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Cyrille de Sainte Maréville
‘A’ COMME AILLEURS
Nouvelles - Extrait
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LE TRAMWAY
Porté par le mouvement de la foule, l’inconnu, petit à petit, se rapprochait. Un long silence complice, que ponctuaient quelques regards timides et furtifs, unissait déjà les deux jeunes gens. Ils s’étaient aperçus parmi la multitude et s’étaient reconnus aussitôt. Les minutes s’écoulèrent, presque immobiles, comme un bruissement de feuilles un soir d’été. Avec la lenteur d’un fleuve qui va à la mer et sans souci autre que de s’étirer grassement et sans bruit, leurs deux cœurs s’épanchaient l’un vers l’autre avec grâce et abandon, glissant de soupir en soupir vers un même et unique désir. Le ciel, ce jour-là, était d’un gris sinistre et jetait sur la ville une pénombre maladive, mais les deux inconnus s’arrachaient aux ombres de par l’intensité de leurs regards. La même flamme y brûlait, qui les éveillait au doux supplice de l’attente, aux affres turbulentes des passions soudaines. La grisaille, sombre chemin sur lequel ils marchaient encore tout à l’heure, n’était plus désormais qu’un lointain souvenir. Leurs yeux se fondaient en une seule lumière et leurs mains brûlantes de caresses n’attendaient plus que la foule les force à s’épouser. Emportés par le vacarme des rails, ballottés par les cahots de la rue mal pavée, chacun cherchait dans le regard de l’autre les mots et les baisers que le silence ne pouvait encore faire éclore. À chaque arrêt des gens descendaient, d’autres montaient, flot d’humanité, boue de sang et de chair, destins épars que la vie meurtrissait par ses blessures quotidiennes. Mais dans la laideur du jour de janvier, dans la brume et les ombres fuyantes qui traversaient la ville, une aura de lumière divine les enveloppait tous les deux et les jetait petit à petit l’un vers l’autre, les condamnant à la tourmente délicieuse des passions éclairs. La chute ne se prévoyait pas encore, non, seules comptaient en ce moment précieux cette ascension vertigineuse, cette montée du sang du désir, cette puissante caresse brutale de la chair qui veut prendre, déchirer, mordre et posséder avant que de se consumer dans l’ardeur et l’étreinte des baisers. Aveuglés, ils s’enflammaient de regards et d’attentes. Le tramway s’arrêta une fois de plus. Cette fois-ci, beaucoup de gens montèrent et c’est non sans ressentir un frisson que Vilka le vit se rapprocher d’elle plus encore. Son sourire rayonna de bonheur confus, de timidité. Ses yeux clairs se posèrent sur les siens avec une douceur et une bienveillance jamais ressentis auparavant. Sa chair tremblait, et toute sa féminité enfouie au fond de ses entrailles s’éveilla soudain au puissant vertige affolant qui l’envahissait. En levant les yeux vers lui, elle comprit qu’il s’en était aperçu, et le sourire moqueur qu’elle crut lire sur son visage l’indisposa. Presque honteuse, elle se détourna. Mais ce sursaut de vanité ne dura pas longtemps. Elle sentit son doux regard se poser sur ses épaules, ses joues, ses paupières. Il y avait là mille tendresses inavouées, mille soupirs – un tumulte de sentiments qu’un seul baiser eût suffi à remplacer. Un troisième arrêt, et la foule grossit encore, foule compacte, dense et silencieuse, résignée à sa condition de masse, écrasée par une fatalité sans merci. Mais dans cette indigence humaine, deux âmes s’élevaient l’une vers l’autre. Bientôt leurs deux corps s’effleurèrent. Sublime moment d’euphorie dont elle allait se souvenir pendant longtemps! Il était maintenant tout près d’elle et lui faisait face. Cette intimité soudaine redonna à chacun un soupçon de pudeur. Mais s’ils n’osaient plus se regarder, leurs corps invariablement oscillaient l’un vers l’autre, tanguaient comme deux bouts de bois flottants, irrémédiablement attirés par la même force. Portée par la foule, elle sentit la pression de son corps s’accentuer contre le sien. Sa dignité eût dû l’incliner à plus de sévérité, tout au moins à un regard réprobateur, mais elle n’en fit rien et se surprit à se laisser glisser avec une irrésistible envie d’abandon. Sa tête, par degrés infimes, vint s’appuyer contre l’épaule du jeune homme. A travers ses longs cheveux bruns, elle sentit un premier baiser. Le tendre frisson qui la parcourut exalta ses sens. Elle comprit qu’il était inutile de résister. Elle ne se sentait d’ailleurs pas la force de combattre son désir, et c’est sans remords qu’elle se livra au vertige des premières caresses. Quand il glissa sa main le long de son bras et lui serra les doigts, elle sursauta mais ne retira pas sa main. Pénétrés d’une indicible félicité, ils attendirent que l’ardeur de leurs sentiments les pousse à plus d’audace. Chacun écoutait le cœur de l’autre, fébrile, gagné déjà cependant par la peur de le perdre dans la maladresse d’un geste peut-être trop brusque. Leur souffrance se mêlait à l’indifférence de la foule, complice de leurs caresses innocentes mais déjà s’affirmant comme une envie brutale de chair, de sang et de tendres luttes. Afin de calmer leur exaltation, de taire l’angoisse qui les étouffait, ils scellèrent leur amour d’un premier baiser. Leurs lèvres se trouvèrent et se mordirent tendrement. Ce baiser ordonna une pression plus intense de leurs corps. Ils le prolongèrent, les yeux fermés, ivres de bonheur. Et quand leurs lèvres se détachèrent, leurs regards cherchèrent alors à comprendre la troublante ivresse de leur étreinte, mais les mots s’avéraient bien inutiles. Un deuxième baiser absorba leurs doutes et leurs inquiétudes. Bercés par le roulis des rails, écrasés par la foule, ils demeurèrent un long moment unis, troublés, l’esprit quelque peu apaisé, le visage béat. Derrière les vitres crasseuses et embuées, la ville vomissait des rues grises, des allées vides et désolées le long desquelles s’étiraient des arbres chétifs et sans vie, longue procession de croix, lugubre spectacle auquel leur passion naissante donnait une couleur nouvelle, une dimension majestueuse. Leurs yeux n’étaient plus qu’un miroir dans lequel l’autre se reflétait. Quand, à nouveau, ils s’interrogèrent, assaillis tout à coup de craintes, leurs lèvres aussitôt se rencontrèrent et dans un long baiser leurs âmes dialoguèrent sans fin, atténuant ainsi l’incertitude des minutes d’après. Car le temps passait sans compter et, dans son sillage, la foule tout à l’heure complice se faisait le bourreau de leur amour déjà en danger. L’heure de la séparation allait bientôt sonner. Redoutant le moment décisif, chacun voulut parler, effrayé, mais aucun mot ne vint troubler le silence. Ils se réfugièrent alors dans un autre baiser, plus passionné encore, plus désespéré aussi. Ils se serrèrent davantage l’un contre l’autre, craignant d’être arrachés l’un à l’autre. Il y eut un autre arrêt et la foule, telle un torrent, se déversa sur le quai. Entraîné par le flot, l’inconnu dut un moment s’en éloigner. Mais il n’eut pas plus tôt atteint le marchepied du tramway que les portes aussitôt se refermèrent. Hébétée, elle le vit lever un bras en direction du conducteur, mais il était trop tard. Le bras resta un moment suspendu dans les airs et elle comprit alors qu’il la saluait. Elle se précipita au fond du tramway et, à travers les vitres sales, elle put encore le voir avant que sa silhouette se fonde à jamais dans la brume du petit matin. Des larmes vinrent se nicher sous ses paupières. Elle regarda sa montre et nota mentalement l’heure exacte de leur rencontre, le numéro de la ligne, se promettant de revenir jour après jour jusqu’à ce qu’elle le rencontrât de nouveau. Mais elle ne le revit ni le lendemain ni le surlendemain. L’inconnu semblait avoir pour toujours disparu. Mais elle en garda à jamais l’empreinte dans son cœur. Elle le revit pourtant… Dix ans s’étaient passés. Elle n’habitait plus la même ville mais le hasard et la nostalgie l’avaient amenée à prendre une ultime fois ce même tramway. Il était à peu près la même heure et janvier, de nouveau, ensevelissait la ville dans un voile de grisaille désespérant. Son regard errait d’une tête à l’autre et elle se demandait à quoi pouvait bien désormais ressembler ce bel inconnu d’hier, cet amour qu’elle n’avait jamais plus retrouvé depuis. Bien sûr elle s’était mariée, bien sûr elle avait aimé, mais jamais avec la même intensité que ce jour lointain dans ce tramway… Rien ici n’avait vraiment changé. La même crasse sur les vitres, le même ronflement, les mêmes secousses toutes prévisibles. Et les gens, que dire d’eux, de ces visages fermés, soucieux, défaits? Le chemin se poursuivait, monotone. Le cœur tourmenté d’étourdissants souvenirs, elle revivait les baisers et les caresses, sentait à nouveau son parfum, la chaleur de ses mains, la douceur de ses caresses et la tendre brutalité de ses baisers. Tous ces souvenirs confus et désordonnés lui revenaient pêle-mêle et la soulevaient d’émoi. Il était là, quelque part dans la foule, qui la suivait comme il l’avait fait pendant toutes ses longues années! Car son ombre n’avait jamais cessé de l’accompagner, elle n’avait jamais pu oublier ces quelques secondes où la passion absolue l’avait enflammée comme une torche vivante! À chaque arrêt, la même foule compacte et sans âme qu’autrefois venait grossir le nombre des passagers. Vilka rêvassait, un œil au-dessus de la multitude. Le tramway approchait du fameux arrêt qui les avait à jamais séparés. Lorsque ses portes se refermèrent et qu’il s’élança de nouveau sur ses rails, Vilka, stupéfaite, vit alors à l’extérieur l’inconnu qui levait une main et semblait vouloir la saluer! Il ne paraissait pas avoir vraiment changé. Elle crut à une hallucination et se frotta les yeux. Soudain, quelqu’un la bouscula par derrière. Elle se retourna avec l’intention de protester et vit le visage mouillé de larmes d’une jeune fille dont elle reconnaissait le chagrin et qui répondait à l’inconnu d’un timide signe de la main. Vilka retint un cri et, tremblante, regarda effarée tout autour d’elle. Non loin, parmi la foule aux mille et un visages, une autre femme, un peu plus âgée qu’elle mais dont elle devinait l’identité, sourit à sa détresse et l’invita au silence, tandis qu’une autre à peine moins jeune qu’elle retenait à grand peine un sanglot…. Le tramway poursuivit sa route sans fin, éternel et perpétuel retour d’un amour mort, emportant dans son ventre d’acier les vies brisées de Vilka!
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