Robert Tessier

 

LA CHEVAUCHÉE DES HIPPOCAMPES

 

roman

 

***

 

I

Le tremplin

 

May se trouvait dans cette chaumière du sud de l’île, au-delà de Rosslare, à Kilmore Quay où, enfant, elle avait passé des vacances chez un de ses oncles maternels. C’était la première maisonnette que l’on découvrait en arrivant près du petit village, qui en comptait des dizaines d’autres. Lorsque le soleil s’y réverbérait en sortant de la mer, ses murs blancs, fléchissant sous le toit d’or, se teintaient de rose. Le décor n’avait pas changé, il lui rappelait la douceur de sa mère et l’aidait à trouver la paix.

Avec l’aide de Théo, elle remit un peu de tourbe dans l’âtre pour chasser l’humidité. L’électricité avait été débranchée, mais la lampe à mèche qui trônait sur la table faisait très bien l’affaire. Confortablement installés au salon, les deux jeunes gens refirent le monde pendant des heures. Théo en était à cette étape de la vie où l’on rêve autant que l’on pense. Heureux d’être enfin seul avec May, il lui prit la main, puis, sans rien brusquer, effleura un bras, caressa une épaule, enfin approcha ses lèvres du cou de la jeune femme. Frémissante, May s’abandonna à son étreinte passionnée. Elle lui confia alors qu’il s’agissait de leur premier baiser mais pas de leurs premières caresses.

De fait, elle se sentait en face de cet homme comme avec son amant décédé. Peut-être était-ce à cause de la similitude des sentiments qu’elle éprouvait. Malgré tout, l’élan qui la poussait vers Théo restait mystérieux, étant donné la profonde dépression qui l’affligeait depuis deux ans, depuis la mort de son amant.

Le jeune homme dénoua sa cravate, celle-là même que May lui avait offerte pour leur première sortie, et la passa derrière la nuque de sa partenaire. Il la fit lever de son siège en l’attirant vers lui et l’amena jusqu’à la pénombre de la chambre.

Au petit matin, May s’éveilla, encore engourdie d’amour, la cravate nouée pendant lâchement entre ses seins. Un rayon doré entrait par une mince fenêtre et illuminait la pièce. Curieuse de voir au grand jour le corps qu’elle avait tant aimé, elle souleva l’édredon. Dans le creux de la hanche droite, à mi-chemin entre l’os iliaque et le pubis, se terrait un grain de beauté de quelques millimètres à l’endroit exact où la nature avait marqué son amant.

" Quelle coïncidence! " se dit-elle, d’abord amusée. Elle continua son exploration. Tout à coup, les yeux exorbités, elle projeta le couvre-pied hors du lit : sous quelque angle que ce soit, tout de ce corps était bien là comme il y avait deux ans, chaque muscle, chaque ombre, chaque reflet sous la lumière crue. " Je deviens folle, se dit-elle. Voyons, non seulement il est mort, mais j’ai fait don de tous ses organes. Et Théo n’a ni le même front, ni les mêmes yeux, ni les mêmes oreilles… ". Pour s’en convaincre, elle leva les yeux et remonta jusqu’à la tête de son amoureux.

Alors, son univers bascula. Autour du cou, une large cicatrice, jusqu’alors cachée par une chemise ou un col roulé, courait comme un collier.

Théo fut éveillé par ses hurlements : " C’est quoi ça? Quoi? Une tête… greffée sur un corps? Ce n’est pas possible! ". Elle sortit de la chambre sous les yeux éberlués de son compagnon, courut à la salle de bain et s’y enferma à double tour.

May savait que ce qu’elle venait de découvrir était vrai, horriblement vrai. Infirmière, elle avait assisté à bien des interventions chirurgicales. Théo était un de ses patients; il lui avait été confié par un psychiatre, le Dr Russell, le patron du Centre de recouvrement en neuropsychiatrie post-traumatique, qui l’avait volontiers acceptée, à peine sortie de dépression, dans son service. Lui revinrent en mémoire les circonstances dans lesquelles elle avait connu Théo.

***

Elle n’avait jamais regretté d’avoir quitté l’Angleterre pour cet emploi là-bas, de l’autre côté de la baie, à Dublin, tout près de cette magnifique pointe de la péninsule de Howth où elle pourrait revenir sans peine, et de tous ces lieux dont Rose, sa nouvelle collègue et amie, lui avait parlé, par exemple, les jardins subtropicaux à l’entrée des monts Wicklow, au sud de la capitale.

Un jour, passant près d’un malade qu’elle n’avait jamais vu, elle avait senti une main soulever sa jupe et remonter le long de sa cuisse. Elle avait réagi immédiatement en giflant l’inconnu.

— Tu as frappé un patient! Te rends-tu compte? Qu’est-ce qui te prend?

— Mais je ne l’ai jamais vu, celui-là, avait bafouillé la coupable. Sans oser ajouter que, de surcroît, sa victime ne portait aucune marque d’accident.

— Il va toujours à la fenêtre à cette heure-ci, quand il sort de ses travaux d’apprentissage, là-bas, à l’autre extrémité de l’étage.

— Mademoiselle! Pouvez-vous m’expliquer? avait fait entendre une voix autoritaire.

Le Dr Russell attendait une réponse, tout en levant ses yeux au-dessus des lunettes en demi-lune qu’il portait constamment.

— Il m’a caressée… sur et sous ma jupe…

— Impossible! Il a le comportement et les idées d’un enfant de six ans! Rose, reconduisez Théo à son unité, puis rejoignez-moi dans mon bureau. Quant à vous, attendez ici, avec Lysa. Je dois tirer cela au clair.

— Mais qui est donc ce garçon en jeans et en chandail à col roulé? Ce n’est pas la tenue d’un patient, avait-elle fait remarqué à Lysa.

— C’est la mamelle de notre département! Depuis qu’il est là, plus de tracasseries! Le Dr Russell peut faire ce qu’il veut! Il dispose de spécialistes en rééducation, pour Théo principalement, et d’une salle spéciale pour leur travail, toujours pour Théo.

— Mais qui paie pour tout cela? C’est un hôpital public ici! s’était étonnée May.

— Une riche fondation qui a eu pitié de son cas.

— Qu’est-ce qu’il a? Qu’est-ce qui lui est arrivé?

***

Le lendemain matin, May s’était pointée tôt devant le bureau du directeur, avait frappé, était entrée. Elle avait découvert une pièce luxueusement meublée, avec, le long d’un mur, un divan de psychanalyste sur lequel le Dr Russell, arrivé encore plus tôt en raison d’une réunion urgente, l’avait invitée à s’asseoir.

— May, j’ai besoin de vous. Théo est arrivé ici, il y a quelques années, dans un état fœtal, avec pour seuls acquis de rares mouvements, comme savoir tenir un crayon ou lancer une balle. Il a fallu tout lui réapprendre. Son cerveau était une table rase. Les tests physico-chimiques n’ont pas révélé la moindre trace d’un passé dans ses circuits neuronaux. Cela pose un problème pour sa pleine rééducation : tout individu a besoin d’un passé pour asseoir son identité, et Théo ne s’est jamais rappelé quoi que ce soit. Ce besoin est devenu criant chez lui, car savez-vous ce qu’il affirme depuis hier? Qu’il vous connaît, qu’il vous a déjà rencontrée avant d’arriver ici!

— Mais je n’ai jamais vu ce garçon.

— C’est évident! Et c’est pourquoi j’ai besoin de vous. La guérison de Théo exige qu’il ait un passé et, par votre seule présence, vous lui en insufflez un. May, désirez-vous faire partie de notre équipe?

— N’en fais-je pas déjà partie?

— Je ne parle pas de la distribution des médicaments avec Rose et Lysa sur vos talons! Je vous parle de l’équipe chargée de Théo, des spécialistes, qui lui appliquent les meilleurs traitements. D’ailleurs, nous recevons de généreuses subventions pour sa rééducation… Il a besoin de sortir, ce garçon, de visiter un peu ce monde dont il ne voit que des images depuis deux ans. Qu’en dites-vous, May?

Comme May ne répondait pas, le directeur avait insisté :

— Vous pourrez vous servir à votre guise d’une voiture, fournie par nous.

Le psychiatre avait gagné; May se voyait déjà dans les plus beaux sites de l’Irlande. Quelques instants plus tard, accompagnée du Dr Russell, elle avait pénétré dans les locaux de l’unité spéciale réservée aux soins de Théo.

Le jeune homme était là, assis par terre, occupé à jouer avec des blocs dans une salle qui ressemblait à un véritable terrain de jeu. Près de lui, un homme et deux femmes en blouse blanche prenaient en note tous ses gestes. May voyait la scène derrière une vitre sans tain. Près d’elle, attablé à une console, s’affairait un autre homme en blanc. À l’arrière de la salle d’apprentissage, un vaste écran vidéo occupait tout un mur.

Au moment où l’homme au clavier avait appuyé sur une touche était apparue à l’écran l’image d’un couple marchant main dans la main sur une plage, devant un coucher de soleil.

— Qu’est-ce que c’est? 

— C’est l’élément que nous avons trouvé pour introduire le nouveau cours que nous sommes en train de monter pour Théo, sur le thème de la sexualité.

— Vous aviez raison, avait dit le directeur. Il m’a tout avoué. Son geste, inconsidéré, est à mettre sur le compte d’un développement qui s’est tout à coup accéléré. Nous avons été surpris du bond qu’il a fait. Nous ajustons donc son programme de formation. C’était le motif de notre réunion de ce matin. Il n’est pas dangereux, je vous l’assure, et il répond très bien à nos traitements. N’ayez crainte, allez lui parler, vous verrez.

— Bonjour, May, avait crié en bondissant de joie Théo dès qu’il avait vu entrer dans son petit monde celle qui pourtant l’avait frappé. Papa Russell m’a appris ton nom. Tu as un joli nom… Tu vas m’emmener partout, dis? Tu me montreras la mer? Et les oiseaux?

May avait examiné ce blondinet aux yeux bleus, charmant dans sa naïveté, mais au visage carré, et costaud comme un homme. Rien à voir avec son fiancé décédé, sauf pour ce qui était de la taille. Et de la musculature peut-être. En tout cas, ce garçon n’avait pas le style classique que la jeune femme appréciait chez un homme, quel que fût son âge.

— Portes-tu toujours ce genre de tricot à col roulé? C’est assez démodé, tu sais, ça manque de classe et de sérieux. Déjà que tu ne fais pas ton âge… Si tu veux qu’on sorte un peu ensemble, il faudra que tu aies un comportement plus adulte. Que dirais-tu d’une belle chemise et d’une cravate assortie? D’une chemise à haut col, si tu veux, avait-elle précisé en constatant que Théo portait la main à son cou comme s’il avait peur de l’exposer.

 — OK, si c’est pour être avec toi!

Le lendemain, après avoir ensemble couru les magasins, May avait emmené Théo à la péninsule de Howth. En voyant l’océan se perdre à l’horizon dans les reflets argentés des vagues, le jeune homme avait été saisi.

— Mes yeux n’ont jamais vu ces paysages, mais ma peau connaît ce soleil et ce vent, avait-il dit en inspirant l’air du large.

Puis sa main avait glissé sur l’une des hanches de la jeune femme, qui l’avait fusillé du regard.

— Théo! On ne t’a pas encore appris qu’on ne fait cela qu’à une dame qu’on connaît, du moins qu’on connaît déjà intimement ou avec laquelle on veut avoir des relations intimes!

— Mais j’ai tout raconté à papa Russell, May…

— Raconté quoi donc?

— Comment tu fais l’amour, avait répondu candidement Théo.

Et de donner des détails qui s’étaient avérés d’autant plus troublants pour May qu’ils étaient assez justes et qu’ils recoupaient l’impression qu’elle avait eue, lorsqu’il avait porté la main sur elle, d’être touchée par son amant décédé.

— Ton cours d’hier a dû te marquer beaucoup. Je veux bien que nous nous soyons déjà connus, mais à ce point! Allons, reste à ta place, sinon, nous ne pourrons plus faire de sorties ensemble.

Le surlendemain, comme Théo n’avait pas récidivé, May l’avait emmené plus au nord de Dublin, dans les jardins du château de Malahide. La promenade dans le boisé terminée, devant les Dublinois venus lire leur journal que, étendus sur le ventre, ils dépliaient sur la grande pelouse du château, Théo avait hurlé en se roulant dans l’herbe :

— Je connais la fraîcheur de ce gazon. Je connais!

— Relève-toi, Théo, tout le monde te regarde, avait ordonné May.

La semaine suivante, on se serait cru en novembre. May avait décidé de laisser la voiture au parking et de déambuler dans Dublin avec Théo. Un jour blafard molletonnait les nuages et ajoutait une certaine densité à tous les matériaux qui composaient le décor des rues. Assis sur les marches d’un vieil édifice sis en face du fleuve Liffey, à côté d’un homme venu lire là un des grands poètes nationaux – les Irlandais lisent partout et par tous les temps –, Théo avait clamé qu’il avait déjà vécu cette situation. L’infirmière s’était promis, une fois de plus, d’en faire rapport au Dr Russell. Il semblait que les " souvenirs " de Théo se limitaient à des sensations physiques ou à des gestes.

Tout l’après-midi, le couple avait traversé de petits squares proprets où s’alignaient des maisons jumelles en tous points, sauf pour ce qui était de la couleur et des festons de leurs portes, celles qu’on trouvait à l’époque des rois George, chacune chapeautée de la demi-roue à rayons, typique des façades dublinoises. Les mains de Théo et de May étaient restées soudées l’une à l’autre. Jamais on n’aurait pensé qu’il ne s’agissait là que d’une relation professionnelle entre un patient et son infirmière.

Prétextant qu’il ne fallait pas nuire aux séances d’apprentissage que l’équipe de spécialistes avait pour fonction de préparer et de faire subir à Théo, le Dr Russell avait alors suggéré à May de concentrer ses sorties sur les week-ends, et même d’emmener le patient quelque part pour deux jours : dormir hors du Centre faisait d’ailleurs partie de son plan de développement. C’était alors que May avait songé à la chaumière.

II

 

Le vertige

 

May! Ouvre la porte! Je ne t’entends plus! Qu’est-ce qu’il y a? Tu as crié et je n’ai rien compris de ce que tu as dit. Comme si quelque chose t’effrayait… 

N’obtenant pas de réponse, Théo retourna dans la chambre en espérant y trouver ce qui aurait pu effrayer May. Il balaya la pièce du regard puis poussa la porte pour regarder derrière. Un long miroir y était fixé. Il se vit, nu; cela lui rappela certaines scènes. Il revint vers May.

— As-tu eu peur de ma cicatrice? Les visiteurs du Centre la montraient du doigt en grimaçant lorsqu’ils me rencontraient, alors, on l’a cachée. Mais je pensais que tu savais… Tu n’as pas à avoir peur, j’y suis habitué, moi.

Derrière le loquet, la jeune femme était terrorisée. Elle avait dormi avec un revenant, une sorte de monstre fabriqué avec de la chair humaine, qui avait le corps de son amant. Elle regarda attentivement dans le miroir sa mine défaite, comme pour s’assurer qu’elle était bien là. Elle venait de vivre quelque chose d’inimaginable, et elle n’en était pas sortie. Tout son passé lui revenait.

C’était à Londres, au retour d’une soirée bien arrosée de Guinness et de whisky, dans un pub irlandais connu de sa famille. " Le bus arrive! " avait-elle dit à son fiancé en le tirant par une manche. " Non, attends, nous prendrons le suivant. Ce n’est jamais long ", avait-il répondu en retenant sa main et en titubant. Elle s’était dégagée et avait couru en riant pour qu’il la poursuive. Moins ivre que lui, elle était montée dans le bus au moment où le chauffeur refermait la portière, ne lui laissant pas le temps d’un réflexe pour dire " Attendez ".

Son fiancé avait heurté violemment le coin métallique du châssis de la porte. Étourdi par l’alcool, il était tombé sur le sol et sa tempe avait attrapé l’arête du trottoir. Il avait roulé sur le côté, et le bus était passé sur lui. On l’avait conduit en hâte à l’hôpital le plus proche, celui-là même où le couple travaillait et où May avait rencontré ce jeune interne promis à un bel avenir. On n’avait pu que constater la mort cérébrale.

Étant donné le jeune âge de la victime, on avait soutenu ses signes vitaux et on s’était enquis du consentement des proches pour les dons d’organes. May avait insisté pour décider de tout, et la famille avait cédé ses droits à celle qui en aurait de toute façon bientôt été la détentrice. La jeune femme avait décidé de contenir le choc dont les vagues la submergeaient et ç’avait été froidement, en apparence tout au moins, qu’elle avait autorisé à donner tout ce qui pouvait l’être. Il y aurait ainsi moins de son amour à enterrer, et une large part de son amant vaincrait la mort qu’elle avait causée. Une façon d’implorer un pardon qui, finalement, ne faisait qu’accentuer sa volonté de payer pour cette destruction, ce morcellement. Un cercueil fermé fut enseveli deux jours plus tard, mais l’endeuillée n’était pas là, ni physiquement, ni mentalement. Après deux tentatives de suicide et d’automutilation, elle venait d’être admise dans une clinique psychiatrique.

Replongée dans ses sentiments de culpabilité, May ouvrit la porte de la petite armoire devant elle, cherchant s’il ne s’y trouvait pas un rasoir, entre le dentifrice et quelques babioles. Il y en avait un. Elle retourna s’asseoir sur le siège du cabinet et posa la lame sur son avant-bras.

— May! Réponds-moi! Je t’en prie, n’aie pas peur de moi! Je t’aime!

Ces cris désespérés lui rappelèrent que la chair qu’elle avait tant aimée toute la nuit n’était pas morte, qu’elle était bien vivante, habitée par cet enfant qui devenait un homme et qui n’avait rien à voir dans tout cela. Mais quelqu’un sur terre avait fait ça, avait osé faire ça! C’était lui le monstre, le fou! Elle ne paierait pas deux fois pour le même crime, ce serait trop injuste! Elle trouverait les coupables, se jetterait sur eux, les étranglerait…

Elle ouvrit subrepticement la porte de la salle de bain.

— Enfin, tu es sortie!

Du feu dans les yeux, les mains crispées, May fixa le cou du jeune homme encore nu devant elle. Puis, la paume ouverte, elle frappa de toutes ses forces les os sous l’oreille gauche de la tête inconnue, comme si elle voulait, à travers elle, atteindre ceux qui l’avaient placée là et qui, sans doute, y étaient assez attachés pour avoir voulu la conserver.

Théo en tomba sur le sol. Plus assommé par l’acte que par le coup, il se plaignit :

— Tu m’as fait mal, May, je ne comprends pas…

Encore enragée, May explosa à nouveau :

— Et ta cicatrice? Elle ne te fait pas mal? Tu ne t’es jamais demandé ce qu’elle faisait là, pourquoi elle était là? On m’a dit que ton cerveau était vide, mais tu en as un! Ça sert à quoi, hein? À se poser des questions! Et à trouver des réponses qui ne soient pas toutes faites!

Comme pour se disculper de son geste, May essayait d’en rejeter la responsabilité sur Théo. Ce dernier n’osa pas ajouter un mot. Il avait pourtant essayé de se renseigner; on lui avait répondu qu’on lui expliquerait plus tard, afin de ne pas le traumatiser. Sans le savoir, elle était sur la piste des mêmes coupables. En regardant Théo toujours à terre, impuissant, n’osant pas plus bouger que parler, elle se dit que s’il ne s’était pas posé de questions, c’était parce qu’on lui enseignait à donner des réponses de chien savant. Elle enchaîna donc :

— Et tous tes fidèles amis, ceux qui sont à ton chevet comme des sangsues, se sont-ils préoccupés de comprendre quand ils ont vu ça? Ils sont complices ou quoi? Ils ont des intérêts personnels à protéger?

May montrait du doigt la cicatrice de Théo tout en s’approchant. Il se recroquevilla sur lui-même et leva les deux bras par-dessus sa tête. Il avait l’air d’un fœtus qu’on agresse. Touchée par sa faiblesse, la jeune femme revint à ses pensées et remonta le fil de ses accusations; il fallait vraiment être un monstre pour avoir songé à utiliser tout un corps comme un seul greffon et l’avoir détourné à cette fin. Il fallait aussi en avoir les moyens techniques et financiers. Il fallait… des gens puissants et riches.

La pauvre May avait du pain sur la planche et un zombie encore plus effrayé qu’elle sur les bras :

— Va t’habiller, tu vas prendre froid.

Comprenant que la tempête était passée et, surtout, que seule une grande souffrance pouvait avoir eu un tel effet sur celle qu’il aimait, Théo se releva et, compatissant, répondit :

— Toi aussi.

May prit alors conscience qu’elle n’était encore vêtue que de la cravate de Théo. Elle la lui lança :

— Nous partons.

Un sentiment d’urgence animait maintenant la jeune femme, l’urgence d’agir, de faire quelque chose pour apaiser son angoisse et pour rétablir un peu de justice et de vérité dans cet univers qui venait de basculer. Mais par où commencer? Elle n’en avait aucune idée. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle ne voulait pas en rester là, surtout pas.

Elle devait partir avec Théo, plutôt que seule comme elle aurait bien pu le faire si elle avait décidé de fuir, d’avancer dans la mer et d’y disparaître. Elle se sentait solidaire et responsable de lui. S’il existait dans cet univers troublé, c’était parce qu’elle avait donné le corps de celui qu’elle aimait; à elle, donc, de l’en tirer, de rétablir les choses, pour elle et pour lui.

***

De chaque côté de la route sinueuse qui remontait vers Dublin s’enchaînaient murets de pierre et broussailles. Quand on croisait une voiture, on devait se serrer sur sa gauche; on entendait alors des branches lécher la tôle. S’il s’agissait d’une roulotte de Romanichels tirée par un cheval et louée par des touristes nostalgiques, il fallait immobiliser son véhicule afin de la laisser passer. May remercia une nouvelle fois les particularités de l’Irlande; comme toujours, elles l’aidaient à évacuer ses peurs.

Obligée à une pause, elle souffla un peu. Théo qui, depuis plus d’une heure, s’était tenu coi, la ramena à la réalité en s’inquiétant des conséquences de ce qui s’était passé sur le programme prévu – une question pratique qui, estimait-il, l’éclairerait sur la gravité de l’événement, à défaut d’y comprendre quelque chose.

— Où allons-nous, May? Nous retournons au Centre? Ou alors, nous changeons d’endroit?

— Je ne sais pas, Théo, je ne sais plus quoi faire…

— Il faudrait que tu demandes à papa Russell, il sait tout! Mais il ne vient pas souvent au Centre les samedis. Tu peux peut-être l’appeler chez lui?

— Cesse de l’appeler " papa "! C’est enfantin! Et il ne sait pas tout, ce n’est pas le bon Dieu! gronda May, dont un rien relançait l’agressivité. Et elle redémarra.

Peut-être qu’effectivement le Dr Russell savait " tout ". Sinon, pourquoi l’avoir, pour ainsi dire, jetée dans les bras de Théo en le lui confiant? Parce que sa présence lui rappelait de faux souvenirs, avait-il dit – c’était déjà une idée tordue, jugea-t-elle mais bien trop tard –, et que ce " passé " ravivé lui permettrait de se bâtir une identité. Théo lui avait confié qu’il avait connu May, qu’il couchait avec elle. Il savait, donc! Sans doute même avant qu’elle soit acceptée au Centre – n’était-ce pas son propre psychiatre, un collègue du directeur, qui lui avait appris qu’un emploi était disponible à Dublin? Le Dr Russell savait tout, depuis le début.

Toute à ses pensées, May perdit de vue la route. Heureusement, le chemin, élargi, filait droit.

— Tout ça n’a aucun sens, Théo…

— Quoi donc?

— Le Dr Russell m’a demandé de m’occuper de toi parce que tu lui as dit que tu te souvenais de moi…

— C’est vrai. Ma main s’est rappelé tes fesses quand je t’ai vue, puis tout mon corps s’est souvenu du tien, et de beaucoup d’autres impressions…

— Théo, c’est ça qui ne va pas. Comme tu le sais, ce sont les têtes qui ont des souvenirs, grâce au cerveau.

— Oui, on m’a appris cela.

— Eh bien, je ne sais pas si tu vas comprendre, mais… tu n’as pas la bonne tête pour te rappeler le passé de ton corps. Ta tête vient d’un autre. C’est à cause de ça, ta cicatrice! C’est du passé de la tête que tu as que tu devrais avoir des souvenirs, pas de celle que tu n’as plus!

Théo était perplexe. C’est alors que May constata que, contrairement à ce qu’elle croyait, son cerveau était capable de se poser des questions.

— Où est la tête qui allait avec mon corps, dans ce cas? Si j’ai besoin d’une certaine tête pour me souvenir de toi, j’ai certainement la bonne! Et comment sais-tu que je n’ai pas la bonne? Celle qui t’a connue, tu dois la connaître aussi! Alors, c’est toi qui ne la reconnais pas!

Théo avait regroupé les morceaux d’un puzzle, comme on lui avait souvent demandé de le faire dans ses exercices, mais cette fois, en plus, il était motivé par une révolte : il ne voulait pas que qui que ce soit, surtout pas May, doute de son amour pour elle et du fait qu’il était vraiment son amant de toujours. C’était là que résidait toute son identité. Le Dr Russell avait raison sur ce point. May aurait pu le comprendre, mais elle aussi était sous le coup d’une émotion; l’indignation de Théo et, plus encore, son incapacité à lui répondre, lui faisaient mal.

Une fois de plus, l’Irlande vint à son secours. Dans un tournant inattendu était apparu un troupeau de brebis geignardes qui, aiguillées vers le pâturage ou la bergerie, encerclaient déjà l’automobile.

— J’ai toujours aimé ces bêtes! Regarde comme elles sont mignonnes! dit-elle. Elle était prête à utiliser n’importe quel baume pour calmer ses plaies.

Le spectacle eut le même effet apaisant sur Théo :

— Je n’en avais jamais vu d’aussi près, s’enthousiasma-t-il en lorgnant par les vitres du véhicule. Ce serait moins dangereux d’arrêter. Et puis, je veux discuter. Il y a un pub là-bas, au village, j’ai faim! 

— Tu as toujours faim! Tu t’en fais même une philosophie, m’as-tu expliqué hier soir, commenta May en prenant la direction demandée. C’est pourquoi j’ai de la difficulté à croire que tu puisses avoir jusqu’à l’estomac de mon fiancé qui, lui, avait beaucoup plus de retenue. C’était un homme discipliné, toujours à sa place. C’est sûrement à cause de la nouvelle tête, tu comprends?

— Je le savais, je le savais! J’ai été ton fiancé, tu viens de le dire! Pourquoi alors es-tu si certaine que je n’ai pas la même tête? As-tu bien regardé?

May éclata en sanglots.

— Tu as eu la tête écrasée, si écrasée que rien ne pouvait plus être fait… Oh, voilà que je te parle comme si tu étais lui!

 — Et mon corps? Comment se fait-il qu’il soit toujours là? J’étais mort, May! On enterre les morts ou on les brûle, c’est ce qu’on m’a expliqué un jour quand un patient du Centre est décédé. Qu’est-ce que je fais encore là?

— Je l’ai donné, Théo, donné…

— Quoi, donné! À qui? Pourquoi?

Constatant l’état dans lequel il se mettait, elle se reprit en main et lui expliqua le plus calmement possible en quoi consistait le don d’organes. En rassemblant ces nouveaux morceaux du puzzle, Théo ramena May à toutes ses interrogations.

— Et c’est prévu, ça, de tout prendre pour placer une nouvelle tête?

— Non, ce n’est pas prévu, mais je ne crois pas que ce soit clairement interdit non plus; on n’a sûrement jamais pensé que quelqu’un le ferait!

— Qui a fait ça? Et pourquoi?

— Je ne sais pas, Théo, je ne sais pas, répondit May, découragée devant la logique de Théo.

— Mais alors, d’où vient cette tête-là? cria-t-il en tapant dessus. Je ne l’aime pas, cette tête-là. Papa… euh, le Dr Russell m’a dit qu’elle était vide, c’est pour ça qu’il faut la remplir. Mais moi, je n’en veux pas, May, elle m’éloigne de toi!

Il abaissa avec rage son nœud de cravate et, déboutonnant le col de sa chemise, il saisit son cou au niveau de sa cicatrice comme s’il voulait déboulonner sa tête. Il en devint bleu.

— Calme-toi! Calme-toi! Moi aussi, je t’aime. J’ai été attirée vers toi, tu le sais. J’ai dormi avec toi, même avec cette tête-là. Je ne te rejetterai pas, Théo… Allez, viens manger, ça te changera les idées et ça nous fera du bien à tous les deux. On réfléchit mal, le ventre creux.

***

C’était un rendez-vous, une sorte de salle paroissiale où les mères du coin amenaient leur marmaille manger des frites pendant la semaine et bavardaient en attendant l’arrivée de leur mari. À dix-huit heures, le pub fermait et la famille au complet s’en retournait. On s’y retrouvait les dimanches aussi. Assis à des tables à leur hauteur, les enfants buvaient des sodas pendant que leurs pères et mères ingurgitaient, comme la semaine, qui de la stout, qui de la blonde. Cela faisait partie des beaux souvenirs d’enfance de May, lorsqu’elle venait en Irlande.

On était samedi midi, mais ce fut tout de même dans le brouhaha que May et Théo commandèrent chacun une grosse pomme de terre au four recouverte de fromage et une pinte de Guinness. Comme toujours, on laissa le col se former avant de servir la bière. Théo ne se rappelait pas la saveur du noir nectar, mais quand l’orge brûlée s’écoula derrière son nœud de cravate, il en reconnut le poids et l’onctuosité jusque dans son estomac. Il sourit. May un peu moins : son fiancé aussi appréciait cette bière.

Sa faim apaisée, Théo demanda candidement entre deux gorgées :

— Et on peut faire ça! Mettre une autre tête sur le corps de quelqu’un! 

— C’est plutôt l’inverse : donner un nouveau corps à quelqu’un, à la tête de quelqu’un. Je ne pensais pas que c’était possible. Si je ne l’avais pas vu, je ne le croirais pas… Rattache ta cravate, Théo!

Elle ajouta pour elle-même :

— Ce que fait le Dr Russell est insensé!

— Quoi donc? fit Théo interloqué, parce qu’on doutait de son papa Russell.

— Il essaie de reconstruire toute ta personnalité à partir du souvenir que tu dis avoir de moi.

— Mais il est vrai, mon souvenir…

— Théo! On a déjà eu cette discussion tout à l’heure, n’y revenons pas, je t’en prie. Tâchons d’analyser les choses froidement : pourquoi voudrait-on donner à une tête le passé du corps qu’on lui a greffé, plutôt que le sien? La seule explication logique à laquelle j’arrive est que celui qui procède ainsi, c’est-à-dire le Dr Russell, ne fait pas la distinction parce qu’il ignore que ta tête est greffée ou qu’il n’en connaît pas l’origine. Peut-être qu’en fait, il ne sait rien… Je ne sais plus quoi penser.

— Alors, nous revenons au début de la conversation, May : demande-le lui…

— Si tu savais comme j’aimerais pouvoir lui faire confiance!

La serveuse vint demander si le couple désirait d’autres Guinness. Théo acquiesça. May poursuivit :

— Supposons qu’il ne soit pas de connivence, qu’il n’ait aucun lien avec ceux qui ont fait ça. Me vois-tu aller lui dire que j’ai découvert, en couchant avec toi, le patient qu’il m’a confié et qui a six ans d’âge mental à son dossier, que tu as le corps de mon amant décédé et que c’est ce qui m’a séduit chez toi? Je passerais pour une folle dangereuse et perdrais mon droit de pratique pour faute professionnelle. Je ne pourrais plus approcher de patients de ma vie, alors que je veux devenir médecin!

— Tu veux être médecin?

— Oui, et le Dr Russell est prêt à m’aider, cela fait partie de mon entente avec lui pour avoir accepté de m’occuper de toi. Alors, imagine un peu ce qui se produirait si, au lieu que je lui en parle, la police menait une enquête sur lui et sur le Centre parce que j’aurais porté plainte! Adieu son aide et mon emploi! Adieu l’argent que je veux mettre de côté pour mes études!

La serveuse apporta les pintes, bien décantées.

— Alors, ma seule chance est qu’il soit dans le coup.

— May, je ne te suis plus. Tu disais que tu souhaitais le contraire! Et papa Russell est gentil avec moi et avec toi, il ne peut pas être " dans le coup ", comme tu dis!

— Je n’en suis pas à une contradiction près, tu sais. Il est pour le moins compromis, Théo. Il t’a accepté comme patient, apparemment sans se poser de questions, et il reçoit beaucoup d’argent pour toi. Il aura l’air complice si je parle. Ma chance, en fait, ce serait que, comme il me l’a dit, il ait vraiment besoin de moi, ou peur… Il faut qu’il ait intérêt à être de mon côté, sinon, c’est moi qui serai dans le pétrin si je lui en parle ou s’il apprend que je sais. Tu devras te taire et faire si comme si tu n’avais rien appris. En es-tu capable?

— C’est comme un jeu? Je suis fort à tous les jeux!

— Ceux que tu connais, Théo, ceux que tu connais. Mais ce jeu-là, même moi, je n’en sais pas les règles. Ils ont contrevenu à tout, tu sais, ils ont triché. Il faudra qu’on triche peut-être aussi pour gagner. Es-tu capable de mentir?

— Je cache des bonbons sous mon oreiller…

— C’est un très bon début! s’esclaffa May.

Pour Théo aussi, l’univers avait maintenant changé : il avait le droit d’enfreindre les règles. Le monde s’ouvrait à d’infinies possibilités. May, elle, ne riait plus. Afin de le ménager (ainsi qu’elle-même?), elle lui cachait que son imprudence avait déjà causé sa mort, et elle craignait que, à nouveau, les choses tournent mal, qu’elle ne puisse en contrôler l’issue. En effet, légalement, Théo était un enfant. Il ne pouvait prendre de décision pour lui-même. Quelqu’un quelque part était son tuteur, et c’était cette personne ou cet organisme responsable qui déciderait de son sort quand le chat sortirait du sac. Ce serait le Dr Russell, la fondation, la direction de l’hôpital. Qui, et en fonction de quels critères ou de quels intérêts? Elle ne savait pas, mais ce ne serait probablement ni Théo ni elle qui déciderait.

— Alors, je ne suis pas obligé de prendre mes médicaments?

— Quels médicaments? Tu prends des médicaments?

— Tous les soirs. Deux. Mais je ne les ai pas apportés.

— C’est le Dr Russell qui aurait dû y penser pour toi! Drôle de médecin! Il ne m’en a pas parlé quand il m’a suggéré de partir un week-end avec toi! Où est-ce qu’il avait la tête? Et ils servent à quoi, ces médicaments?

Théo haussa les épaules : 

— Je les ai toujours pris.

— Il faut que je te ramène au Centre, sinon, on ne sait pas de quoi tu risques de manquer. Et ça fera une bonne raison d’avoir écourté le week-end. J’ai besoin de me reposer, Théo, je n’en peux plus. Je te reverrai lundi matin.

— Mais il n’y a personne pour moi au Centre! Ils sont en congé puisque je suis sorti…





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