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Richard Ramsay avec la collaboration de Brigitte Purkhardt
DIABLERIES ÉROTIQUES
Contes libertins du Québec *** AVANT-PROPOS QUAND ON PARLE DU DIABLE, IL SE MONTRE...
Comme l’écrit Clément Marchand, ce grand poète du terroir: " j’aime savoir que les ancêtres étaient bien plus de vrais gaillards qu’un ramassis vivant de vertus artificielles, souvent imaginées par de pseudo-historiens. " Voilà qui devrait nous rapprocher davantage de ces ancêtres et nous les faire mieux aimer. Robert-Lionel Séguin Comme l’a magistralement démontré Robert-Lionel Séguin dans son histoire de la vie libertine en Nouvelle-France, la sainte colonie ne s’est pas dérobée à ces tourments de la chair qui aiguillonnent l’humanité depuis la tentation originelle au paradis terrestre. Le dépouillement des annales juridiques de l’époque dévoile en effet l’existence d’une pratique sexuelle pas toujours conforme à la morale de l’ordre établi. Bien des procès ont ainsi sanctionné des conduites jugées scandaleuses parce qu’elles avaient dérogé aux règles religieuses et sociales en vigueur. De la plus petite offense au plus gros outrage, voici la liste de ces incartades : marivaudage, séduction, envoûtement, concubinage, bigamie, adultère, prostitution, homosexualité, sodomie, rapt, viol, inceste, meurtre passionnel. L’Histoire avec un grand H ne s’est pas beaucoup penchée sur ces comportements. La culture populaire les a par contre retenus sous diverses formes. Sa tradition orale en témoigne du moins. En particulier, à travers le folklore où s’expriment — sur un mode symbolique — des expériences marginales de toutes sortes. Nancy Huston, dans Instruments des ténèbres, esquisse une troublante hypothèse à propos de l’origine possible du Petit Poucet. Ce gamin pas plus gros qu’un pouce — et abandonné au fond des bois par des parents trop pauvres pour le faire vivre — ne représenterait-il pas l’avorton dont se débarrassaient dans la forêt les amantes éconduites et les épouses indigentes? Au Québec, de façon analogue, les frasques de l’intendant François Bigot, la révolte de Marie-Josephte Corriveau, les dérouines des coureurs des bois et les débauches des gars de chantiers ont inspiré maintes chansons et légendes. S’y pavane souvent un héros énigmatique, adjuvant des plus audacieuses transgressions : un étranger aux belles manières et aux promesses alléchantes. En d’autres mots, le Diable en personne. Dans le folklore québécois, quand on parle du Diable, il se montre sous trois principaux déguisements. Lorsqu’il endosse l’apparat d’un beau danseur, il arrive dans une veillée à l’improviste, en général un soir de mardi gras. Après avoir enlevé son capot de chat mais gardé chapeau et gants pour camoufler cornes et griffes, il jette son dévolu sur la plus charmante des filles et la fait virevolter dans ses bras jusques après minuit, afin qu’elle entre dans le Carême en état de péché. Si la belle acquiesce à sa demande d’être à lui pour toujours, Satan l’emporte en enfer à la fin d’un cotillon. À moins qu’un prêtre vigilant ou un fiancé fidèle ne l’arrache de justesse à la perdition. Plusieurs contes relatent l’imprudence de coquettes jeunes filles qu’envoûte le Malin. Rose Latulipe a expié sa faute dans un couvent et Antoinette Croteau a brûlé vive dans l’incendie qu’elle avait allumé dans un moment de folie. Quant à l’aguichante Flore de Sainte-Luce, son infernal galant l’a enlevée à tout jamais. Par-delà sa dimension fantastique, cette légende tente peut-être d’expliquer les mystérieuses disparitions de certaines paysannes bien roulées d’antan. Bergères violées ou tuées, séduites ou enlevées par le loup dans la bergerie. Toutes victimes du bel étranger aux fourbes desseins, un quelconque maquereau ou grand seigneur.... S’il plaît au Diable de se trémousser dans un rigodon, il ne lui répugne pas non plus de suer au travail, dans la mesure où il en tire quelque profit. Et le voilà transformé en constructeur de ponts et d’églises. Il peut donc pallier une pénurie d’ouvriers ou un manque de matériaux en répondant à l’appel au secours d’un maître d’œuvre qui a du mal à respecter un contrat, ou à un curé à qui il tarde d’élever une maison à Dieu. Avec une cohorte de diablotins, Satan érige un pont subito presto. Dans la carcasse d’un cheval capable de charroyer des charges colossales de pierres, il aide à bâtir une église. Son salaire se réduit à la possession d’une âme : celle de la première personne à traverser le pont ou à pénétrer dans l’église entre la fin de la messe d’inauguration et les vêpres. Mais sa récompense échappe parfois au fourchu, lorsqu’un entrepreneur rusé lance sur le pont neuf un chien. Ou qu’un curé ratoureux s’empresse d’entonner le chant des vêpres à la suite du Ite missa est. Quand le Diable nous parle, il suffit de le prendre au mot pour lui rendre la monnaie de sa pièce... Bien que le prince des ténèbres se fasse berner par plus fieffé que lui, il ne s’avoue pas vaincu pour autant et s’ingénie à prendre sa revanche en empruntant l’identité d’un bon samaritain, à l’affût d’un être en détresse à secourir. Moyennant un marché à conclure, cela va de soi! Depuis son pacte avec le vieux docteur Faust à qui il a redonné sa jeunesse, et avec Paganini dont il a ensorcelé le violon — en échange de leur âme —, il en a fait du chemin, le sournois tentateur, jusqu’à fouler le sol de la province aux mille clochers qui ne lui a pas réservé un mauvais accueil. Les farauds de la chasse-galerie recourent à lui pour s’envoler vers leurs blondes. Les miséreux s’enrichissent en se pointant à un carrefour, par une nuit de pleine lune, pour lui vendre une poule noire volée à une veuve. Ceux qui craignent de perdre la face peuvent compter sur ses soins pour redorer leur blason. Il condescend même à prendre le parti de ceux qui l’invoquent par étourderie ou qui prononcent son nom sous le coup de la colère. Car, tout le monde le sait, quand on parle du Diable, il se montre les cornes. Satan, faut-il le rappeler? est une créature angélique, bannie de l’Éden pour s’être révoltée contre la suprématie divine. Selon les Cathares, il était le double obscur d’un Dieu lumineux, la matière opposée à l’esprit. C’est lui qui aurait créé l’univers sensible alors que le Très-Haut s’en serait accaparé la part spirituelle. Certains Kabbalistes accordaient même au Diable le statut de sauveur. S’appuyant sur la gematria, ils avaient découvert que les mots " serpent " et " messie ", contenus dans l’Ancien Testament, avaient la même valeur numérale. Ils en ont conclu que le serpent, qui avait tenté Adam et Ève, n’avait pas causé leur perte, mais qu’il les avait sauvés de l’hégémonie céleste en leur ouvrant la voie de la connaissance et de la liberté. Maximilian Rudwin écrit à ce propos : " Belzébuth est le bienfaiteur du genre humain. [...] L’esprit qui toujours nie n’est pas l’ennemi de l’homme, mais son compagnon sur le chemin de la perfection, l’extirpant de sa torpeur [...]." La chrétienté a toutefois combattu de telles croyances et ravalé l’ange déchu au rang de corrupteur de l’humanité, — responsable du mal, de la souffrance et de la mort régnant sur la terre. Ce qui explique, ici comme ailleurs, la représentation " effrayante " du Diable conçue par une société tributaire de la religion. Il n’en demeure pas moins que la culture populaire a souvent brouillé cette image officielle. Michelet affirmait que les paysans de France associaient Satan à " un esprit sauveur, libérateur ". Dans le folklore québécois, quand on parle du Diable, lui non plus ne se montre pas tout le temps sous son plus mauvais jour. Comme la nature humaine a souvent tendance à ménager la chèvre et le chou, la tradition orale du Québec brosse du Diable une image ambivalente. D’une part, il est le mensonge incarné à cause duquel de naïfs mortels sont soustraits à la béatitude éternelle ou condamnés aux pires misères ici-bas. Il y a des contes qui relatent les malheurs résultant d’accointances avec le démon : disparitions, infirmités, ruine, folie, — en guise de punition pour la frivolité, la luxure, le blasphème, l’ivrognerie, l’orgueil. Par ailleurs, un peuple excédé de se faire dire qu’il est " né pour un petit pain " ne peut que vouer un brin d’admiration à cet indomptable Lucifer qui a osé refuser le destin concocté pour lui par le Très-Haut. Ce qui a estompé l’aura sulfureuse de Satan dans quantité d’aventures où ce dernier s’échine à satisfaire les désirs secrets de bons catholiques, voire à améliorer leur sort, sans pourtant réussir à les extraire de la communion des saints.Dans le réel, les habitants consultaient le Petit Albert, caché sous leur matelas, aussi dévotement que leur catéchisme. Dans la fiction, ils n’hésitent pas à jouer un pareil double jeu, à l’instar même du clergé. Le curé Panet n’a-t-il pas construit son église à l’Islet avec l’aide du Diable transformé en cheval par la Vierge? La bête travaillait ferme et maigrissait à vue d’œil, car il était interdit de la nourrir et de l’abreuver. Lorsqu’il ne resta plus qu’une pierre à poser, un apprenti a débridé le cheval pour le sustenter. Il est parti aussitôt à l’épouvante et on ne l’a jamais revu . La dernière pierre ne tint jamais en place, malgré les efforts répétés des meilleurs maçons. Cette brèche permanente dans le mur d’une église dégage une odeur de soufre et rappelle à quel point sont fluctuantes les frontières entre le bien et le mal, la lumière et l’ombre, Yahweh et Satan.C’est dans une pareille perspective qu’il convient de lire Les Diableries érotiques. Comme on pourra le constater, ces " contes libertins du Québec " participent de l’ancien et du nouveau, de la conservation et de l’extrapolation, du fantastique et du burlesque. Les histoires ici narrées déportent le personnage du Diable, si populaire dans le folklore québécois, dans un contexte licencieux que le légendaire traditionnel aurait rougi d’imaginer. Autrement dit, elles débordent la simple expression du désir, présente sans conteste dans les récits folkloriques. Car il y a du désir dans le cœur de ces filles qui fondent de bonheur sous le regard flamboyant d’un bel étranger. Tout comme il y a l’appel de la chair au ventre de ces voyageurs nocturnes qui risquent la damnation pour enlacer leurs dulcinées sur un parquet de danse. Il s’agit cependant d’un désir aussi timide et vacillant que la flamme d’une chandelle en train de s’éteindre, aussi fugace qu’un rêve avorté. Les Diableries érotiques vont beaucoup plus loin. Elles extirpent de sa tanière toute cette sexualité latente dans la tradition et la transposent, avec une audace moderne, sur une scène où elle s’exhibe, se déploie et prolifère grâce aux encouragements paillards de Satan. Quand on écoute glousser le Diable, on a l’orgie dans le crâne, le râle dans la gorge et le feu aux fesses. Le Diable enjôleur, menteur, tentateur rejoue dans ces " contes libertins du Québec " son rôle initial de Grand Fornicateur. N’a-t-il pas été lui-même bouté hors du paradis pour avoir été tenaillé par la concupiscence? La Bible l’enseigne en toutes lettres, ainsi qu’on peut le lire dans la Genèse (VI, 1-3) : " Lorsque les hommes commencèrent à se multiplier sur la face de la terre et que des filles leur furent nées, les fils de Dieu virent que les filles étaient belles et ils prirent pour femmes toutes celles qui leur plurent. " Le livre d’Hénoch précise que les Égrégores tombés du ciel divulguèrent à leurs compagnes " les secrets interdits, magie, astrologie, métallurgie, parures. " Des géants naquirent de ces unions; ils dévorèrent les hommes et se seraient entre-tués si Dieu ne les avait pas détruits par le déluge. Leurs pères infernaux, anges déchus depuis belle lurette, renouvellent leurs performances charnelles dans les Diableries érotiques. • Le recueil s’ouvre sur les contes de pactes avec le Diable. Les chapeaute " Une chasse-galerie de gaies luronnes ". La chasse-galerie traditionnelle met en situation des gars de chantier qui invoquent le Diable, la nuit de la Saint-Sylvestre, pour qu’il les emporte en canot volant auprès de leurs blondes, au réveillon du jour de l’an, et qu’il les ramène sains et saufs au chantier après la fête. Si, pendant la traversée aérienne, le canot heurte un clocher d’église ou si quelqu’un prononce le nom de Dieu, la bande aboutit en enfer. La présente adaptation, avec son équipage d’aventurières pompettes, rappelle ces " Filles de La Rochelle " dont Colette Renard interprète la version gaillarde. D’objets désirés, voilà les femmes muées en sujets désirants. Et maîtresses du jeu amoureux. Pourquoi pas? Plus d’une a pu rêver autrefois de prendre le large... Comme Marie-Rose Turcot avouant son fantasme d’envol, dans les années vingt : " La fascination des expéditions aventureuses m’amena à rêver d’un tour en chasse-galerie [...]; j’ai tâché moi aussi de galoper contre le soleil, à la conquête de l’azur où s’allume le rêve et scintille l’étoile. " Quant à la dive bouteille, elle en a grisé plusieurs, s’il faut en croire la chanson folklorique " Les filles au cabaret " : " C’est les filles de par chez nous, / Bon, bon, bon le rigodon / Elles aiment boire, / Gai content. / Elles s’en vont au cabaret / Pour boire chopines. " Il y a des chasses-galeries qui se déroulent sans anicroche. D’autres basculent dans le tragique lorsqu’un bûcheron éméché lâche un sacre. " La chasse-galerie des gaies luronnes " tourne la fête en partie de jambes en l’air, et évacue le drame par un grand éclat de rire. Suit " Le cordonnier qui aimait trop les petons ", adapté librement des Trois diables de Paul Stevens. Dans le texte source, c’est l’histoire d’un cordonnier qui héberge saint Pierre déguisé en mendiant. Celui-ci remercie son hôte en réalisant trois de ses souhaits : avoir un banc dont on ne peut se relever de plein gré, un violon sur la musique duquel on ne peut s’arrêter de danser, un sac qui emprisonne ce qui s’y glisse. Trois diables viennent successivement chercher la femme ivrogne du brave homme. Chacun part bredouille après avoir été victime d’un des trois objets magiques. L’ivrognesse finit par mourir. Lui emboîte le pas Richard, le cordonnier, qui se voit refuser l’accès au ciel, n’ayant pas souhaité " le paradis à la fin de ses jours ". Sauf que le Diable ne veut pas de lui en son enfer et refuse en outre de lui rendre sa femme qui y brûle déjà. Mais encore une fois, par le truchement des cadeaux de saint Pierre, Richard sort son épouse des flammes, et tous deux pénètrent au ciel. Le héros des Diableries érotiques ne possède guère de semblables mérites! Fétichiste et impie, les bondieuseries de sa femme l’exaspèrent tant qu’il l’offre en pâture à un étrange visiteur de passage une certaine nuit, le Diable en fait, qui récompense la sollicitude du maître de maison en lui procurant une paire de bottines rouges aux vertus aphrodisiaques irrésistibles. Qui les chausse prend son pied! Même l’ange le plus candide... Aussi mettront-elles à rude épreuve la douce Angelinotte, descendue du paradis pour sa cueillette d’âmes innocentes. Le texte intitulé " Vers l’enfer en carrosse doré ", bien qu’il ne pastiche aucun conte en particulier, s’inscrit dans la série des histoires de pactes " involontaires " avec le Diable, ceux qui s’enclenchent à la suite de paroles prononcées à la légère. Par exemple : " Que le Diable m’emporte " ou " Plutôt épouser le diable que de rester vieille fille ". Ce genre de vœu téméraire pousse Satan à vouloir le réaliser. Il y a des complaintes qui chantent pareilles mésaventures. Telle La Fille enlevée par le Diable. Le premier couplet présente une demoiselle qui regimbe contre la sévérité de son père : " Oui, je prendrai un homme,/ Oui je me marierai./ Ça serait-y le Diable,/ Oui, je l’épouserai. " Le démon vient aussitôt chercher sa " promise "... Il existe encore des légendes où la belle oublie son étourderie et finit par épouser un bon garçon. Mais le Diable, à la mémoire fidèle et au bras long, capture sa proie après la cérémonie nuptiale. Si elle a la sagesse de garder au doigt l’anneau béni, les flammes de l’enfer ne la tourmenteront pas. Ce que ne redoute guère l’impétueuse Fleurette des Diableries érotiques, plus attirée par l’étreinte de Satan que par l’union avec le morne Aubert choisi par ses parents. Bien qu’elle se résigne enfin à obéir à ceux-ci, elle se prépare au mariage dans le stupre et la débauche, en digne fiancée des ténèbres. Le Malin l’en récompensera le jour des noces, posté devant l’église en carrosse doré, tel un seigneur avide d’exercer son droit de cuissage. Les " Trois fainéantes pour un diabolique mécène " reprennent le thème du Diable accordant à des personnes sans travail le privilège d’acquérir un métier de leur choix. Le prix à payer? Imposer à leur bienfaiteur l’exécution d’une tâche reliée à leur profession. Si le démon s’en acquitte, il faudra le suivre en enfer. S’il échoue, on sera quitte. Parmi les nombreuses versions orales de cette anecdote, Germain Lemieux en a relevé une fort amusante. Trois frères, qui n’ont appris aucun métier à cause de leur paresse, y profitent des largesses du Diable. Le premier se lance dans la cordonnerie; le deuxième dans la ferblanterie; le troisième s’installe à l’auberge pour boire tout son soûl. Satan réussit les besognes imaginées par les frères aînés. Le petit dernier n’a rien prévu pour sa part. Le Diable l’empoigne et le secoue, exaspéré; l’ivrogne de laisser échapper alors " un de ces pets capables de faire vibrer un mur! Cet accident dissipe les vapeurs éthyliques du gaillard qui gagne la partie en proposant au Malin d’attraper le pet en question pour lui en tricoter une paire de chaussons. Il vivra riche et ivre jusqu’à la fin de ses jours. Dans l’adaptation Ramsay, le trio de frères devient une triade de jolies sœurs, aussi fainéantes que leurs comparses mâles, mais combien plus aptes à joindre le plaisant à l’utile, et combien plus âpres à confronter leur mécène aux aléas de leurs vies de prostituée, d’actrice et de boniche. Il va sans dire que Satan ne se contente pas de quémander des épreuves à effectuer. Il en mijote aussi à sa sauce pour dispenser des faveurs. Comme dans " Le rouet des plaisirs ", qui renvoie aux histoires dans lesquelles le Diable rend un service qui demeurera gratuit si l’obligé, au bout d’un an et un jour, devine son nom. Dans la plupart des contes exploitant ce motif se trouve une femme aux prises avec une tâche harassante dont elle ne vient pas à bout. Elle accepte l’aide du Diable en échange de la fameuse devinette. Celui-ci emporte le travail à l’écart et, pour se donner du cœur à l’ouvrage, il entonne une ritournelle dans laquelle il fredonne son nom. Quelqu’un finit toujours par l’entendre : la femme elle-même ou son mari, qui lui rapporte l’incident. Elle pourra donc confondre son engagé et sauver son âme. La brave Phonsine des Diableries érotiques ne croule pas seulement sous le poids de ses obligations domestiques, elle est de plus affligée d’un époux despote qui ne se donne même pas la peine de couronner ses efforts par quelques galipettes dans le mitan du lit conjugal. Heureusement qu’un vaillant gripette vient à sa rescousse, aussi habile à l’alléger de son fardeau quotidien qu’à combler l’appétit de son corps vorace. Aussi usera-t-elle — sur l’oreiller — d’une astuce très ingénieuse (et des plus agréables ) pour découvrir le nom de celui qui carde et file sa laine. Dans " Le beau danseur et la coquine pucelle ", se manifeste le thème du Diable au bal, tel qu’il évolue dans la légende de Rose Latulipe. À l’origine, Rose est griffée à la main par son danseur afin de sceller sa soumission. Quant à son alter ego libertin — la mignonne Félicité —, elle signe le pacte diabolique avec le sang de son pucelage, envoûtée par le cavalier noir qui a suspendu le temps pour que coulent les heures de la volupté. À l’instar de Rose, Félicité est aussi sauvée par le curé. Mais quel sybarite que cet apôtre, si dévoué à sa ménagère, à ses ouailles, et tout fin prêt à profiter des circonstances, à l’image du prélat de la chanson Le Curé de Terrebonne qu’interprétait le folkloriste Raoul Roy. À la pénitente qui s’accuse d’avoir " aimé homme ", le confesseur réplique : " Pour ce péché-là, mignonne, / Il faut aller à Rome.[...] Baisez-moi cinq, six fois, / Votre péché je vous pardonne. " L’abbé Maltais partage ce type de complaisance, maniant avec une égale adresse la fourche et le goupillon. C’est souvent par le biais du folklore, ponctué de " grosses farces " ou de " petites menteries ", que le peuple dénonçait les tartufferies de ses guides spirituels. Les deux récits suivants, sans s’appuyer sur des contes spécifiques, tendent la perche au Diable constructeur de ponts et d’églises. " Le très malin charroyeur de pierres " décrit les artifices qu’utilise Satan pour recruter ses disciples. Si, du cheval, il adopte le panache pour s’introduire dans une paroisse, il le troque volontiers pour d’autres apparences trompeuses, susceptibles de corrompre les âmes les plus pures. Son art du déguisement fait des miracles, c’est ce qu’apprendront une délicate épouse de médecin (trop absent) et un distingué inspecteur d’école (très présent). Dans " La coiffe de sainte Catherine et le haut-de-forme de Lucifer ", un entrepreneur accepte les services du Diable pour la construction d’un pont en échange de l’âme de la première personne à le traverser, laquelle sera, à son grand désespoir, sa fille unique. On assistera dès lors à l’éducation d’une future épousée de Satan, — en particulier à son initiation sexuelle animée par deux diablotins transformés en oiseaux —, prémices idoines d’une noce infernale aux accents d’Apocalypse. Enfin, c’est un conte inventé de toutes pièces — " La fille de Belzébuth " — qui clôt ce recueil d’aventures sulfureuses, et il serait vain d’en chercher le modèle exact dans le légendaire québécois. Cette histoire, sans déserter le cadre folklorique, brode d’autres motifs propres à la démonologie : illusion, malédiction, possession, folie. Le Grand Fornicateur s’y révèle aussi puissant magicien.• Parce qu’ils introduisent de la sexualité dans un volet important du folklore québécois combien plus prude traditionnellement, les Contes libertins du Québec réalisent un objectif majeur de la littérature érotique, laquelle s’acharne à traduire et adapter, pasticher et parodier des œuvres célèbres qui avaient occulté la dimension charnelle de la vie. L’Art priapique, généré par L’Art poétique, pervertit ainsi à sa manière le " vingt fois sur le métier... " de Boileau : " Besognez longuement, et sans perdre le courage / Après l’avoir fini reprenez votre ouvrage / Caressez votre belle et la recaressez. / Après six coups pourtant posez-vous, c’est assez. " En contrepartie à L’Almanach du peuple, il y a l’Année galante ou Étrenne de l’amour. Chaque mois livre son lot de chansons, anecdotes et conseils. En août, par exemple : " Ménage bien, moissonneuse gentille, / Ce bel épi, tout fier d’être en ta main!/ C’est de l’amour le plus riche butin : / Il ne doit pas tomber sous la faucille. " La Carte du Tendre a inspiré Le Cadran de la Volupté où Chérubin et Divine s’évertuent à faire le tour des vint-quatre manières de jouir. Même les contes classiques ont leurs contrefaçons. Angela Carter, dans La Compagnie des loups, transpose des histoires pour enfants dans un contexte adulte et féministe. S’y démènent, entre autres, une Bête aux pattes de velours, un Chat botté pas mal gigolo, une Louve-Alice délurée. Dans la même veine, mais en plus croustillant dans la description et le langage, s’imposent les Contes à faire rougir les petits chaperons rouges de Jean-Pierre Enard. Il était temps que le folklore québécois ait son propre enfer! Paillard et décadent à l’envi. Mais " décadent " dans le sens que lui attribuaient les écrivains de la fin du xixe siècle pour désigner la liberté de l’imaginaire dans ses pérégrinations au sein de l’étrange, du suspect, de l’interdit. Dans Les Diableries érotiques, point d’odeur de sainteté! La fête bat son plein, les vêtements revolent, les lits grincent et, quand on parle du Diable, il ne se montre pas que les cornes... Richard Ramsay Brigitte Purkhardt Vieux-Longueuil, 12 mai 2002
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Une cHASSE-GALERIE DE GAIES LURONNES Nous volons à l’amour, aux baisers, aux caresses! Nous volons à la vie, au risque de périr Dans une éternité sans étoile et sans lune! Robert Choquette La Chasse-galerie I Le fort Maurepas, élevé non loin de la rivière Détroit, jouissait d’une position avantageuse qui lui permettait de garder l’accès aux lacs situés plus au Nord. Les Anglais convoitaient particulièrement cet emplacement. Le fort était sous le commandement temporaire du jeune Étienne Véron de Grandmesnil, préposé à la garde du magasin du roi. Véron se trouvant en mission militaire à Québec, seule une poignée d’hommes restaient affectés à la défense du fort, sous les ordres du capitaine Jean, nouvellement promu, et de quelques miliciens, tous originaires de Lachine, où chacun possédait des attaches familiales et sentimentales. C’était la veille du jour de l’An. II À la baraque du fort, la voix du cuistot Pitou Laforest se fit entendre du fond de la cuisine. — Mes bons amis, c’est pas tous les jours la veille du jour de l’An. Vous vous goinfrerez jamais aussi bien qu’aujourd’hui. On va se régaler d’une soupe de betteraves et de courges d’été. En plus, je nous ai préparé une gibelotte de poisson avec carottes et navets, puis une bonne chaudronnée de bouillie de grains de blé d’Inde et de viande de chevreuil. On va achever notre bombance avec une compote au sirop d’érable et, pour tremper dedans, deux miches de pain de sarrasin qui ressemblent à des fesses de filles.— Une manière comme une autre de nous faire regretter nos amoureuses, dit Tock Tock Livernois en soupirant. Tous hochèrent la tête d’un air triste. Le capitaine Jean s’empressa de dissiper cette soudaine nostalgie. — Sais-tu, Laurant, proposa-t-il, pendant que la gibelotte mijote, tu devrais nous raconter une de tes histoires. Une grosse truie de fer noir chauffée à blanc contribuait au confort de la baraque en consumant des bûches de pin résineux. Simon Meloche servit à tous une première rasade de rhum fumant, puis chacun bourra sa pipe de pétun roux. Bientôt, un nuage opaque flotta à l’intérieur de la place.Laurant Bondy se mit à leur raconter un conte merveilleux sorti de son baluchon de souvenirs. III Pendant ce temps-là, à Lachine, les bien-aimées de ces miliciens s’étaient réunies chez Lizon dans le dessein de sauter ensemble de la vieille année dans la nouvelle, faute d’avoir l’agrément de le faire en compagnie de leurs amoureux. — À l’heure où on se parle, croyez-moi, les filles, nos hommes se gorgent de jamaïque comme des éponges assoiffées, dit Toinette. — Sans compter qu’ils doivent jouer aux cartes à l’argent, ajouta Lizon. Les filles savaient très bien comment les miliciens combattaient la solitude et l’ennui.— Dire qu’on aurait pu fêter avec eux autres, regretta Julienne. — Tout ce qui nous reste à faire, c’est de festoyer entre nous autres, soupira Rosine. Lizon dénicha un quatre-épaule de vin de pissenlit dont elle versa à chacune une rasade dans un petit gobelet. Elles se mirent à jaser de tout et de rien. Mais, comme il fallait s’y attendre, plus la bouteille passait de l’une à l’autre, plus elles commençaient à se sentir émoustillées et à papoter comme des couventines libérées d’une trop longue retraite. Elles en vinrent à se raconter des confidences qui s’enveloppèrent de cochoncetés lorsqu’elles se mirent à décliner les attributs de leurs amoureux, et surtout à décrire leurs prouesses aux jeux de fesses.Bientôt, attisées par les vantardises de l’une et l’autre sur la taille des baïonnettes de chair de leurs gars et leurs manières d’enconner, les six filles partirent à fantasmer en se mignotant. Leur baisotage devint de plus en plus ardent. Il fallait voir Rosine et sa jeune sœur Marie-Louise! Elles ne manquaient pas de talent pour se peloter, ces deux-là! Marie-Louise faufilait lentement la main sous la robe de Rosine pour lui caresser la cuisse, pendant que celle-ci patinait un sein de sa sœur, tout en la glottinant d’ardente façon.— Je sais pas si je suis en chaleur, avança Marie-Louise, mais si vous êtes comme moi, on devrait peut-être se mettre plus à l’aise.— Ça veut dire quoi, plus à l’aise? demanda Julienne, en lui jetant de travers un œil rieur. Sur-le-champ, sous les regards surpris de ses amies, Marie-Louise dégrafa la robe de sa grande sœur. La voluptueuse blonde ne lui offrit aucune résistance, l’assista même en retirant sa chemise. Elle fit voir des seins bien élevés d’où émergeaient de longs tétins marrons, une motte dodue masquée sous une toison fournie, puis une croupe épanouie. Les deux regardèrent les autres, curieuses de découvrir la tournure des événements. Comme si elle ne voulait pas décevoir leur attente, Toinette pivota sur elle-même, fit voler ses vêtements et dévoila un corps quelque peu maigriot mais tout de même appétissant. Josette en fit autant, exhibant des courbes de chair tendre superbement gossées, puis une chute de reins qui s’épanouissait en deux quartiers de lune ivoirins bien fendus.Pour leur part, Lizon et Julienne se câlinaient déjà à pleine main, leurs lèvres mariées comme celles de deux jouvencelles à la découverte du premier baiser saphique. Ne pouvant plus tolérer pareille excitation, les deux filles se mirent à se dénuder l’une l’autre, sans que la pudibonderie leur fasse entrave. Cherchant un lieu propice à un jeu moins innocent, elles se rendirent à la chambre où, hélas! le lit était déjà occupé par Rosine et Marie-Louise, dont le tête-bêche générait des bruits de mâchonnement et de succion de leurs bouches goulues aux lèvres charnues, nappées d’humeurs visqueuses d’algues marines.Les deux autres filles les rejoignirent bientôt. — À vous entendre vous minetter, moi, j’ai déjà le sillon tout trempé, fit observer Toinette.— Moi aussi, je mouille, ajouta Josette. Puis, en plus, j’ai comme une colonie d’abeilles qui butinent au fond de mon ventre!— Allumées comme on est, dit Rosine, ça vous donne pas envie que des mâles bien membrés nous fassent gémir en chœur? — On dirait que tu oublies, ma belle, que les vrais mâles sont en service au fort Maurepas, pas mal loin de Lachine! — Justement! Si on se rendait au fort, on leur ferait une surprise de taille, hein? suggéra Julienne. Plutôt que de se secouer la nouille tout seul, un peu de débauche à deux leur nuirait pas… — Voyons donc! Ç’a pas de bon sens! Nos amoureux sont à plus de deux cents lieues, fit remarquer Lizon.— Il faudrait quasiment deux mois, conclut Josette. Les lacs, les rivières sont pas navigables et les chemins de neige sont pas battus. — Pense un brin, Josette, dit Julienne. On prendra pas la route en carriole mais en canot d’écorce... à travers les nuages! Ce que Julienne leur proposait, c’était de demander l’aide du Diable pour courir la chasse-galerie, c’était de risquer leur salut éternel en échange du plaisir de bistoquer avec leurs amoureux. — As-tu songé, ma fille, aux dangers qui nous guettent si on prête serment à Lucifer? fit remarquer Rosine. — Voyons donc, ça serait juste pour la forme! répliqua Lizon. On fera rien qu’il faut pas faire et tout ira bien. — Tu as bien raison! d’ajouter Julienne. Pendant tout le voyage, il y a juste deux choses qu’on devra éviter : prononcer le nom de Dieu et toucher un clocher d’église. — C’est facile! renchérit Lizon . On pensera à rien d’autre qu’à louvoyer en amont jusqu’à la rivière Détroit, et on sera aussi prudentes en boulinant vers les rapides de Lachine à notre retour, au petit matin.— Oui, ça me semble faisable, conclut Toinette. — On va filer à une vitesse folle entre ciel et terre, poursuivit Julienne. Va falloir avoir l’œil grand ouvert et, même si le froid est cuisant en haut, faudra pas toucher à la jamaïque qu’on apporte à nos amoureux. Allons les filles, puisque le cœur nous en dit, prenons notre courage à deux mains, et on sera toutes au fort dans moins de trois heures.Enthousiasmées, les filles enfilèrent à la hâte manteau, bottes, mitaines et bonnet. Derrière la maisonnette de Lizon, elles découvrirent un canot à six places, endormi pour l’hiver. Elles déneigèrent sa carcasse, et Josette, vitement, prit place à la gouverne, l’aviron pendant sur le plat-bord. Quand les autres eurent embarqué, Julienne, debout à la pince, cria d’une voix vibrante :— Satan, toi, bel ange déchu, tu pourras prendre possession de nos âmes si, dans l’aller ou dans le retour, nous avons le malheur de nommer le Créateur de ce monde ou de heurter un clocher d’église. Si tu acceptes notre promesse, transporte-nous entre ciel et terre, là où se trouvent nos amoureux, et ensuite ramène-nous chez nous, à Lachine. Acabris au nom du vice! Acabras à travers l’espace! Acabran contre le temps! Emporte-nous, Satan!Le pacte exposé et la formule magique lancée, l’embarcation s’éleva suffisamment haut pour que la tête des arbres ne crée pas d’obstacle à la navigation. Toutes les filles se sentirent aussi légères que les flocons de neige qui tombaient. Au commandement de Julienne, elles se mirent à avironner avec fougue et détermination. L’embarcation fendit l’air comme si le Diable l’emportait à la belle épouvante.— Toi, Josette, éclaircis-toi le gosier, puis chante-nous un air de circonstance, suggéra Toinette. Josette entreprit d’interpréter à tue-tête une chanson qui allait émoustiller ses compagnes : Les filles de La Rochelle Ne sont pas bégueules du tout. Elles portent des chemisettes Qui ne leur vont pas aux genoux. Le tailleur qui les a faites A regardé par en dessous. Il a vu une chapelle Qui n’est pas celle de Saint-Cloud. Quand on entre dans cette chapelle Il faut se mettre à genoux Et il faut porter un cierge Qui n’ait pas de mèche au bout. Car s’il y avait une mèche Ça foutrait le feu partout. Tous les pompiers de La Rochelle Ne pourraient en venir à bout. Le canot fonça encore plus rondement avec le vent qui soufflait en poupe. Pendant deux bonnes heures, il vogua au-dessus de la forêt dense, sans rien d’autre en vue que des bouquets de grands pins noirs qui pointaient la tête vers les nuages endormis.Les filles aperçurent tout à coup une éclaircie. — Je pense qu’on survole le lac Érié, fit remarquer Julienne, debout à la proue. — C’est signe que le fort est pas loin, ajouta Lizon. Elles arrivaient à bon port. En effet, les palissades de bois rond apparaissaient. Leurs amoureux se trouvaient à leur portée. Julienne clama la formule d’atterrissage : — Acabris! Acabras! Acabran! Fais-nous descendre vers nos amants! Le canot frôla le sommet d’un fût géant et se posa dans la neige molle, à l’intérieur de l’enceinte du fort, tout juste devant la baraque de leurs hommes.
IV Les filles débarquèrent en hâte, Julienne et Marie-Louise transportant chacune un cruchon de jamaïque. Quand elles furent à quelques pas de la baraque, elles distinguèrent, à travers les carreaux givrés, les ombres des joyeux lurons qui riaient à gorge déployée. Rosine frappa à la porte. Laurant Bondy interrompit la narration de son histoire du " Cordonnier qui aimait trop les petons " et, en moins de deux, alla ouvrir. — Ah bien, ça parle au maudit! Si c’est pas de la visite rare! Venez voir, les gars! Entrez, mais entrez donc! La porte refermée, les filles furent assaillies de questions. — Vous arrivez sûrement pas de Lachine? demanda Pitou Laforest. — En plein ça! On a fait le voyage en chasse-galerie… — Pas en chasse-galerie? s’exclama Laurant. — Bien oui! On avait envie de boire une larme avec vous autres, répondit Josette. — Vous avez apporté de la jamaïque! remarqua le capitaine Jean.— Les cruchons, c’est pour vous. Nous, on espère mieux, répondit Julienne avec son petit air malin. — Faudrait commencer par vous dégreyer, dit Pitou en clignant de l’œil. Une autre surprise attendait les miliciens. Les filles ouvrirent leurs capots de chat sauvage, révélant qu’elles avaient pris soin de ne porter que leur chemise de flanelle. Elles étaient si impatientes que, sur-le-champ, elle les retirèrent lascivement sous le regard des mâles, comme de raison affamés.— Les gars, ce que vous voyez là, ça vous ferait-tu bander par hasard? demanda Marie-Louise au travers d’un sourire enjoué.— Batêche de batêche! de s’exclamer Simon. — Comme vous pouvez voir, on est pas venues pour giguer, déclara Rosine. — Mais plutôt pour gigoter, ajouta Julienne. Les rires fusèrent de toutes parts. — À votre tour, les gars! On veut vous admirer tout nus! dirent les filles à l’unisson.Les mâles, avides de griserie, ne firent ni une ni deux et jetèrent bas leur accoutrement, sauf le jeune Antoine Saliotte. — Aurais-tu besoin d’un coup de main pour te déculotter, Antoine? demanda Marie-Louise, son amoureuse. — Tu sais bien que ma retenue prend le bord quand tu me rends ce service-là!, répondit-il en la contemplant d’un œil qui voulait dire plus que les mots. Marie-Louise ne se le fit pas dire deux fois. D’une main experte, elle besogna rapidement, pour ne pas trop faire attendre ses compagnes. Six miliciens de garde nus, équipés de six phallus de taille plus que respectable, chapeautés de six glands décoiffés, turgescents et rouge marron de concupiscence, c’est un tableau impressionnant, surtout lorsque toutes les queues en pleine forme pointent dangereusement en direction de six filles en rut. — Hé! les filles, vous vous rappelez le vieux proverbe qui dit que si t’en as vu une, tu les as toutes vues! avança Rosine, la blonde de Simon Meloche.— C’est pas vrai du tout! fit Josette. Je reconnaîtrais la queue de mon Tock Tock entre mille! — Moi aussi, dirent les autres filles. — On pourrait vérifier ça tout de suite, lança Pitou Laforest sur un ton de défi. — Bonne idée! Jouons à colin-paillard, suggéra Tock Tock Livernois. On verra bien! — Vous verrez rien du tout en chevauchant vos cavales, les yeux bandés, se moqua Toinette. — Non! Non! Crains pas! de répondre le capitaine Jean, c’est vos yeux qu’on va bander. Nous, on va se tenir à l’attention, en rang d’oignons. Aveugles derrière vos foulards de cou, vous allez tâter chacune de nos flèches pour découvrir celle qui a l’habitude de se loger dans votre carquois. — Ah! facile, opina Lizon. Hein, les filles? — Bien sûr, renchérit Marie-Louise. — Pas si sûr que ça, avança Laurant Bondy. Faites pas l’erreur de crier trop vite victoire! Donnez à vos mains tout le temps qu’il leur faut pour bien nous sonder… — Et une fois que vous aurez trouvé la membrure qui vous appartient, vous vous placerez à genoux pour lui faire la passe des babines autour de la quenouille, dit Tock Tock dont l’expression colorée les fit tous s’esclaffer. — Mais si vous vous trompez, vous en subirez les conséquences, parce que le soc qui visitera le fond de votre gosier vous labourera ensuite le sentier plus bas, ajouta Pitou Laforest en riant.Les filles acceptèrent le jeu. Les yeux bandés, elles passèrent de l’un à l’autre, soupesant d’une main les génitoires gonflées dans leur réticule, et de l’autre évaluant la taille et la circonférence des membres vivants.Finalement, chacune en vint à sélectionner l’engin qui lui paraissait être la propriété de son propre amoureux. Elles s’agenouillèrent, enfournèrent la pièce de chair fraîche et la fourbirent sans retenue. Leurs lèvres assoiffées, enserrant le membre de leur choix, émirent des bruits de gloutonnerie à chaque allée et venue qui astiquait la hampe veinurée. Toutefois, par erreur, ou par dessein pourrait-on croire, quatre des filles étaient à fellationner une queue différente de celle de leur galant. Furent-elles coquines au point de se concerter pour bénéficier d’un sexe autre que celui de leur propre amoureux? Peut-être bien que oui! Seules Julienne et la jeunette Marie-Louise reconnurent le butoir de leur cavalier, Laurant et Antoine. Rosine et Josette, qui retenaient les fesses des gars qui n’étaient pas les leurs, semblaient se délecter d’un membre qu’elles croyaient être celui de leur amoureux. Lizon non plus n’avait pas choisi celui de son Pitou, pas plus que Toinette, celui de son capitaine Jean.— Ma belle, si tu continues à ce rythme-là, je pourrai plus m’empêcher de te faire goûter à mon boire, osa avancer Tock Tock. Sais-tu, tu fais ça quasiment mieux que ma Josette!En entendant cette choquante révélation, Josette, qui croyait ouvrager le bartaviou de son Tock Tock, mit un frein à ses transports. Elle retira son foulard pour s’apercevoir qu’elle faisait face à la superbe verge empourprée de Simon Meloche. Celui-ci pouffa de rire en voyant les yeux écarquillés de sa fellatrice. — Les filles, enlevez vos foulards! ordonna Josette. — Hein! Regardez-moi ça! On a pas fait mentir le proverbe! avança Rosine. Une queue en vaut une autre! Je préfère tout de même reprendre mon Simon.Chacune des trois autres filles voulut aussi retrouver son promis, mais les gars ne l’entendirent pas ainsi. — Auriez-vous toutes oublié la règle du jeu? demanda Simon Meloche. — Le soc qui vous visitera au fond de votre gosier vous labourera ensuite le sentier plus bas, rappela Pitou Laforest le plus sérieusement du monde. Les filles se rendirent à cet argument. Chaque gars prit sa vis-à-vis dans ses bras pour la transporter sur son grabat. Julienne et Marie-Louise allaient être les seules à se faire investir le territoire par leur propre amoureux. — Je trouve que c’est pas juste, dit Julienne à Marie-Louise. — Je suis de ton avis, reprit cette dernière. Je te passe mon Antoine, toi, tu me laisses ton Laurant! Loin de protester, les deux garçons se montrèrent satisfaits de l’arrangement. C’est ainsi que sans autre cérémonie les six filles se retrouvèrent sur le dos, les pattes en l’air, les jambes écarquillées comme un pont-levis. Les impatientes anguilles congestionnées ne tardèrent pas à s’enliser dans une sente dégoulinante d’humeurs odorantes, auparavant inconnue. Certaines ceinturaient la taille de leur baiseur, d’autres haussaient les pieds jusqu’aux épaules du mâle qui les pistonnait. Toutes soulevaient le cul à la rencontre des à-coups fougueux des queues affamées de plaisirs charnels. On entendait geindre les sangles des grabats que la baise endiablée meurtrissait. Les chairs se heurtaient, suintantes, pubis contre toison, ventre contre ventre. À cette cacophonie de flic-flac, aux gémissements de volupté, s’ajoutaient des ahans tirés du gosier des mâles, mariés aux complaintes de celles qui se voyaient au seuil de l’orgasme. Soudain, les gars redoublèrent leurs saccades, plongeant ainsi leurs amies dans une source de délices exceptionnelles. Un chœur de cris éloquents annonça l’arrivée de la jouissance suprême, cris aigus qui se muèrent en râles percutants. De longs aahhh! d’assouvissement se perdirent dans le crépitement des bûches que les flammes léchaient au ventre de la truie de fer noir. V Hélas! l’heure du retour sonna trop tôt. À regret, les filles, gavées de la semence des hommes, endossèrent leur chemise de flanelle puis leur chat sauvage, sans oublier bottes, mitaines et bonnet jusqu’aux oreilles. Les six gars repus, le sexe dégonflé, mort entre leurs cuisses, leur firent quelques ultimes mignardises et offrirent à leurs promises un petit verre de jamaïque pour la route. — On vous promet, mes amours, de faire une autre chasse-galerie pour fêter le Mardi gras avec vous autres, dit la blonde de Tock Tock.Toutes approuvèrent l’initiative de Josette. La nuit était plus noire qu’à leur arrivée, la lune avait culbuté derrière les montagnes. Ce ne fut pas sans crainte que Josette prit sa position à l’avant du canot. Julienne s’était replacée à la gouverne, et les autres à leur place, les mains rivées aux avirons.Avant de s’élever dans les airs, Josette fit une recommandation à Julienne : — Pique tout droit sur la montagne de Ville Marie aussitôt que tu pourras l’apercevoir. — Crains pas, j’ai l’œil tout grand ouvert! Après un dernier au revoir de la main, les filles se recueillirent pendant que Julienne entonnait l’incantation magique nécessaire au voyage de retour. Elles reprirent la voie des airs. Le canot fila à une folle allure. À l’opposé de l’aller, Julienne crut bon de bouliner contre le vent, ce qui l’assurait de naviguer dans la bonne direction.Les filles furent soulagées lorsqu’elles arrivèrent enfin à la grande rivière qui devait leur servir de guide pour descendre jusqu’aux rapides de Lachine; mais tout à coup, Julienne manqua de concentration et le canot se mit à virailler de tous bords.— Julienne, cria Josette, veux-tu qu’on se retrouve chez le Diable? J’ai pour mon idée que tu penses trop à la queue qui t’a fait jouir à la place de celle de ton Tock Tock! Le canot était comme fou. C’est alors que la plus peureuse de toutes, Rosine, clama d’une voix suppliante : — Mon Dieu, ayez pitié de nos âmes, sauvez-nous de la damnation éternelle! Ce qui devait arriver arriva! Alors que le canot allait glisser au-dessus de Lachine, il perdit rapidement de l’altitude et heurta la tête d’un gros pin. L’embarcation se mit à tournoyer dans le vide comme une toupie sur sa pointe, et dans le temps d’y penser, toutes les filles terminèrent leur chute, cul par-dessus tête. VI Sorties de peine et de misère du banc de neige poudreuse qui les avait ensevelies, elles se trouvèrent face à un beau grand mâle. Très brun de peau, il avait un regard profond et pétillant du feu de la séduction. Un capot de chat l’habillait, son casque de loutre lui descendait plus bas que les oreilles. Son cheval, une belle bête fringante, noir charbon, piaffait tout à côté. L’inconnu se mit à rire à gorge déployée. — Vous nous excuserez bien, monsieur, mais on trouve rien de drôle dans notre mésaventure, dit une Marie-Louise tout offusquée et en même temps soulagée d’être vivante après une chute pareille.— Pardonnez-moi, mais la situation est des plus loufoques! — Croyez-moi, on est loin de trouver ça loufoque, comme vous dites! rétorqua Rosine.— Vous avez sans aucun doute besoin d’aide, suggéra l’inconnu. — Ça serait pas de refus, répondit Josette. — Mais avant de vous engager plus loin dans vos gentillesses, faut vous dire que toutes les six, on reste pas bien loin… fit remarquer Julienne. — Je sais, vous demeurez à Lachine. Un bien beau hameau. — Qui vous a dit qu’on est de Lachine?— Mais je sais tout, Julienne! — Même mon nom? — Oui, et celui de vos compagnes! — Puis vous, beau jeune homme, comment on vous appelle? demanda Toinette. — Je suis Belzébuth, mais je préfère qu’on m’appelle Satan, roi des enfers! — Satan? bafouillèrent Rosine et Josette. — Tout juste. C’est à moi que vous avez livré vos âmes en prononçant le nom de mon pire ennemi. — Mais… mais non! Vous avez mal entendu! s’énerva Rosine. — Est-ce que ce n’est pas toi, Rosine, qui as invoqué le nom de cet être exécrable et l’as prié de vous prendre en charge? — Pitié, monsieur Belzébuth! supplia Josette, pleurant à chaudes larmes. — Trop tard! Vous êtes mes esclaves. Dans l’idée de sauver ses compagnes en même temps qu’elle-même, Julienne s’approcha de Belzébuth, ouvrit un large sourire, cligna de l’œil et lui demanda :— Nous pardonneriez-vous si… si on vous donnait le plaisir de nous… baiser l’une après l’autre? — Avez-vous songé, mesdemoiselles, que c’est exactement ce que je vais faire avec vous dans mon royaume souterrain, et ce, pour l’éternité? — Hein, les filles! C’est bien pour dire, fit remarquer Josette, on nous a toujours enseigné que l’enfer, c’était un lieu de souffrance. — Et de lamentations, de cris et de gémissements, ajouta Rosine. Belzébuth se mit à ricaner. — Tout à fait vrai! Toutefois, ces cris et gémissements sont ceux que procure l’éternelle jouissance charnelle. — Je ne sais pas si vous êtes comme moi, les filles, dit Toinette, mais j’ai drôlement envie de jouir pendant l’éternité!Toutes, à l’unisson, partagèrent le désir de Toinette. — Mes belles, je vous enivrerai donc du péché de la chair, jusqu’à la fin des temps! — Oui! bien sûr… oui, oui! venant de vous, ce sera un honneur pas ordinaire, monsieur Satan! © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |