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LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com
Jacques G. Ruelland
LA PIERRE ANGULAIRE
Histoire de la franc-maçonnerie
Histoire *** Avant-propos La franc-maçonnerie est assez mal connue du grand public. Or, elle est non seulement très active, mais aussi et surtout elle ne mérite pas tous les faux bruits qui courent à son sujet. C’est pour donner au lecteur une idée juste de ce qu’elle est, de ce qu’elle fait et de ce qu’elle représente, que cet ouvrage, première histoire de la franc-maçonnerie régulière au Québec à paraître en langue française, a été conçu. En levant un coin du voile de mystère qui entoure l’Ordre et ses objectifs, nous espérons contribuer à le démystifier et à intéresser le grand public aux travaux des francs-maçons en loge: tel est le but de notre ouvrage. La franc-maçonnerie que l’on connaît ici, qu’elle soit régulière ou irrégulière, vient d’Europe. Une histoire de la franc-maçonnerie régulière au Québec se doit par conséquent de commencer par un aperçu de l’histoire de l’Ordre en Europe, puis de montrer dans quelles conditions celui-ci est arrivé et a pris son essor au Québec. La franc-maçonnerie régulière n’initiant pas les femmes, il nous a semblé nécessaire de parler brièvement de cette question, d’évoquer l’existence et le statut des loges d’adoption en France au xviiie siècle – loges souchées sur des loges masculines – et d’explorer les raisons pour lesquelles il n’y en a pas eu au Québec. Après avoir dressé un historique détaillé de la franc-maçonnerie régulière au Québec, du xviiie siècle à nos jours, nous présenterons, pour finir et à titre d’exemple, une loge francophone de la Grande Loge du Québec, la Loge Jean T. Désaguliers, fondée en 1984. Nous souhaitons ainsi avoir montré la très grande actualité d’une institution qui, résurgence de la philosophie des Lumières du xviiie siècle, garde sa place au sein de notre société, toujours à la recherche de ses valeurs et de sa voie. Car les efforts intellectuels des francs-maçons, joints à leurs contributions, assez méconnues, aux œuvres locales et mondiales de charité, visent à améliorer l’homme et la société à laquelle il appartient.
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Nous n’avons posé qu’une seule pierre angulaire aujourd’hui, mais chacun sait que quatre de ces pierres sont nécessaires pour supporter un édifice. Notre cérémonie est symbolique : elle indique les principes moraux et spirituels sur lesquels est fondé notre Ordre […]. Les quatre pierres angulaires de la franc-maçonnerie sont la croyance en un Être Suprême, la valeur essentielle de l’Homme, le respect de la loi et l’obligation de servir […]. La pierre que nous avons posée se trouve à l’angle que constituent deux des murs du bâtiment […]. La franc-maçonnerie rassemble ainsi les hommes dans une grande fraternité. Cela ne peut être fait qu’en acceptant ces quatre éléments cardinaux. Grand Maître révérend Allan B. Shatford, lors de la pose de la pierre angulaire du Temple maçonnique de Montréal, 2295 rue Saint-Marc, le 22 juin 1929 (notre traduction) *** INTRODUCTION La franc-maçonnerie régulière
Bacon avait conçu l’idée d’une société d’hommes uniquement dévoués à la recherche de la vérité. [...] Voilà ce qu’un esprit créateur a osé concevoir dans un siècle couvert encore des ténèbres d’une superstitieuse ignorance, ce qui n’a paru longtemps qu’un rêve philosophique, ce que les progrès rapides, et des sociétés, et des lumières, donnent aujourd’hui l’espoir de voir réaliser par les générations prochaines, et peut-être commencer par nous-mêmes. Condorcet, Fragment sur l’Atlantide
Depuis des siècles, le message fraternel de la franc-maçonnerie trouve un écho dans le cœur de millions d’hommes : ceux qui aspirent à une existence plus éclairée par l’esprit et à une quête personnelle ouverte sur autrui et sur le monde et dégagée du poids des systèmes, ceux aussi qui éprouvent le sentiment que leur recherche personnelle serait moins aléatoire si elle s’insérait dans une communauté fraternelle, peuvent trouver dans l’Ordre le lieu idéal où vivre et exprimer leurs sentiments. Certains voient la franc-maçonnerie comme une société secrète, vouée à un incessant combat antireligieux; d’autres, comme un redoutable groupe de pression, omniprésent dans le domaine politique et les rouages de l’État. Ces images grossières ont eu pour effet d’attirer vers certaines formes dérivées de la franc-maçonnerie des opportunistes de tout genre, amateurs infantiles de secrets redoutables et obsédés d’anticléricalisme. En fait, la franc-maçonnerie régulière est spirituelle et initiatique. Elle ne propose aucune philosophie, aucune recette psychologique, aucun système, aucune option religieuse; elle ne dévoile aucun secret magique ou mystique, ne détient aucune clé mystérieuse de l’homme et du monde. Sa mission traditionnelle est de transmettre, à qui le souhaite et sait s’en montrer digne, une influence spirituelle propre à éveiller un élan profond et ranimer des virtualités encore insoupçonnées. Elle offre à la fois une méthode de travail et une perspective de recherche personnelle à quiconque est capable de liberté d’esprit, de réflexion intérieure, d’engagement et de fraternité vivante. Bref, elle est un " outil " dont on se sert pour travailler sur soi-même. La franc-maçonnerie dans le monde Dans tous les pays où le pouvoir politique protège, permet ou tolère leurs activités, les francs-maçons sont groupés en loges, sous l’autorité d’un maître de loge ou " Vénérable Maître " élu pour une durée limitée (à la Grande Loge du Québec, le mandat d’un Vénérable Maître est d’un an; ce mandat peut-être renouvelé, mais une fois seulement). Les loges sont réunies en " Grandes Loges ", généralement nationales. Contrairement à une idée fausse assez répandue, il n’existe pas d’organisation centrale qui aurait autorité sur l’ensemble de la franc-maçonnerie dans le monde. Les structures de l’ordre maçonnique étant nationales, il existe dans chaque pays une seule Grande Loge, laquelle a sous son obédience exclusive toutes les loges de son territoire. Dans certains pays, comme les États-Unis ou le Canada par exemple, il existe une Grande Loge par État ou province. Enfin, la franc-maçonnerie régulière comprend à peu près cinq millions de membres, répartis sur tous les continents. Les Grandes Loges, qui sont un peu plus d’une centaine, sont indépendantes, autonomes et souveraines. Chacune d’elles présente un caractère original, avec des particularités d’usage qui, dans une certaine mesure, reflètent la mentalité ambiante et les traditions locales. Mais toutes sont reliées entre elles par un consensus quant aux principes et aux usages qui constituent l’indispensable base de la régularité maçonnique. Ces critères communs, dits encore " anciennes maximes ", sont connus sous le nom anglais de landmarks, c’est-à-dire les " bornes " à ne pas dépasser sous peine de sortir du domaine de l’Ordre. Les relations entre les Grandes Loges s’établissent par des " reconnaissances " mutuelles. Ces rapports bilatéraux assurent efficacement la cohésion de l’institution dans le monde tout en affirmant la responsabilité de chacune de ses composantes. Même la Grande Loge Unie d’Angleterre, qui est la plus ancienne et, avec ses quelque six cent mille membres, la plus importante, n’a pas d’autre action directe sur le plan international que celle d’accorder, de refuser ou de retirer sa " reconnaissance ". Mais le soin scrupuleux qu’elle met à respecter et à faire respecter les principes qu’elle a été la première à codifier donne à ses décisions un poids et un prestige particuliers. La Grande Loge Unie d’Angleterre reconnaît la Grande Loge du Québec comme seule autorité maçonnique sur le territoire québécois. Cette obédience est également reconnue par la quasi-totalité des Grandes Loges régulières réparties dans le monde. Le fameux " secret " maçonnique On se fait couramment de la franc-maçonnerie l’idée qu’il s’agit d’une organisation mystérieuse et occulte, qui vise à exercer une influence secrète sur les événements politiques, l’ordre social, le pouvoir. C’est ainsi que, de manière parfois exagérée, on attribue aux francs-maçons du xviiie siècle la paternité de la Révolution française (1789) ou encore l’on explique par leur action cachée nombre d’événements déplorables. C’est là une conception erronée qui a valu aux francs-maçons beaucoup d’ennemis et, parfois, de sanglantes persécutions. Autre idée fausse : les loges seraient des nids d’intrigues, de trafics d’influence, de combines politiques de bas niveau, d’affairisme; elles seraient aussi des foyers d’immoralité et de subversion de par l’enseignement secret qu’elles dispensent et l’idéologie qu’elles véhiculent. La vérité est plus simple et plus prosaïque, voire décevante pour les amateurs d’histoires fumeuses. La franc-maçonnerie traditionnelle et régulière n’a d’autre secret que le secret initiatique, car ses constitutions obligent expressément les membres à une loyauté parfaite et totale à l’égard de leur pays et de ses autorités légitimes. Du reste, elle s’interdit tout engagement dans les problèmes et les conflits du siècle, toute prise de position sur quelque problème " profane " que ce soit, tout en laissant à chacun sa liberté de pensée et d’action. Elle est donc bien loin de songer à intervenir dans les luttes politiques, de manœuvrer pour renverser l’ordre social ou moral, et encore moins de porter au pouvoir des hommes qui serviraient ses desseins. La franc-maçonnerie régulière se soucie uniquement de jouer de son mieux son rôle de société initiatique. Elle agit sur ses adhérents par son rituel, son symbolisme et sa spiritualité; elle les incite à suivre la voie d’un progrès spirituel et moral, celui-là même que propose l’initiation. Aucun " secret " ne leur est révélé, ni plan occulte de transformation de l’univers, ni enseignement théologique, ni clé mystique de l’homme et du monde. Ne détenant aucun secret de quelque nature qu’il soit, la franc-maçonnerie serait donc bien incapable de le communiquer à ses membres. Son seul " secret " est celui de l’expérience maçonnique même. Encore est-il incommunicable, parce qu’inexprimable. Aucun livre, aucun récit, aucun rituel, aucun témoignage ne peut le livrer, car le message initiatique est reçu et vécu différemment par chacun, il n’est susceptible d’aucune interprétation univoque, commune à tous. Un texte de 1750 le dit bien : Le secret de la maçonnerie est inviolable par sa propre nature, puisque le maçon qui le sait ne le sait que pour l’avoir deviné. Il ne l’a appris de personne. Il l’a découvert à force d’aller en Loge, d’observer, de raisonner, de déduire. Lorsqu’il y est parvenu, il se garde bien de faire part de sa découverte à qui que ce soit, fût-ce son meilleur ami maçon puisqu’il n’a pas eu le talent de le pénétrer, il n’aura pas non plus celui d’en tirer parti en l’apprenant oralement. Ce secret sera donc toujours un secret. Chaque maçon vit le secret maçonnique dans l’intimité de sa conscience. Le voudrait-il qu’il ne pourrait le révéler, pas plus qu’il ne pourrait révéler son être profond, le mystère de sa personne, parce que les mots lui feraient défaut. La vie maçonnique est un climat : la fraternité maçonnique crée un monde, un univers moral et affectif, incommunicable lui aussi. C’est ce qu’exprimait à sa manière cette chanson du xviiie siècle également : Pour le public un Franc-Maçon Sera toujours un vrai problème Qu’il ne pourra résoudre à fond Qu’en devenant Maçon lui-même.
Toutefois la franc-maçonnerie, si elle n’est pas une société secrète, est bien une société fermée, exactement comme bien d’autres groupes humains qui se ferment à tous les non-membres. C’est aussi une société discrète : l’un des devoirs maçonniques est la discrétion sur ce qui se fait et se dit en loge. Pourquoi? Pour cacher quelque complot? Non. Pour s’abstenir d’étaler devant la foule des indifférents et des curieux des pensées qui relèvent de la plus stricte intimité. De plus, mais ceci tient essentiellement au contexte social de certaines régions (au Québec, par exemple), nombre de francs-maçons préfèrent que leur appartenance demeure ignorée. Là où les campagnes antimaçonniques et les préjugés haineux à l’égard des francs-maçons ont déjà fait de nombreuses victimes, une telle réserve s’impose. Bref, le fameux " secret " de la franc-maçonnerie est celui-ci : œuvrer du mieux qu’elle peut à l’amélioration de l’Homme. Un ordre initiatique Le terme " initiation " renvoie à une pratique universelle et plusieurs fois millénaire, qui a fait l’objet de multiples analyses dont l’évocation est ici impossible. Il est cependant indispensable, sous peine de passer sous silence l’un des objectifs majeurs de la franc-maçonnerie, de tenter de rendre compte des buts de l’initiation telle qu’elle la pratique. " Initier " a plusieurs sens. C’est avant tout " mettre en chemin ", conduire à un nouveau départ; c’est " le commencement d’une vie nouvelle ". Nous avons vu que l’initiation maçonnique ne consiste pas en la communication d’un savoir. Elle vise bien davantage à appeler au travail sur soi. Le rite initiatique maçonnique, comme ceux de multiples cultures traditionnelles dont il est une variante, vise à faire " mourir à lui-même " l’initié pour l’amener à une vie nouvelle. Le candidat est incité par le rite à se délivrer de ses entraves psychologiques, idéologiques ou autres. Ainsi se dessine pour lui l’espoir d’une réalisation spirituelle. Démarche spiritualiste évidemment que celle qui se propose ainsi, par le biais de rites et de symboles, d’éveiller en chacun ses propres forces latentes. Initier, c’est donc proposer une aventure spirituelle, c’est engager le candidat à découvrir et à mettre en œuvre ses propres virtualités par un long travail intime dont le rite maçonnique sera le révélateur. On comprendra que l’initié a un long chemin à parcourir : aucun franc-maçon ne pense que le rite initiatique, en dépit de sa richesse symbolique et psychique, transforme d’un coup et comme par magie un être humain en lui donnant sur l’heure des vertus et des pouvoirs nouveaux. L’initiation se poursuit durant toute la vie, rituel et symbolisme continuant à inspirer chaque initié tant qu’il garde en lui le désir de se dépasser. Tout rituel unit la communauté qui le pratique, mais aussi et surtout donne à chacun un élan affectif tel qu’il met en œuvre, avec la force de l’émotion, les ressorts de l’inconscient. Le rituel est un premier outil offert par la franc-maçonnerie à l’initié. D’autre part, le symbolisme joue un rôle capital dans le processus initiatique : avec ses multiples aspects (symbolisme de la construction issu de la tradition des maçons opératifs, symbolisme de la délivrance, de la quête du sacré, du progrès éthique), il ne constitue pas un enseignement proprement dit mais une incitation à la méditation et à l’interprétation personnelle des symboles. Il n’est cependant ni arbitraire, ni chaotique. Son lent déchiffrement conduit le franc-maçon à une approche de l’homme et du monde qui est comme l’image de sa condition. La marche vers la lumière, la construction du temple : autant de formules indéfinissables mais qui interpellent et orientent dans la même voie, et auxquelles chaque franc-maçon s’efforce de donner, dans le secret de sa méditation, la signification la plus riche et la plus proche de son être profond. Le symbolisme maçonnique convie chacun à l’effort de construire l’homme en lui-même, non de le nier; d’aller vers la lumière, non vers le néant, et d’œuvrer toujours à la fois en créateur et en artisan probe et persévérant. Ce symbolisme dit simplement – et c’est là son option spirituelle – que la lumière est, et qu’il n’est pas de plus haute démarche pour l’homme que d’aller vers elle sur le chemin de l’initiation. Le symbolisme est le deuxième outil offert à l’initié. Visant ainsi le spirituel, la franc-maçonnerie initiatique ne saurait se proposer d’objectif culturel, politique ou social. Elle se place sur un tout autre terrain, elle montre le chemin d’une tout autre action. Sans doute, pour beaucoup de ceux que l’esprit du temps, les exigences de la vie professionnelle, poussent à privilégier précision, exactitude, compétition et rendement, un tel but peut paraître suranné, inutile, voire incompréhensible. Mais nombre de francs-maçons ne sont ni des rêveurs, ni des mystiques, ni des naïfs; la franc-maçonnerie spiritualiste et initiatique leur apporte plus qu’ils n’auraient osé l’imaginer. Loin de les couper de la réalité, elle leur permet de mieux y faire face, de les rendre plus lucides, plus libres d’esprit et plus conscients de leur condition et de leurs virtualités. Les valeurs véhiculées par les discours qui se donnent en loge sont le troisième outil offert à l’initié. Le Grand Architecte de l’Univers La fidélité aux principes de la franc-maçonnerie régulière implique la reconnaissance de l’Être Suprême ou " Grand Architecte de l’Univers ". Les Grandes Loges régulières sont dans la logique de leurs objectifs initiatiques puisque, avec la croyance en l’Être Suprême, elles requièrent de leurs membres une option spirituelle dans un sens qui n’est ni défini, ni explicité : chacun se fait du " Grand Architecte de l’Univers " une conception qui peut soit lui être personnelle, soit s’identifier à celle d’une religion. Aussi, cette notion fondamentale ne peut-elle convenir à ceux qui refusent toute approche du sacré et le confondent avec le dogmatisme, la théologie, les sectes et les Églises. Si tel était le cas, on aurait tort de s’engager dans la franc-maçonnerie traditionnelle, centrée sur l’initiation conçue comme une réalisation spirituelle. Il est évident aussi qu’une franc-maçonnerie authentique ne peut avoir aucun dessein antireligieux. Au contraire, elle garantit à ses membres la totale liberté de l’esprit en s’interdisant de définir l’Être Suprême et en laissant à chacun le soin d’interpréter, de définir ou de ne pas définir ce qu’il est pour lui. Ceci est de la plus élémentaire sagesse, puisque les vocables Dieu, Être Suprême, Grand Architecte de l’Univers peuvent recouvrir les idées et les images les plus diverses sur la nature de la divinité : conceptions individuelles, parfois purement intuitives et rebelles à toute formulation, parfois au contraire axées sur une foi précise, engagée et vécue. Ainsi peuvent œuvrer au sein de la franc-maçonnerie régulière tous les hommes de bon vouloir, pourvu qu’ils aient une conviction spirituelle. Certains peuvent regretter que la franc-maçonnerie détourne ainsi d’elle nombre d’hommes qui se réclament d’un idéal digne de respect mais autre. Leur choix est compréhensible mais n’est pas celui de la franc-maçonnerie proprement dite. La franc-maçonnerie authentique n’est ni une religion, ni un substitut à la religion; elle n’a ni credo, ni révélation propre, ni dogmes, ni chefs spirituels. Elle ne propose pas non plus une mystique. D’autre part, elle n’entend nullement se substituer aux religions, non plus qu’aux Églises. Son idéal serait que chacun de ses membres, grâce à son initiation, vive plus intensément soit sa religion, soit sa recherche spirituelle personnelle. Une société apolitique Les obédiences maçonniques régulières s’interdisent toute action et toute prise de position dans les conflits, les controverses et les luttes politiques, confessionnelles ou autres, du monde. Marquant leur volonté de se consacrer intégralement à leur tâche initiatique, elles refusent aussi de se prononcer sur des causes, des revendications, des protestations, si respectables soient-elles. Il y aurait effectivement danger à intervenir dans les affrontements du monde " profane " : les francs-maçons peuvent professer des opinions fort différentes sur les problèmes de la société dans laquelle ils vivent, et par conséquent ils ne pourraient admettre que leur Grande Loge prenne position en leur nom ou en celui d’une majorité d’entre eux. S’abstenant d’intervenir là où elle n’a que faire, la franc-maçonnerie traditionnelle refuse par conséquent de se joindre aux groupes d’action ou de pression, aux partis politiques, aux associations professionnelles ou confessionnelles ou autres. Elle n’attend rien du pouvoir, sinon la protection accordée à tous les citoyens dans un régime de liberté – droit de réunion et liberté de conscience, qui sont des conditions de base de l’existence de toute organisation maçonnique. Mais si la franc-maçonnerie régulière est apolitique, il va de soi que, hors de la loge, elle n’exige par contre rien de ses membres en ce domaine : chacun d’eux peut s’engager dans l’action publique de son choix – à deux conditions : demeurer dans la légalité (le terrorisme, par exemple, est incompatible avec l’éthique maçonnique), ne jamais agir en faisant état de sa qualité de franc-maçon. On exige donc de chacun qu’il fasse lui-même, à tout moment, un net départ entre ses activités maçonniques et ses activités publiques. Du reste le rituel, le climat, l’esprit d’une loge traditionnelle ne lui laisseront aucun doute sur la coupure infranchissable qui doit séparer monde profane et monde maçonnique. Cela ne signifie pas, naturellement, que son action profane ne sera pas influencée dans une certaine mesure par sa formation maçonnique. Une fraternité Pour les francs-maçons réguliers, le terme " fraternité " implique que tous les hommes sont solidaires et qu’à ce titre ils ont droit à notre respect et à notre aide. La fraternité ainsi conçue ne se distingue pas d’autres notions générales (fraternité chrétienne, fraternité des armes, etc.). Elle est essentiellement de source initiatique : elle n’a pas son fondement dans une communauté d’opinions ou d’intérêts, encore moins dans quelque convention sociale qui ferait que les membres du groupe s’efforceraient de se conduire mieux avec leurs Frères qu’avec ceux qui ne font pas partie de la société maçonnique. Par l’initiation, chaque franc-maçon régulier s’engage dans une voie commune de recherche et de progrès spirituel; chacun se trouve uni aux autres francs-maçons par l’expérience partagée d’un symbolisme vécu et éprouvé, et par le désir partagé de former une communauté initiatique. Tous vont vers la lumière par des voies souvent très différentes, et c’est leur souci commun. Il est évident que, sur cette base, naissent et se développent des amitiés personnelles très fortes, que certains s’accordent à faire régner entre eux un climat de respect et d’affection réciproques. Mais la fraternité maçonnique est issue de l’initiation, elle en est une conséquence, elle n’est pas le simple résultat d’un désir commun de relations amicales. Que peut signifier alors la tolérance? Ici aussi, la source est dans l’initiation : l’initié sait que, au-delà des idéologies, des opinions, des divergences de vues, ses Frères cherchent comme lui, et que comme lui ils se sont engagés sur le chemin de la lumière. Ils ont appris à respecter la personne de leur Frère. Si les idées de celui-ci ne les satisfont pas, sa personne ne leur est pas moins chère. Il ne s’agit plus de cette tolérance négative qui se réduit souvent à accepter sans joie ce qu’on renonce à empêcher ou à combattre, mais d’une attitude positive, fondée sur le respect et la compréhension. Comment devient-on franc-maçon? Dans la plupart des cas, les candidats sont présentés par des francs-maçons qui les connaissent bien et estiment non seulement que leur appartenance à l’Ordre leur serait bénéfique, mais qu’ils pourraient aussi servir l’œuvre maçonnique grâce à leurs qualités de cœur et d’esprit. D’autres font spontanément acte de candidature après avoir lu ou entendu des informations sur l’Ordre. Ils peuvent ne pas connaître de francs-maçons ou ne pas être sûrs d’en connaître; ils s’adressent alors soit à une loge dont ils connaissent l’adresse, soit à la Grande Loge du Québec elle-même. Quand des " profanes " ont fait acte de candidature, la loge saisie de leur demande prend contact avec eux et, selon les modalités prévues par son règlement, entame une procédure destinée à statuer sur leur requête. L’appartenance à une loge implique de verser une cotisation. Cette participation financière est destinée à faire face aux dépenses matérielles occasionnées par la pratique de la franc-maçonnerie : locaux, charges diverses, frais en rapport avec l’organisation des séances. Cette cotisation, relativement modeste, varie selon les loges. Il y a d’autres frais, comme la participation aux repas pris en commun. Mais l’appartenance à l’Ordre n’est nullement un privilège réservé aux riches, et quiconque jouit d’une modeste aisance peut, sans léser sa famille, devenir franc-maçon. Par contre, la franc-maçonnerie exige une participation active. Pour vivre pleinement la vie de la loge, il faut être assidu aux réunions, accepter des fonctions et contribuer par son travail à ses activités. Même si ces exigences ne sauraient nuire à la vie professionnelle et familiale, la franc-maçonnerie demande donc qu’on lui consacre du temps. En général, les loges ont une dizaine de réunions (ou " tenues ") par an, à quoi s’ajoutent quelques séances particulières (séminaires de formation, préparation ou répétition des cérémonies, etc.). Qu’arrive-t-il si un initié désire quitter la franc-maçonnerie? Tout simplement que, ayant annoncé sa décision par écrit, il est " mis en sommeil ", c’est-à-dire rayé de la liste des membres. Autant pour la légende qui veut qu’on ne puisse quitter la maçonnerie sans encourir quelque ténébreuse vengeance! Quelle société serait d’ailleurs assez inconséquente pour vouloir retenir des hommes en son sein contre leur gré? Le " travail " maçonnique Les maçons sont groupés dans des loges, et c’est dans ces loges que se transmet graduellement, au cours de réunions rituelles, l’enseignement initiatique. Ce dernier opère par une méthode essentiellement symbolique, dont les thèmes proviennent soit de passages bibliques, notamment ceux qui ont trait à la construction du Temple de Salomon, soit de thèmes légendaires. Il fait appel à l’éventail des facultés d’intelligence, de raison, d’imagination, de cœur et d’intuition. Il n’a rien d’un enseignement dogmatique. Les réunions ont généralement lieu le soir, une fois par mois, sauf pendant l’été. Outre l’enseignement initiatique, la franc-maçonnerie développe chez ses adeptes un sentiment de chaude fraternité. Tous se retrouvent, quelle que soit leur situation sociale, quel que soit l’horizon dont ils viennent, sous le signe de la plus parfaite égalité, car la franc-maçonnerie ne reconnaît que les différences qui tiennent aux mérites personnels. Ainsi, la cérémonie d’affiliation du roi d’Angleterre Georges VI dans la loge écossaise de Balmoral fut-elle présidée par le facteur du village, Vénérable de la loge. En tant que francs-maçons, les membres de l’Ordre sont des bâtisseurs. Par la participation aux rituels, la méditation et le travail intérieur, ils construisent un temple spirituel; ils se bâtissent eux-mêmes, plus éclairés, plus fraternels, plus soucieux du permanent que de l’éphémère, plus attentifs à l’essentiel qu’au contingent. Les clubs sociaux, sectes religieuses et autres groupes auxquels se joignent volontiers les hommes de bonne volonté sont difficilement comparables à une loge maçonnique et aux moyens que celle-ci offre à chacun pour se dépasser et rayonner autour de lui. Les réunions rituelles sont souvent suivies d’un repas simple (ou " agapes ") pris en commun. L’un des traits de la vie maçonnique est le contraste qui règne entre la rigueur et le recueillement des tenues, et l’atmosphère d’amitié, de détente et de gaieté qui leur succède. Une société tournée vers l’avenir Quels peuvent être, aujourd’hui, le rôle et l’avenir d’une institution qui d’une part se veut apolitique et, dans ses travaux, coupée du monde " profane ", et d’autre part se réfère sans cesse à une tradition apparemment imprécise, issue de temps révolus? Si la franc-maçonnerie régulière ne se propose pas d’action dans le monde extérieur, les francs-maçons, eux, y sont présents, et il est normal et heureux que les ressources psychiques, morales et spirituelles acquises par la voie initiatique se répercutent sur l’ensemble de leur vie. Une véritable formation maçonnique change inévitablement l’optique et les perspectives de l’initié, elle l’amène à assumer davantage ses responsabilités, elle le renforce, le rend plus lucide et plus fraternel. Selon les francs-maçons, la société actuelle prépare mal l’homme d’aujourd’hui à agir et à réagir devant la crise de l’esprit et les difficultés matérielles que doit affronter l’Occident; la remise en question des institutions et des valeurs, l’expansion de fléaux sociaux qui mettent en péril l’édifice social et la volonté de le transformer conduisent à une morne résignation quand ce n’est pas au désarroi. La franc-maçonnerie authentique, en faisant appel à la personne, à l’individu authentique, en réveillant en lui les forces de l’espoir et de la foi, a plus que jamais sa raison d’être dans ce monde. Elle maintient en vie des communautés d’hommes unis par un effort commun et une confiance réciproque. Alors que tant de vénérables institutions s’interrogent et s’inquiètent, elle arrive à éclairer et à vivifier ceux qui croient encore que notre espèce doit accomplir sa tâche en empruntant les chemins de l’esprit. Une telle action n’est ni nostalgique, ni passéiste. Elle délivre au contraire un message vivant d’espoir et de fraternité, et autorise la mise en œuvre des ressources les plus secrètes de foi, de courage, de confiance et d’amour. Sans dogmatisme, sans préjugés, en dehors de toute idéologie, la franc-maçonnerie fait fond sur l’homme et sur sa quête du sacré. Elle a confiance en ses destinées. Elle se sait, précisément à cause de la clarté et de l’ampleur de ses objectifs, ouverte à bien des hommes de bonne volonté; elle est, en vertu de ses principes même, garante de leur liberté et de leur indépendance. L’idéal maçonnique demeure toutefois, comme tous les idéaux, un objectif lointain. Une image souvent évoquée l’exprime bien, celle d’un temple toujours inachevé. Les francs-maçons ont conscience d’être des hommes comme les autres, avec leurs faiblesses et leurs lacunes. Mais ce qu’ils ont trouvé dans la loge est, aussi, ce qui les pousse irrésistiblement à se dépasser et à s’approfondir. À travers les tâtonnements inséparables de toute démarche humaine, ils se savent engagés sur le chemin de la lumière. C’est leur vocation et c’est leur espérance. *** Chapitre I
Aperçu de la franc-maçonnerie régulière en Europe
L’écriture de l’histoire, celle d’une nation ou d’une société, n’a qu’un objet : la préservation du passé, afin que l’avenir puisse être planifié sur la base des principes sains qui ont survécu au passage du temps et des événements, et que les citoyens ou les membres puissent profiter des fautes et des erreurs de jugement que révèlent ses pages. A.J.B. Milborne, Freemasonry in the Province of Quebec (notre traduction)
Les origines La franc-maçonnerie a des origines diverses, aussi bien symboliques que légendaires ou historiques. Il est donc malaisé de tracer son histoire avec précision. Des habitudes séculaires de discrétion et de transmission strictement orale font que la quantité disponible de documents sûrs est mince. D’autre part, un attachement fondamental à la tradition a mené au foisonnement des légendes et à l’élaboration d’une histoire largement mythique. C’est ainsi que certains textes, par exemple, font d’Adam le premier franc-maçon et identifient l’histoire de l’institution à celle de l’univers même, adoptant la chronologie biblique, qui place la création à 4 000 ans avant l’ère chrétienne. Cet état d’esprit a mené beaucoup de ceux qui s’intéressaient à la question à mal départager l’histoire et la légende. Il faut toutefois faire remarquer que même si elles sont historiquement douteuses, certaines filiations revendiquées par la franc-maçonnerie conservent une signification spirituelle et psychologique féconde, ne serait-ce que la volonté de se rattacher à une tradition ésotérique qui est au cœur du patrimoine humain. Si les francs-maçons entendent légitimement préserver avec soin le caractère symbolique de rituels qui font un large appel à des mythes et à diverses légendes, l’histoire même de l’institution doit être démythifiée avec rigueur. Il est indéniable que la franc-maçonnerie moderne se rattache aux corporations de maçons et de tailleurs de pierre du Moyen Âge, bâtisseurs des édifices religieux et civils de l’Occident. On sait, en particulier, que les constructeurs des cathédrales gothiques se réclamaient de saint Jean et se regroupaient en loges. On les a appelés depuis " maçons opératifs ". C’est dans les Îles britanniques que doivent être retracés l’origine et le développement de l’Ordre maçonnique, et c’est précisément à Londres que la franc-maçonnerie moderne ou " spéculative " émergea vers la fin du xviie siècle et s’établit au grand jour dans le premier quart du xviiie. L’expression free mason, traduite par " maçon libre " ou " franc-maçon ", apparaît dès 1376, mais on ignore le sens exact qu’elle revêtait alors. Pour certains, le mot désignait un artisan exonéré des taxes et des obligations féodales par un privilège comparable à celui des " francs métiers " dans la France de la même époque. Pour d’autres, le free mason serait le free stone mason, le maçon apte à travailler la pierre franche, de qualité supérieure, et dont on faisait les parties les plus ouvragées de l’édifice, par opposition au rough stone mason ou maçon de pierre grossière, généralement utilisée pour le gros œuvre. Ces maçons opératifs du Moyen Âge britannique étaient, comme leurs homologues du continent, des ouvriers itinérants, voyageant d’un chantier à l’autre. Leur mobilité les distinguait des artisans sédentaires des villes et des communes nouvelles, et elle empêcha peut-être que leurs organisations professionnelles atteignissent le développement des guildes urbaines. Sur le chantier, les maçons se réunissaient dans la loge, à la fois atelier et lieu de séjour, dont la première mention connue remonte à 1277. Ils y travaillaient sous la direction d’un maître d’œuvre ou " maître de la loge ". L’apprentissage était long et difficile. Il fallait jusqu’à sept ans pour que l’apprenti soit inscrit dans le registre de la loge, autant pour qu’il devienne Fellow of the Craft, c’est-à-dire compagnon ou homme de métier accompli et maître de son art; libre aussi de son sort, car ayant alors reçu communication de certains " secrets " (essentiellement une légende relative au temple de Salomon) il pouvait chercher du travail à travers le pays. En Angleterre, les loges possédaient un exemplaire manuscrit des règles du métier, les Old Charges ou Anciens Devoirs, qui étaient lus solennellement à certaines occasions. Ces Anciens Devoirs débutent par une invocation à la Trinité, se poursuivent par l’histoire légendaire de la franc-maçonnerie et se terminent par l’énumération de règles morales et professionnelles constituant une véritable éthique du métier. L’histoire légendaire décrit l’origine et le développement de l’architecture depuis les temps antédiluviens, avec une mention toute particulière pour le temple de Salomon. Deux cérémonies, la communication du Mason’s Word en Écosse et la lecture des Old Charges en Angleterre, sont les seuls indices précis d’une activité rituelle dans les loges de l’époque médiévale. Elles seraient de ce fait la première ébauche des rituels d’aujourd’hui. De l’existence de cet embryon de message spirituel, il est légitime de déduire que, dans ces groupes fermés d’hommes liés par la pratique quotidienne de leur métier et par des secrets partagés, s’est développé rapidement le sentiment propre à toute société initiatique, celui d’une affection fraternelle liée au double devoir de s’améliorer (matériellement, techniquement et spirituellement) et d’aider ses compagnons à s’améliorer également. Rien d’autre en effet ne saurait expliquer la mutation qui allait s’opérer plus tard avec le phénomène de l’" acceptation ". Aux xviie et xviiie siècles, la pratique du métier se modifia radicalement. La disparition des chantiers traditionnels (cathédrales, abbayes, châteaux, etc.) et le développement urbain contribuèrent à fixer les ouvriers dans les villes. Cette sédentarisation suscita l’apparition de véritables guildes, puissantes et bien organisées, qui bientôt furent appelées à participer à la gestion communale. Ce fut le cas en particulier des maçons de Londres. Dépassées par l’évolution sociale et économique, les vieilles loges opératives virent rapidement leur rôle s’atténuer. Dépouillées d’une grande partie de leur autorité sur l’exercice du métier, elles auraient été vouées à l’extinction si n’étaient venus s’y affilier des individus étrangers au domaine, bourgeois aisés ou aristocrates, donc gens cultivés. Ces francs-maçons " acceptés " sont connus dès la première moitié du xviie siècle. Leur nombre alla croissant jusqu’aux premières années du siècle suivant. Si nous n’avons aucun témoignage précis sur les motifs qui attiraient ces hommes dans des organisations ouvrières sur le déclin, nous pouvons penser qu’ils étaient mus par une conviction, ou au moins un espoir : celui de trouver dans les loges, non quelque dextérité artisanale dont ils n’auraient eu que faire, mais un enrichissement de nature spirituelle. C’est la seule explication possible de ce phénomène qui a façonné le visage de la franc-maçonnerie moderne. Dans le courant du xviiie siècle, les loges, naguère structures occasionnelles consacrées au contrôle du métier, aux secours mutuels et à la formation professionnelle, devinrent une fraternité visant à propager une spiritualité et une éthique diffuses, voilées par des symboles et illustrées par des légendes. Les outils du maçon et la pierre même qu’il travaillait devinrent les supports symboliques d’une réflexion métaphysique et morale. Il s’agissait d’une véritable révolution, d’une rupture quasi radicale avec le passé, et les conséquences furent immenses. Ces hommes nouveaux, ces francs-maçons acceptés, insufflèrent dans le cadre d’une institution venue du fond des âges les préoccupations morales, religieuses et philosophiques de leur temps. De cette heureuse rencontre naquit la franc-maçonnerie moderne, qui vint officiellement au jour le 17 juin 1717, lorsque quatre loges de Londres se réunirent pour fonder la " Très Respectable Fraternité des Maçons Acceptés ", appelée rapidement Grande Loge de Londres et de Westminster, puis Grande Loge d’Angleterre. Ses Constitutions furent publiées en 1721 et reprises en 1723, sous la signature du Dr James Anderson, pasteur presbytérien. Elles sont surtout une compilation des Old Charges opératives. Mais, et il s’agit là d’une innovation par rapport à ces vieux documents dont nous avons vu le caractère purement chrétien, ces Constitutions affirment clairement le principe de tolérance religieuse et le respect de toutes les confessions. La franc-maçonnerie connut dès lors un développement rapide en Grande-Bretagne, en Europe et en Amérique. Le xviiie siècle vit l’élaboration définitive des coutumes et des rituels aujourd’hui en vigueur dans les pays de langue anglaise, sans que soient modifiés les principes fondamentaux de 1723 : croyance en Dieu, fraternité des hommes dans le respect des opinions et des convictions de chacun, respect des autorités civiles légitimes, refus de l’admission des femmes dans l’Ordre, abstention de toute intervention dans les domaines politiques et religieux. Sans doute faut-il insister sur l’importance historique de ce dernier principe, car c’est de sa mise en doute, puis de son abandon dans certains pays qu’est née la franc-maçonnerie irrégulière. Les francs-maçons du début du xviiie siècle étaient très conscients que leurs membres, réunis par une aspiration commune et une affection réciproque, étaient plus ou moins divisés sur le double plan des idées religieuses et politiques. Religieuses d’abord : les loges anglaises de 1723 comptaient des anglicans, des catholiques, des non-conformistes et aussi des déistes sans attaches confessionnelles, et elles étaient virtuellement ouvertes, de par leurs principes, aux autres groupes religieux qui allaient plus tard leur fournir des adhérents : israélites d’abord, puis musulmans, hindous, etc. Politiques ensuite, puisque les options conservatrice et libérale prenaient corps et que les prédominances successives des catholiques et des protestants avaient entraîné, elles aussi, des difficultés politiques. On jugea donc d’emblée vital que fût tenu résolument en dehors des loges tout ce qui pouvait diviser les Frères dans la cité. Ainsi, ils pourraient se réunir en paix au nom de tout ce qu’ils avaient en commun. C’est la stricte application au cours des siècles de ce principe apolitique qui a assuré le développement harmonieux et paisible de la franc-maçonnerie dans le monde. La franc-maçonnerie sur le continent européen Introduite à Paris dès 1726, la franc-maçonnerie se répandit dans tout le royaume, puis en Europe. Une première Grande Loge fut établie en France en 1738. Le Grand-Orient de France se constitua en 1773 sous la présidence de Louis-Philippe d’Orléans, alors duc de Chartres – le futur Philippe Égalité. Il coexista avec la Grande Loge jusqu’à la Révolution. Dès cette époque se dessina une certaine tendance, dans la franc-maçonnerie " latine ", à la discussion de sujets philosophiques et moraux, voire politiques. Ces loges furent d’abord le lieu d’une vie conviviale consacrée aux divertissements honnêtes de l’amitié, de l’éloquence et de la table. Elles jouèrent ainsi un rôle modeste dans la propagation des " Lumières " sans en être, il s’en faut de beaucoup, un agent important. La période impériale marqua un tournant capital dans l’évolution de l’Ordre en France. Sous Napoléon Ier en effet, il devint l’instrument docile du pouvoir. Les nobles et les ecclésiastiques de l’Ancien Régime se virent remplacés par les fonctionnaires impériaux, les officiers de la Grande Armée, les notables de l’industrie et du commerce. La chute de l’Empire entraîna la disparition de cette symbiose et le déclin brutal d’une institution par trop liée à ce régime. Mais cet éloignement du pouvoir fit naître parmi certains le désir de retrouver l’influence perdue et il les conduisit à intervenir de façon de plus en plus manifeste dans la vie politique à titre de maçons. Cette évolution fut largement aggravée par le conflit avec l’Église catholique. Celle-ci avait déjà condamné, en 1738, une société qui recevait sans distinction des hommes de toutes confessions et faisait de la tolérance religieuse le premier de ses principes. Et si cette première condamnation n’eut guère de suites, par contre, ses réitérations multiples et virulentes au cours du xixe siècle chassèrent des loges la plupart des catholiques – et ils étaient nombreux. Renaissance de la franc-maçonnerie traditionnelle Les conséquences furent dramatiques. Au cours du xixe et du xxe siècle, la plupart des Grandes Loges étrangères rompirent toute relation avec ce qu’elles considéraient comme une dissidence intolérable. Refusant, quant à elles, toute ingérence politique, elles exigeaient de leurs membres la croyance en Dieu et restaient attachées aux anciennes coutumes héritées des loges originelles. Elles condamnèrent sans équivoque cette déviation et n’ont jamais, depuis, modifié leur position. Le 4 septembre 1929, la Grande Loge Unie d’Angleterre définit les huit conditions aux termes desquelles elle peut désormais reconnaître la régularité d’une Grande Loge étrangère : 1. La régularité de son origine, c’est-à-dire que chaque Grande Loge aura été créée réglementairement par une Grande Loge dûment reconnue ou par trois loges ou plus régulièrement constituées. 2. Que la croyance au Grand Architecte de l’Univers et en sa volonté révélée sera une condition essentielle pour l’admission des membres. 3. Que tous les initiés devront prêter l’Obligation sur le Livre de la Loi Sacrée ou garder les yeux fixés sur ce Livre ouvert par lequel est exprimée la Révélation d’En Haut à laquelle l’individu venant d’être initié est, sur sa conscience, irrévocablement lié. 4. Que la composition de la Grande Loge et des loges particulières sera exclusivement d’hommes, et que chaque Grande Loge n’entretiendra aucun rapport maçonnique de quelque nature que ce soit avec des loges mixtes ou avec des corps qui admettent des femmes comme membres. 5. Que la Grande Loge exercera une juridiction souveraine sur les loges soumises à son contrôle, c’est-à-dire qu’elle sera un organisme responsable, indépendant et entièrement autonome, possédant une autorité unique et incontestée sur le métier ou les degrés symboliques (Apprenti enregistré, Compagnon et Maître) placé sous sa juridiction, et qu’elle ne sera en aucune façon subordonnée à un Suprême Conseil ou autre puissance revendiquant un contrôle ou une surveillance sur ces degrés, ni ne partagera son autorité avec ce Conseil ou cette puissance. 6. Que les Trois Grandes Lumières de la franc-maçonnerie (c’est-à-dire le Livre de la Loi Sacrée, l’Équerre et le Compas) seront toujours exposées pendant les travaux de la Grande Loge ou des loges sous son contrôle, la principale de ces Lumières étant le Volume de la loi Sacrée. " 7. Que les discussions d’ordre religieux et politique seront strictement interdites en loge. " 8. Que les principes des " Anciens Landmarks ", coutumes et usages du métier seront strictement observés.Ces landmarks, appliqués aux Obédiences, éliminent à la fois les obédiences de tendances rationalistes et les obédiences écossaises dans lesquelles, souvent, la Grande Loge est subordonnée au suprême Conseil, et qui, par conséquent, n’offrent pas les garanties d’autonomie prévues par l’article 5 – ce qui est aussi souvent le cas dans les obédiences ibéro-américaines. En France, ce mouvement mena en 1913 à l’établissement, par deux loges seulement (" Le Centre des Amis " de Paris, et " L’Anglaise " de Bordeaux) de la Grande Loge Indépendante et Régulière pour la France et les colonies. Cette obédience, devenue plus tard la Grande Loge Nationale Française, compte actuellement plus de 24 000 membres.© LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |