastrophé, elle me dit qu’elle perd la boule, qu’elle ne sait plus ce qu’elle a fait de sa cuillère en bois ou de sa boîte de pilules, qu’elle ne se souvient plus, les joues humides, de la couleur des yeux de sa mère ou de celle des murs de la chambre avant qu’on les ait repeints la première fois, il y a si longtemps déjà, et de ce qui me faisait tellement plaisir au début quand j’étais gentil – oh! longtemps encore –, ou de ce qui l’avait fait rire aux larmes cette fois-là mais c’était quand donc déjà et à propos de quoi je ne sais plus j’ai oublié c’est affreux c’est donc un drame oui c’est ça c’est un naufrage je m’en vais en petits morceaux lambeaux miettes mon Dieu misère et tu vas finir par te lasser Marcelin et ne plus vouloir voir ça et tu vas me jeter comme une vieille guenille… Je n’écoute plus. Elle voudrait que je la prenne en pitié et je voudrais bien moi aussi, mais je ne peux pas. Au contraire, je l’envie. J’en voudrais plus, même, beaucoup plus…

J’en rêve, de ces maladies qui te vident le cerveau, te lessivent, te laissent propre et libre comme page blanche, une méduse entre deux vagues, transparent, flottant, infiniment perméable…

 

***

 

Le sang coule, pourtant. À flots. Mon sang… Quatre ou cinq litres, jamais en repos. Le contenu de quatre ou cinq bouteilles que je vois disposées en face de moi, sur la table, pleines à ras bord d’un liquide rouge sombre à l’odeur douceâtre et au goût fade, grouillant de bâtonnets et de petites soucoupes écarlates – vingt-cinq milliards, oui! –, de cellules blanches et voraces à peine plus grosses mais moins nombreuses, et par là-dessus encore des chiffres, toujours les chiffres, la seule vérité tangible, vérifiable : vitesse de sédimentation, densité, hémolyse, quoi encore…

Voilà ce que j’ai dans le corps. Du beau sang chaud qui coule dans mes veines, un dédale infinitésimal de tubes mous – pour qu’on ne les confonde pas avec mes artères, qui sont dures, elles, trop dures, même, peut-être que je mange trop salé? –, un labyrinthe poreux parcourant mon corps qu’il draine et libère de ses excès d’oxyde de carbone et qui suinte et imbibe le reste des organes qu’il purge à grand renfort de circuit lymphatique, de rate, de foie, de vésicule, et de tout un tas de corps spongieux pleins d’hormones qui me poussent vers d’autres assemblages d’organes génétiquement semblables avec un petit sourire engageant par-dessus, tu viens chéri?, et les poumons, hein! trois lobes à droite et deux à gauche – à cause du cœur, sans doute, encore un qui prend de la place! – et une débauche de prostate, duodénum, épithélium, hypophyse, thyroïde, des grecs et des latins à la va comme je te pisse et qui n’ont jamais vu le soleil ni le bleu de la mer, enfermés qu’ils sont dans cette promiscuité viandeuse qui pue la sueur et l’urée et les digestions lentes, sans parler de toute cette saloperie de matière grise, blanche, neurones, synapses, dendrites, je ne sais plus qui, quoi, combien… Ça en fait du monde qui grouille sous mon crâne et qui me dit ce qu’il faut faire et quand le faire et comment et sans me demander mon avis… Et moi, couillon, je file doux…

Je prends bien mes médicaments, par exemple. Bois donc un coup, elle dit en remplissant mon verre, ça fait pisser. Elle me l’a rincée en grand, la tuyauterie, oui, et ce n’est pas fini, tout l’appareil est sur écoute, avec les injections nécessaires à chaque cafouillage pour rétablir la bonne circulation. Un rhume et la voilà scotchée au pied du lit à prendre ma température trois fois par jour, par le bon bout, celui d’autrefois, pas question de m’abîmer les oreilles ou de me fourrer des cochonneries dans la bouche, à me gaver de pilules, gélules, un vrai arc-en-ciel dont elle surveille l’évacuation dans un pot tous les matins, et qui doit être matinale sous peine de la plonger dans des tortures affreuses et des doutes corrosifs, et le défilé continue jusqu’au soir, des bleu ciel et des rose bonbon, des vert pomme, des allongées, des rondes, des plates, des dodues, fondantes, sèches, morveuses… toute une collection alignée dans la cuisine, le sanctuaire, comme des oiseaux moqueurs sur un fil, des canaris, des cardinaux, des colibris, des paradis… Je pense qu’elle y va au hasard, au nez, plutôt, vert pour le nez, justement, rouge pour la gorge, jaune pour la drille, et le hasard doit bien faire les choses puisque je ne me retrouve pas plus malade qu’avant, et j’en ai ingurgité, pourtant, de ces saloperies bigarrées, par le haut comme par le bas…

Au bout d’une semaine de traitement je sens la vase et la naphtaline. Il y a longtemps que je ne suis plus capable de distinguer un parfum d’un désinfectant pour les toilettes. Même emballage, même odeur. Nettoyer les cabinets avec un rince-chiottes parfumé à l’essence d’amande amère, ça part d’un bon sentiment, je veux bien le croire, mais après on ne peut plus manger de la frangipane sans avoir l’impression de parler au procureur… Déjà à la Wonderland les pissotières, comme celles des grands hôtels et des centres de congrès où on se soulage en écoutant de la musique de chambre… Comment échapper à l’impression d’avoir fait sur soi, plus tard, en écoutant de nouveau un quatuor à cordes, affalé dans son fauteuil? Je mélangeais tout, déjà, et quand elle approchait avec un suppositoire, je me demandais toujours si c’était pas l’heure du goûter… Je l’attendais, ce moment, j’avoue, je m’en délectais d’avance. Le suppositoire, velours suprême, festin, triomphe de l’intimité, femme idéale… Les plus fins gourmets, c’est pas par la bouche qu’ils jouissent…

On pourrait dire, en somme, que je suis vivant. Mais en pure perte. Oui, ce serait un assez bon résumé de la situation.

 

***

Et puis, brusquement, un jour, j’ai su que j’allais mourir.

Pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre – et quel jour, d’ailleurs? Celui où, pour la première et la dernière fois, j’avais jeté un coup d’œil dans la chambre de mes parents? Je ne crois pas. Je ne suis pas certain d’avoir vraiment compris à ce moment-là. Peut-être celui où j’avais trébuché sur ce chien éventré, pourri dans le caniveau, le ventre plein de vers et la figure grouillante d’élytres noirs? Va savoir…

Elle avait la gueule ouverte, la sale bête, avec cet incessant va-et-vient entre les dents et sur sa langue pendante de créatures blanchâtres et aveugles, et d’autres ailées et vrombissantes, et les yeux noirs et mouvants, sans regard, hérissés de pattes filiformes, de palpes, de mandibules, et le poil mouillé et poisseux comme s’il avait été soudain vomi sur le trottoir par une sorte de monstre pris d’indigestion ou de remords. C’était l’époque des monstres et des géants, justement. J’avais sept ans.

Je ne sais pas pourquoi, j’avais trouvé, sur le moment, que ce chien me ressemblait. Je le connaissais, c’était celui de la voisine. Je m’étais souvent étonné, au printemps, de le voir grimper les chiennes, baveux, s’agitant frénétiquement comme si sa vie en dépendait, comme s’il la tenait pour la dernière fois entre ses pattes malhabiles, l’espace d’une jouissance, le temps d’un râle, avant de disparaître à tout jamais. Pas si cons, les chiens, peut-être…

Je l’ai souvent revu en rêve, plus tard, habillé avec mes propres vêtements, toujours de couleur brune, se défaisant sur un chemin poussiéreux, les yeux disparus sous le fourmillement noirâtre. Et pendant des années je n’ai plus été capable de voir un chien renifler le cul d’une chienne sans en avoir la nausée. Pas de dégoût, mais à l’idée de la mort tout au bout, inévitable, couverte d’insectes frémissants, crevée d’écoulements visqueux dans le caniveau…

Non, ce n’était pas ce jour-là non plus, aujourd’hui j’en suis sûr. J’avais vu l’image de la mort mais je ne l’avais pas comprise. C’est arrivé plus tard. C’est une découverte tardive, justement, toujours. Trop tardive. Le problème, c’est qu’on a pris le pli, avec les années, qu’on a la vie vissée au corps. Et quand on la fait, finalement, c’est qu’on est déjà mort. Ou presque. Une question de jours, d’heures, de minutes…

Et pourtant, malgré tout, je le savais depuis longtemps. Je l’ai toujours su, au fond. Je ne vais pas me raconter d’histoires, ni à qui que ce soit d’autre. On n’a jamais vu personne en réchapper, jamais, pas même les chiens. Non, c’était réglé depuis toujours et ce n’était pas un mystère. Alors? Alors je n’y croyais pas, apparemment, j’oubliais, je faisais comme si, je faisais comme tout le monde… Cette sorte d’acharnement mou à refuser la réalité, ça fait partie du jeu…

Bon, d’accord, mais pourquoi attendre encore, une fois qu’on a vraiment compris, puisque le père Noël s’est défait en chiasse encore une fois et qu’on a mal partout? Pourquoi ne pas crever tout de suite, choisir sa date, son lieu, sa méthode, fermer ce maudit livre vu qu’on en connaît déjà la fin et qu’on s’est endormi cent fois sur son style plat, pesant, sans plus aucune surprise? On y pense, oui, on y pense jour et nuit, mais on y pense seulement. Passer à l’acte? Non, homo sapiens jusqu’au bout. Si on agissait comme on pense, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus que des cloportes à la surface de la terre…

On ne peut pas vivre sans mobiles, il paraît. Je n’ai plus de mobiles, et je vis. Un bête constat. Oh que oui, qu’on peut vivre sans mobiles. C’est même comme ça qu’on vit le plus longtemps. Parce que s’il n’y a pas de raisons de vivre, il n’y a pas de raisons de mourir non plus… Ça équilibre. Et puis, on ne peut pas grand-chose contre son corps. Il était là avant nous. Il a l’habitude, il en sait plus long, lui…

N’empêche que, ce jour-là, ça nous saute aux yeux et ça fait mal. Ça devient une évidence putride tout d’un coup, impossible à éviter, ça nous éclabousse le front, ça nous glace le sang. C’est là, écrit en gros, lumineux, aveuglant : on n’est qu’une merde et on va disparaître. Dire qu’on s’y est cru pendant des années, et des longues, à jouer le jeu en aveugle! Comment on a pu se laisser avoir à ce point?…

 

***

 

Oh, oui, bien sûr, au-dessus des nuages il y a le ciel qui tourne autour de nous, pour nous, et il est bleu, toujours bleu, obstinément bleu au-delà de cet écran de brume. Je veux bien, moi, mais au-dessus du ciel bleu, qu’est-ce qu’il y a?

Rien. Le grand trou noir. Inhabité…

J’ai beau regarder à m’en arracher la peau des yeux, couché sur le dos, les yeux dans les étoiles, je ne le vois pas, le bleu du ciel. Pas plus que le sens de toute cette singerie. Ce que je vois, c’est qu’au bout du compte je vais disparaître, comme les autres, que je n’aurai fait que passer, comme un pet dans un courant d’air, un pet de maigre, que même l’odeur ne restera pas… Moi, les autres, les passés, présents et futurs, l’espèce, tous… À quoi ça rime? À quoi ça sert d’avoir mal aux dents si la vie n’a pas plus d’avenir que ça? À quoi ça sert d’avoir des cailloux dans la vessie, de ne plus pouvoir se baisser pour attacher ses chaussures?…

Tout ça pour rien, encore et encore, je ne sors pas de là. C’est écrit là, indélébile, tout contre mes yeux, brillant, rutilant, gravé sur la cornée au fer rouge… Et je le savais, pourtant, comme tout le monde, c’est pas une surprise, je l’ai déjà dit, faut être honnête. Alors pourquoi? Pourquoi j’ai duré, moi aussi, pourquoi j’ai mangé, baisé, dormi, couru?… Oui, couru même, parfois! Et ce n’était pas gratuit pour autant, il fallait que je bosse, pour tout ça, comme un âne! Payer pour me faire avoir… J’étais donc si con que ça?

Oui, sûrement. Mais pas plus qu’un autre, dans le fond. Parce que pas plus qu’un autre ce n’est moi qui commande. Parce que si on le sait, nous, qu’on va mourir – et on ne sait même que ça, au bout du compte –, nos cellules, elles, et nos hormones, nos gènes, tout le saint-frusquin, ils ne sont pas au courant! C’est ça le secret de l’affaire. Ils tirent les ficelles mais ils ne savent pas. Ils ne savent pas, eux, qu’on va au trou, qu’on va faire de l’engrais pour les suivants, et de la fumée, nourrir les vers. Ils savent pas, le sang, la moelle épinière, le foie, la rate… Eux ils te disent : bouffe, dors, baise! Réfléchis pas! Tire ton coup! ils gueulent, va engraisser la terre! Use-toi, fonds, dissous!…

Oh! pour ça on est bons! Pas besoin d’apprendre. La quéquette, elle court devant sans se poser de questions. Même le plus crasseux illettré barbu dans son désert, même le plus cul-béni-red-neck-mangeur-d’ostie-des-plaines-de-l’ouest il y arrive à planter sa nouille entre les cuisses de la reine mère.

Pourquoi? On en a trop chié, faut croire, alors on veut se venger, on essaie de passer son tour, de refiler le bébé. On transmet le virus. Ça tombe bien, on en a plein les couilles de ces bandits qui ne demandent qu’à sortir, et pas dans la douleur, encore! Par millions on les balance avec la purée, les assassins, avec un gros soupir bien gras, dans un ventre qui les réclame, justement. C’est un peu bien organisé, toute l’affaire. Pourquoi se priver? On n’est qu’un instrument parmi des millions d’autres, identiques, interchangeables... Ça ne vaut même pas le coup de se retirer du jeu, personne ne s’en rendrait compte... Alors vas-y! Sème à tous vents et retourne-toi, dors, ronfle!… Ton rôle est terminé, mon mâle. Trop tard pour réfléchir, trop tard pour les remords. Tu t’es fait avoir, encore une fois…

J’y pensais souvent, autrefois. Les yeux dans le vague, la tête sur ses genoux, je me laissais aller aux confidences. Je ne sais pas, je disais. Je ne sais pas où on est, d’où on sort, où on va. Je suis fatigué, j’ai envie de m’arrêter là, de ne plus repartir… Alors elle me passait la main sur le front et elle me répondait de ne pas m’en faire. Ça va comme ça, elle murmurait, on ne peut pas tout savoir, nous autres. Mais sûrement que quelqu’un sait pour nous, quelque part… Ça y est! Je la voyais venir! Quelqu’un qui sait… Lui, tu veux dire? Maudit menteur! Charogne! Et à quoi donc il joue, l’ordure? Il se fout de notre gueule, oui! D’où il sort, d’abord, le vicieux, de quel sale trou du cul mal torché, de quelle planète Mars?

— Voyons donc, Marcelin, elle me fait d’une voix de pêche tiède avec un coulis de reproche. Comme à un bébé. Elle me regarde sans me voir, sans m’entendre… Elle m’embrasse avec une infinie douceur, me caresse la tête, le front, la poitrine. La gentillesse même, je dois le reconnaître… Elle me sourit. Je ferme les yeux, je soupire. Il n’y a rien à ajouter. Elle le sait bien, elle, que tôt ou tard moi aussi je vais lui mettre mon petit bout et la faire gonfler du ventre… Ça finit toujours comme ça…

 





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