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Noël Laflamme
SOUS LA SURFACE DES CHOSES
Nouvelles ***
SOUS LA SURFACE DES CHOSES
Sous le choc, il perd connaissance. Quelques minutes plus tard, revenant graduellement à lui, il comprend qu’il est étendu sur le dos. Il n’a pas encore la force d’ouvrir les yeux. Il éprouve de plus en plus nettement une douleur à la tête et à la jambe droite; il n’a cependant pas l’impression d’avoir quoi que ce soit de cassé. Le sol est mouillé. Des pans de sa vie, en morceaux épars et effilochés, commencent à refluer à la surface de sa mémoire. Ces lambeaux de souvenirs se télescopent, puis retombent doucement, tels des flocons de neige artificielle dans une boule de cristal retournée : " Un deuxième mandat? Non... Zut! Si ce foutu mal de ventre persiste, je vais en mourir... Oui, j’accepte Thérèse pour épouse... Encore ces tartes à la rhubarbe : tu sais pourtant que je n’aime pas ça... Non, Thérèse, pas de voyage en Europe cette année... Pas vrai! Ce saligaud de dirigeant sud-américain a réellement eu le culot d’empocher toutes les sommes d’argent que nous lui avons fait parvenir... Il faut en prendre notre parti, Thérèse : on n’en aura jamais, d’enfant… " — Monsieur? S’il vous plaît, Monsieur, vous êtes blessé? La voix, étonnamment douce, semble venir de loin. Monsieur Belzile ouvre les yeux au moment où elle reprend : — S’il vous plaît, Monsieur, vous avez mal? Monsieur Belzile, toujours à l’horizontale, voit d’abord un rond de ciel bleu sombre et piqué d’étoiles au-dessus de lui. Des effluves malodorants agressent ses narines en même temps qu’une vive douleur l’étreint à la tête. Peu à peu, il parvient à reconstituer le film des événements et se dit : " Il fallait bien que ça m’arrive un jour ". Il tâte la prune qui, par génération spontanée, lui est apparue sur la nuque, puis sa jambe qui recommence à lui faire mal. Se concentrant sur la voix qu’il vient d’entendre, il conclut qu’un passant l’aura vu choir dans le trou, et qu’il s’est approché dans le but de venir à son secours. Pendant qu’il se remet à grand peine sur son séant, il entend à nouveau : — S’il vous plaît, Monsieur, vous êtes blessé? Il lève la tête, mais n’aperçoit aucun visage au-dessus de lui. Ses yeux s’habituant à la pénombre, il tourne la tête pour inspecter les lieux et aperçoit derrière lui une petite masse qui émet une lumière phosphorescente. Il songe tout de suite à un bibelot; l’objet, qui figure un petit animal, un rat pour dire le vrai, sera tombé là, sans se casser. Il se met sur ses genoux et pose alors la main sur une pellicule aqueuse qu’il devine toute souillée. Il s’essuie la main sur sa cuisse tout en se tournant afin de faire face au bibelot, lequel se met à remuer... Oh! la chose est vivante! Et il s’agit bel et bien d’un rat... Le rongeur au museau pointu reprend vite sa parfaite immobilité sans cesser de fixer Monsieur Belzile de ses petits yeux rouges. Une lumière irradie de son pelage gris perle. Le petit mammifère a beau être tout propret et arborer un air plutôt gentil, comprendre qu’il a affaire à un rat vivant occasionne chez Monsieur Belzile un premier mouvement de recul : cet animal, qui normalement aurait dû avoir le réflexe de fuir en le voyant bouger, doit concevoir dans sa petite cervelle de muridé le funeste projet de mordre dans cette manne providentielle toute fraîche que constitue sa personne, littéralement tombée du ciel. Mais les secondes passent sans que le rat manifeste la moindre velléité de s’en prendre à lui. Monsieur Belzile vient de prendre sa retraite anticipée. Le jour de ses soixante printemps. Choix judicieux? En ce doux soir d’été, sous ce beau ciel sans nuage, il est rongé par le doute. Pourtant, la semaine qui précédait sa décision, il s’était, après une longue valse hésitation, senti enfin à l’aise et il avait acquis la certitude que c’était ce qui lui convenait le mieux. Mais voilà que ce soir, une petite bête logée dans son esprit s’occupe à grignoter sa belle certitude toute ronde et lisse, qu’il croyait définitive. Tout ce temps libre qui vient soudainement de lui échoir, à quoi l’employer? Il n’a jamais eu de hobby, Monsieur Belzile. La perspective de passer le reste de ses jours en tête à tête avec sa femme l’accable. Si, au moins, était résulté de leur union conjugale un fils grâce auquel l’avenir prendrait un sens... À la rigueur, une fille aurait fait l’affaire... Il se remet à cogiter dans l’espoir de trouver quelque avantage auquel il n’aurait pas encore pensé et qui lui permettrait de se convaincre à nouveau qu’il avait bien fait de se départir de son poste de directeur de l’école primaire du quartier. Comment se fait-il qu’il continue à se poser des questions alors qu’il éprouvait un profond dégoût pour cette tâche? La nature humaine est drôlement faite. Définitivement en allé, l’enthousiasme quasi juvénile qui avait animé Monsieur Belzile au cours de ces trois belles années consacrées jadis à la direction de l’organisme à vocation humanitaire " Développement et paix ". Irrémédiablement évanoui, le zèle de néophyte qu’il avait alors déployé pour motiver ses troupes et lancer projet sur projet. Il était tout flammes et tout optimisme à l’époque, au point de confondre agitation et réalisation. Un jour, c’était couru, il lui était brusquement venu à l’esprit que, tout bien pesé, le bilan de ses actions prétendument philanthropiques était bien mince en termes de résultats concrets. Il avait dû convenir que non seulement ses bonnes intentions, une fois transmuées en projets de toutes sortes, se perdaient au bout du compte dans les sables mouvants d’étouffantes bureaucraties, s’évanouissaient dans des nids de corruption, se défaisaient à force de passer par des mains pas toujours propres d’hommes et de femmes soi-disant responsables, mais également que ces bonnes œuvres étaient au fond contre-productives. La dure réalité l’avait donc rattrapé, ses yeux s’étaient dessillés : exit ses idéaux de fraternité et de solidarité humaines. Du vent, tout ça. Une conviction, massive comme un bloc de granite, s’était alors installée à demeure dans son âme mal assurée : ses congénères humains étaient irrémédiablement affligés d’une tare, leur nature était viciée à la base. Irrécupérables. Philanthrope à tout crin il se sentait avant d’arriver à " Développement et Paix ", misanthrope juré il était devenu au moment d’en quitter la direction. Ce soir, Monsieur Belzile faisait donc sa promenade vespérale coutumière. Sans sa brave épouse, cela va sans dire. La rue est déserte. Le ciel, tout propre et tavelé d’étoiles, est présage de beau temps. Mais il faudrait plus, beaucoup plus qu’une soirée d’été parfaite pour rendre Monsieur Richard Belzile heureux. Il avançait, les mains derrière le dos, l’œil distrait, le sourcil perplexe, l’esprit enveloppé dans un vague à l’âme en voie de devenir sa seconde nature : où que j’aille, se disait-il, un sentiment défaitiste, déprimant, m’accompagne, tel un chien fidèle. Il avait poussé un long soupir, puis levé un moment les yeux au ciel. La vue de cette immense coupole bleu sombre, toute riante d’étoiles, en principe propice au surgissement d’élans lyriques et de sentiments d’émerveillement, avait produit chez lui l’effet contraire : il y avait vu autant d’yeux malicieux qui le narguaient, qui se gaussaient de lui parce qu’il était demeuré dans l’illusion pendant de si longues années. Mais son envie de lancer à haute voix des imprécations contre ce ciel outrecuidant était morte à peine née : tel un vulgaire sac de pommes de terre, Monsieur Belzile avait disparu soudain de la surface de la terre. Un trou venait en effet de l’avaler tout d’une pièce. Par la faute d’un employé municipal qui aura négligemment omis de remettre en place le lourd opercule de fer d’une bouche d’égout. Monsieur Belzile n’avait eu que le temps d’émettre un bruit de gorge étouffé, un grognement de pourceau. Il gisait, pour lors, sans connaissance, au fond de l’excavation partiellement enténébrée. Jusqu’au moment où… *** Pendant ce temps, à une centaine de mètres de là, à la surface de la terre, madame Thérèse Belzile éteint le poste de télévision en enfonçant de l’index un bouton. Elle se traîne en savates jusqu’à l’escalier, puis monte à sa chambre en soupirant, abîmée dans des pensées moroses. Depuis quelques années, elle et son mari font chambre à part. Comme la vie peut être déroutante! Tout avait pourtant commencé sous les plus riants auspices. Une lune de miel en Jamaïque. Ah! quel bonheur de se retrouver dans ces mythiques îles caraïbes dont elle avait tant rêvé pendant son adolescence! Pour une jeune fille qui ne connaissait alors du monde que les quelques grandes villes de son Québec natal, se rendre aux Antilles, c’était aller au bout du monde. Repas à la chandelle, vins capiteux, liqueurs fines... Musiciens autour de la table, sorties, cadeaux sous n’importe quel prétexte... Deux années à baigner dans la félicité du mariage. Hélas, la garce de routine, l’abêtissante habitude, avaient eu tôt fait de prendre le relais de la magie. Nul doute : le tournant avait été cette terrassante nouvelle qu’elle était incurablement stérile. Une fissure était dès lors apparue dans leur tandem conjugal, qui loin de se ressouder était allée irrémédiablement en s’élargissant chaque jour qui passait. Son mari avait dès lors employé toute sa mâle jeunesse au service exclusif de ses bonnes œuvres. Il s’était mis à rentrer de plus en plus tard au foyer. Un soir, tout à trac, elle lui avait lancé qu’elle savait qu’il la trompait. Cela avait engendré une crise superbe et non feinte chez Monsieur Belzile. En vérité, elle n’avait strictement aucune preuve pour étayer son accusation, ce n’était là qu’une façon, malhabile, d’exprimer sa détresse et son impuissance. Elle s’était mise à nourrir toutes sortes de regrets. Elle aurait dû, quand elle était jeune, faire des études et embrasser une profession. Comme elle avait été insouciante! Encore plus imprévoyante que la cigale de la fable. Même une fois l’anneau nuptial passé au doigt, elle aurait pu, elle aurait dû faire des efforts pour dénicher un emploi ou, à tout le moins, suivre des cours dans le seul but de se cultiver, ou encore se consacrer à un passe-temps. Au lieu de quoi, elle avait choisi de se morfondre à la maison, de ronger son os de culpabilité liée à son inaptitude à procréer. Sa seule consolation consistait en conversations téléphoniques, malheureusement coûteuses, car sa confidente de prédilection habitait une ville lointaine. Elle avait tenté de se distraire en lisant des piles de photos-romans, démodés, ou des harlequinades que, l’air du temps oblige, l’on pondait maintenant selon une recette moderne. Elle avait trouvé enfin un prétexte pour sortir régulièrement de la maison en se découvrant un goût de plus en plus marqué pour les vêtements et les bijoux. En même temps, pendant les repas pris en tête-à-tête avec son bonasse de mari, elle s’ingéniait à glisser négligemment de perfides insinuations susceptibles de l’irriter. Tout en continuant à exiger de lui de bonnes sommes d’argent qu’elle n’était pas longue à dépenser en futilités jouissives. Ce soir-là, comme chaque soir, madame Belzile a avalé des somnifères avant de se coucher. Elle s’est endormie rapidement, presque sereinement. Le lendemain matin, sans appétit, elle déjeune par habitude, met un peu d’ordre dans la maison, comme si cela pouvait rimer à quelque chose. À midi, elle commence à trouver anormal que son mari ne soit pas encore descendu. Elle monte à l’étage, pousse la porte entrouverte de sa chambre : le lit est vide, et pas défait. Intriguée plus qu’anxieuse, elle sort dans la rue, fait le tour du pâté de maisons : peut-être a-t-il choisi de musarder encore ce matin. Nulle part cependant elle n’aperçoit l’ombre de son époux. Elle songe alors à alerter la police, puis se dit qu’il est tout à fait plausible qu’il s’agisse là de quelque manigance de Richard pour précisément la rendre inquiète. Il n’en serait pas à sa première du genre. Eh bien, mon cher, c’est un jeu qui se joue à deux… La journée passe, morne. Le soir vient, puis la nuit. Toujours pas de Monsieur Belzile. Thérèse se couche en prenant cette fois la décision de prévenir la police le lendemain midi si sa douce moitié n’a toujours pas donné signe de vie. Cette nuit-là, elle commence par résister – réflexe judéo-chrétien – aux pensées voluptueuses qui viennent visiter le salon de sa conscience de dormeuse, mais peu à peu, elle leur laisse presque toute la place et finit par s’y complaire franchement, sans scrupule. Dans sa rêverie, son imbécile de mari la quitte. Elle rencontre un homme beaucoup plus jeune qu’elle, bien plus séduisant que son époux, romantique et follement amoureux de surcroît. Ils partent tous les deux en voyage. Les Antilles, ce n’est pas assez loin, ils s’en vont littéralement à l’autre bout du monde, dans une île indonésienne : à Bali, un véritable éden. *** De son côté, Monsieur Belzile a eu amplement le temps de revenir de sa surprise : la voix qui lui demande s’il est blessé n’est autre que celle du rat... Ce rat, pourvu de la faculté du langage humain, est par-dessus le marché d’un commerce fort agréable. Après s’être présentés, dans les règles, l’un à l’autre – Monsieur Belzile apprend ainsi que ce rat est le chef d’une communauté nombreuse et prolifique –et après avoir échangé nombre de propos sur un sujet puis sur un autre, c’est bien davantage que par simple curiosité que Monsieur Belzile accepte l’offre de son interlocuteur d’aller jusqu’à son logis souterrain : c’est par vive et réelle sympathie. Marchant courbé dans le tunnel, il se pince les narines et s’en s’excuse. — S’il vous plaît, Monsieur Belzile, si vous restez assez longtemps sous la surface, vous verrez que la mauvaise odeur ne vous importunera plus du tout. C’est ainsi. Sa jambe le fait encore un peu souffrir, mais la douleur diminue. Il s’estime heureux de ne pas être plus mal en point. Il découvre bientôt avec une vive satisfaction qu’une bonne partie du réseau souterrain lui permet de circuler debout, sans même à avoir à pencher la tête. D’autres rats ont tôt fait de surgir, que le premier met de suite au parfum pour les rassurer sur la présence en ces lieux d’un bipède. Et alors, ces braves petits gaillards, tout émoustillés à l’idée de pouvoir mettre un peu de piquant dans une vie qui s’écoule d’ordinaire selon un rythme par trop uniforme, se mettent à accompagner allègrement les deux marcheurs, tout en étouffant à la dérobée de joyeux petits rires complices. Du coup, entouré de tous ces pelages luminescents, Monsieur Belzile avance dans une lumière grâce à laquelle il voit comme s’il s’éclairait à l’aide d’une torche électrique. Petit à petit, l’odeur nauséabonde des lieux lui devient, déjà, supportable. Quelques-uns des rats qui accompagnent cet étrange animal bipède fraîchement arrivé dans leur monde souterrain n’ont pu résister au plaisir de courir au-devant pour être les premiers à annoncer la grande nouvelle à leurs congénères. La famille –le terme de " clan " conviendrait mieux – de son cicérone accueille chaleureusement Monsieur Belzile, mais non sans un certain ébahissement. Seuls quelques privilégiés ont jusque-là pu contempler un spécimen de la race des animaux qui vivent à la surface. Toute la communauté des rats rassemblés écoute dans un parfait silence le laïus de son chef : de toute évidence, il jouit d’un grand prestige et exerce un ascendant certain. Après quoi, tout un chacun vient échanger ses vues avec le nouveau venu. Monsieur Belzile se surprend lui-même à éprouver un authentique intérêt pour le genre de vie que mène ce peuple de l’ombre. Il a vite mesuré l’absence de malignité qui régit leurs rapports mutuels. Un sourire lui échappe à la pensée que tous ces rats vivent véritablement selon l’idéal chrétien... Il a le sentiment d’être en train de vivre une métamorphose : l’esprit de bonté qui transpire des gestes et de l’attitude de tous ces rats, combiné à leur gaieté naturelle, ont raison de son désenchantement de la vie et du profond ennui qui lui colle à la peau depuis si longtemps. On dirait que ses papilles gustatives usées viennent de subir une cure de rajeunissement et qu’elles sont à nouveau en mesure de goûter aux bonnes choses de la vie. L’hôte de Monsieur Belzile, curieusement, est au fait de bien des réalités au-delà de son univers souterrain. — S’il vous plaît, je me suis renseigné sur le monde en surface, explique-t-il à Monsieur Belzile. Nos mœurs à nous sont souvent à l’opposé des vôtres. C’est ainsi. — En quoi, par exemple? — Eh bien, s’il vous plaît, prenons le cas du règlement des différends. Nous ne prenons aucune décision tant qu’il y en a un qui n’est pas d’accord. C’est ainsi. — Ça doit être long? — Pas autant, s’il vous plaît, que vous pouvez le penser. Notre mentalité fait que, pour nous, faire preuve d’abnégation est tout à fait naturel. C’est ainsi. — Mais il doit bien se produire des délits ou des crimes d’une sorte ou d’une autre dans une communauté aussi populeuse que la vôtre, et alors, comment rendez-vous la justice? — Monsieur Belzile, s’il vous plaît, ici, les délits graves sont rares. Mais quand il s’en commet un, contrairement à ce qui se passe en surface, nous ne faisons pas s’opposer deux parties dont l’une a officiellement pour objectif de dissimuler les faits, voire de les travestir. Ici, toutes les parties concourent à faire ressortir la vérité sans jamais taire les faits qu’elles connaissent. C’est ainsi. Plus tard, la conversation roule sur les soins de santé. — S’il vous plaît, ici, dans les profondeurs, Monsieur Belzile, nos ancêtres ont depuis des temps immémoriaux adopté un régime végétarien. D’ailleurs, nous sommes tous adeptes de la simplicité volontaire. Depuis lors, les maladies sont devenues rarissimes. En outre, avec l’abandon du régime carné, notre race a peu à peu perdu son comportement agressif originel. C’est à partir de ce moment que notre corps a commencé à devenir luminescent. Et notre aura, qui reflète la qualité de la vie spirituelle de chacun, devient de plus en plus éclatante de génération en génération. C’est ainsi. Monsieur Belzile ne peut s’empêcher de songer à toute l’énergie qu’il a déployée en vain, lui, en surface, pour favoriser l’harmonie et la solidarité entre les humains, ses semblables, et les amener à une plus grande richesse intérieure. — Il est vrai, s’il vous plaît, Monsieur Belzile, poursuit son hôte, que nous n’avons pas, en chiffres absolus, une espérance de vie aussi longue que la vôtre. Mais il en va sans doute autrement si l’on se place du point de vue de l’espèce plutôt que de celui de l’individu. Surtout, nous vivons en bonne santé jusqu’à nos vieux jours; de surcroît, nos aïeuls demeurent partie intégrante du clan, ils poursuivent jusqu’à la fin leurs activités au milieu de leurs proches, même si c’est au ralenti. Aussi, au bout du compte, les plus sages d’entre nous pensent-ils que les chances sont grandes que nous survivions à votre race. C’est ainsi. Monsieur Belzile est ému. Comment aurait-il pu imaginer qu’un jour il se découvrirait tant d’affinités avec la gent trotte-menu et se plairait à ce point en leur compagnie? Il est toutes sortes de manières d’accéder à la sagesse, il le comprend bien maintenant. Les voies de la Providence sont impénétrables. Il attire doucement son hôte à l’écart, puis entreprend de lui parler sur le ton de la confidence. *** Le matin même du jour où madame Belzile s’apprête à se rendre au poste de police pour aviser les autorités de l’absence anormalement prolongée de son mari du foyer conjugal, elle trouve dans sa boîte aux lettres la brève missive que voici : Adieu, Thérèse. Je ne reviendrai pas. Je sais que cela t’arrangera toi aussi. Le monde de surface ne me dit plus rien qui vaille. Je ne t’en veux plus. Sois en paix. PS : Suggestion : adopte le régime végétarien, tu m’en donneras des nouvelles (manière de parler). Ton ex., dont l’âme a découvert la paix et la joie sereine sous la surface des choses. © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |