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LES ÉDITIONS POINT DE FUITE
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Jean-Paul de Lagrave Jacques G. Ruelland
L’IMPRIMEUR DES LIBERTÉS : FLEURY MESPLET (1734-1794)
roman historique - extrait
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Il n’appartient qu’à la liberté de connaître la vérité et de la dire. Voltaire, Histoire du Parlement
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DÉCLARATION LIMINAIRE
Moi, Fleury Mesplet, fils et petit-fils d’imprimeurs, je n’ai eu qu’une passion : la liberté; deux ennemis implacables: les rois de France et d’Angleterre; trois amours indéfectibles qui se sont appelées Marie; quatre amis incomparables : Voltaire, Benjamin Franklin, Condorcet et Thomas Paine. Durant quarante ans, mes mains n’ont cessé de faire fonctionner les presses pour répandre les idées susceptibles de conduire au progrès de l’esprit humain. Né à Marseille, formé à Lyon, j’ai dirigé des ateliers clandestins dans cette ville, en Avignon et à Paris, avant d’installer mon imprimerie à Londres. De là, je me suis retrouvé aux côtés des Fils de la Liberté à Philadelphie, après avoir affronté des pirates. J’ai imprimé les premiers messages de liberté destinés aux Canadiens. Pour avoir fondé une académie voltairienne à Montréal, j’ai subi un long et rigoureux emprisonnement dans la bastille de Québec. Libéré, j’ai édité un périodique d’information, la Gazette de Montréal, qui a combattu pour les idéaux des Lumières, comme l’avait fait auparavant mon premier journal, la Gazette littéraire. J’espère que mon fils adoptif, Fleury Tison, gardera ma mémoire, mais je ne sais s’il pourra poursuivre mes combats. Quant à ma troisième épouse, Marie-Anne Tison, j’ignore si son courage parviendra à maintenir une presse libre en Amérique française, car la puissance cléricale garde jalousement le contrôle des intelligences. Je suis bien conscient de ce monopole en raison des persécutions que j’ai subies. Je pense que plus le goût de la liberté s’intensifiera, plus mon souvenir sera cher à l’Amérique. Montréal et Lyon me consacreront peut-être un espace dans leur mémoire. Mais ma plus grande gloire sera de figurer auprès des bienfaiteurs de l’humanité dans l’histoire de la diffusion des principes du bonheur.
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I LA GRANDE REVOLTE
Si l’on peut arracher un cheveu à celui qui pense autrement que nous, on pourra disposer de sa tête, parce qu’il n’y a pas de limites à l’injustice. Diderot et d’Alembert, " Intolérance " in Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers…
" Je hais... je hais les rois! " m’exclamai-je avec la rage au cœur et une expression de révolte sur le visage. Je n’en pouvais plus! Nous étions arrivés à Londres, ma femme et moi, au printemps de l’année 1773. Londres, c’était l’espoir de la liberté! C’était pénétrer la ville la plus peuplée du globe, une immense ruche de huit cent mille habitants, avec sa cité du parlement et des palais royaux, ses jardins de plaisance de Vauxhall et du Ranelagh; avec aussi ses quartiers de Waffing et de Limehouse, repaires de voleurs, de brigands de grand chemin et d’assassins à gages. Quel spectacle extraordinaire que la Tamise couverte de bateaux, allant des barques de pêche aux navires de guerre! Sur les rives, une foule de débardeurs vigoureux, de marins en bordée et de femmes délurées, et d’autres vendant leurs charmes aux plus offrants. Quel univers que les rues de Londres! Des chars, des chevaux de trait, des voitures de louage et des carrosses particuliers y circulaient sans cesse et bruyamment. On y rencontrait des colporteurs, des cochers, des mendiants, des chanteurs et des petits ramoneurs. Seuls les pickpockets y travaillaient en silence. En bordure des rues, des boutiques d’artisans, de tailleurs, de bijoutiers, les théâtres et l’opéra. D’après moi, il n’y avait, à Londres, qu’un millier d’habitants intéressants. C’étaient les hommes de loi, les marchands, les journalistes, les imprimeurs évidemment, les poètes, les romanciers, les artistes, les musiciens, les éducateurs, et même certains ecclésiastiques. Et parmi ces mille, les plus fascinants étaient les sceptiques, les savants et les philosophes qui échangeaient dans les cafés et les clubs. Mais je n’étais ici que depuis quelques mois que, comme à Lyon, Avignon et Paris, j’avais la police royale à mes trousses. Dans ces dernières villes, j’avais pu éviter l’emprisonnement. Cette fois-ci, je fus incarcéré pour libelle et nulle part ailleurs que dans la prison la plus terrible de George III, celle de Newgate. Dès mon entrée, un gardien à la mine patibulaire s’était empressé de me mettre des fers lourds aux chevilles, puis de me pousser violemment sur un tas de paille. Avant de refermer la porte du cachot, il m’avait jeté à la tête ma pitance quotidienne : un quignon de pain moisi. Mais le plus affreux, c’était la saleté des lieux, facilitant l’accroissement des miasmes. Certains de mes compagnons d’infortune étaient infectés de lèpre, d’autres souffraient du typhus ou de la petite vérole. La puanteur était si forte que les geôliers ne pouvaient nous approcher qu’en respirant du camphre ou du vinaigre. Nous étions des fantômes sans espoir. Quel miracle de m’en être sorti vivant! Cet après-midi, justement pour fêter ma libération, nous festoyâmes dans cette brasserie Tom, tout près de mon atelier, au 24 Crown Court, Little Russell Street, près de Covent Garden, place du marché, au cœur de Londres. Je m’appelle Fleury Mesplet. J’ai trente-neuf ans et je suis un imprimeur français en exil. Ma femme, Marie de Mirabeau, prétend que j’ai un visage charmeur avec des yeux intelligents, un sourire engageant; elle m’aime, c’est tout dire. Mais je dois reconnaître que j’ai beaucoup d’entregent. Ainsi, j’avais pu capter la confiance de l’homme prestigieux assis en face de moi : Benjamin Franklin en personne, qui était loin de paraître sa soixantaine. Il semblait solide comme un roc : grand, costaud, le visage dégageant une énergie foudroyante et la sérénité d’un sage. À mon cri rageur contre les rois, il rétorqua : " La haine ne suffit pas. Il faut bâtir la liberté! " Puis son regard enveloppa la grande salle de la brasserie Tom, désertée depuis un bon moment, et où il venait souvent rencontrer David Garrick, le grand interprète de Shakespeare. " Ah! Comme c’était reposant, se dit-il, d’échanger avec cet acteur remarquable! Surtout quand la politique ne cessait de vous accaparer. " Franklin était alors l’objet d’une haine implacable de la part de l’avocat Alexander Wedderburn, qui représentait le gouverneur du Massachusetts, Thomas Hutchinson. Celui-ci blâmait Franklin pour avoir rendu publiques des lettres dans lesquelles il réclamait au roi des troupes pour mettre à la raison les patriotes de Boston qui protestaient contre les impositions de l’Angleterre. Aussitôt connu, ce courrier avait mis le feu aux poudres; pour contester l’impôt sur le thé, on avait jeté toute une cargaison à la mer dans le port bostonien. Dans le même temps, les patriotes avaient exigé le rappel du gouverneur Hutchinson. À une séance spéciale de la commission des lords pour les officiers des colonies, Wedderburn avait carrément accusé Franklin d’avoir lui-même volé les lettres compromettantes. " Il n’a plus aucun droit au respect des sociétés et des hommes ", avait crié Wedderburn. " Il faut le marquer au sceau de l’infamie pour l’honneur de ce pays et de l’humanité. " Peu après, Franklin avait été révoqué de ses fonctions de directeur général des postes d’Amérique. Et le roi avait décidé de mâter Boston en fermant son port, en y expédiant des troupes, en augmentant les pouvoirs du gouverneur et en diminuant ceux de l’Assemblée des représentants du peuple. En apprenant ces mesures, Franklin avait fait la réflexion suivante à l’acteur Garrick : " La divine Providence commence par tourner la tête au pouvoir qu’elle projette de ruiner. " Nous étions quatre à table. Face à Thomas Paine, un fonctionnaire persécuté par le gouvernement royal et qui avait obtenu la sympathie de Franklin pour sa hardiesse, se trouvait mon épouse Marie, d’une dizaine d’années plus jeune que moi, compagne d’une fidélité à toute épreuve et qui avait conservé un air de jeunesse dans un corps splendide. Je répliquai à Franklin que, sans cesse, j’avais fui la tyrannie en France. Venant en Angleterre, j’avais cru trouver la liberté. Je m’étais trompé. Thomas Paine intervint en soupirant : — Ah! Mon bon ami, on mène la vie dure à tous ceux qui se battent pour elle. — Passez donc en Amérique, conseilla Franklin. Là, il y a de l’espoir. — Pour tomber dans un autre piège? rétorquai-je, l’air soucieux. — La situation va changer plus rapidement que vous ne croyez, affirma Franklin. — L’Amérique appartient au roi qui vient de m’emprisonner parce que j’ai imprimé votre pamphlet Règles pour réduire un puissant empire en un petit royaume. — Un pamphlet en effet dans lequel j’ai montré avec une certaine ironie comment l’Angleterre, en agissant comme elle le fait, risque de perdre ses colonies américaines. Moi aussi, d’un jour à l’autre, je risque l’emprisonnement. — Il faut résister pour voir éventuellement la liberté triompher, soutint Paine, songeant sans doute à ses combats en faveur de ses collègues douaniers maltraités par le pouvoir royal. Il avait en effet publié un mémoire sur l’état misérable des employés des douanes. Il y réclamait justice en faveur de ces défavorisés. Écrit avec clarté et chaleur, ce plaidoyer avait attiré l’attention de Franklin et marqué le début de sa sympathie pour Paine. Marie me prit la main avec tendresse et je la regardai amoureusement, comme cette première fois dans la librairie de Los Rios. Puis, me tournant vers Paine, je lui dis qu’effectivement j’avais entendu parler de révolte en Amérique, mais Franklin m’interrompit : — De révolte? C’est davantage! Il s’agit d’une révolution. — Une révolution! Est-ce possible? Comme dans un songe, je repassai en mémoire les manifestations des travailleurs de Lyon dont j’avais été témoin depuis mon enfance et qui avaient commencé bien plus tôt. Quand une révolte éclatait, c’était d’abord au sein des milliers de tisserands, car la grande fabrique lyonnaise était celle des étoffes de soie. Alors que les négociants et les banquiers s’enrichissaient de façon scandaleuse, leurs ouvriers s’appauvrissaient. Le sort le plus misérable était celui des femmes dont le travail consistait à soulever d’énormes poids de cordage, dix-huit heures par jour... Mais toujours se manifestait l’esprit de solidarité de tous les travailleurs quand les tisserands protestaient contre leur condition. Et les imprimeurs étaient au premier rang. \ J’étais fier, autant que Franklin, d’être du monde de l’imprimerie; je naquis à Marseille au début de l’hiver 1734, sous le règne de Louis XV. Non seulement mon père, Jean-Baptiste, était lui-même imprimeur, mais ma mère, Antoinette Capeau, faisait partie d’une famille exerçant le même métier. Mon grand-père, Jean, originaire d’Agen dans le sud-ouest de la France, avait été orienté vers l’imprimerie par son père, simple journalier agricole. Esprit aventureux, il s’était établi à Marseille, ce grand port de la Méditerranée. Peu après ma naissance, nous quittâmes précipitamment la ville en raison de la peste pour nous installer à Lyon, le grand centre de l’imprimerie du royaume après Paris. Quel honneur d’être imprimeur! On se sentait d’une puissance folle. L’imprimerie était la seule force que craignent les tyrans et les rois. C’est l’outil de libération de l’esprit humain. Chaque imprimeur digne de ce nom se voyait comme un militant de la liberté. Nous étions une armée redoutable; les idées que nous imprimions étaient des leviers aptes à soulever le monde. Voilà ce que nous pensions à Lyon. Mais cet enthousiasme n’éliminait pas les dangers inhérents au métier. Une grande partie des travaux était réalisée de façon clandestine, parce qu’il s’agissait de l’impression d’ouvrages interdits, c’est-à-dire écrits par des contestataires et des défenseurs des droits et libertés. Nous vivions sans cesse sous la menace d’une censure impitoyable. Que de pauvres imprimeurs, libraires et colporteurs n’avait-on pas envoyés ramer sur les galères royales! Ou enferrés dans les bagnes pour toute la vie, selon le bon plaisir du roi... Malgré tout, c’est avec fierté que mon père Jean-Baptiste, de concert avec mon grand-père, ouvrit son atelier dans la rue Mercière. J’avais dix ans quand éclata, à Lyon, durant la première semaine d’août 1744, une révolte des travailleurs. S’étant organisés clandestinement, les quelque quarante mille ouvriers et ouvrières de la Grande Fabrique de soie se dressèrent tous ensemble contre la rapacité des marchands. Ils réclamaient l’indépendance totale de leur condition. Car les tout-puissants marchands-fabricants, qui avaient le contrôle des ventes, leur donnaient un salaire de misère. " Nous sommes des artisans libres! Fini l’esclavage! " criaient-ils. Spontanément, tous les autres travailleurs s’unirent à eux. Leur foule houleuse s’empara de l’hôtel de ville. Dès le début des manifestations, les consuls et les riches marchands s’étaient enfuis pour échapper à la colère du peuple. Durant une semaine, Lyon fut aux mains des travailleurs, qui constituèrent un conseil du peuple dont mon grand-père, Jean Mesplet, fit partie. Les imprimeurs participèrent en effet passionnément à la révolte. Forts de leur nombre, les ouvriers imposèrent leurs conditions aux prévôts et aux échevins, dictant des ordonnances nouvelles et ouvrant les prisons pour libérer les femmes et les hommes de métier incarcérés par ordre de certains patrons. Mais le gouvernement de Louis XV ordonna la répression. L’envoyé du contrôleur général des finances, Jacques de Vaucanson, l’inspecteur des manufactures à soie qui avait été chassé par les ouvriers, prit sa revanche. Aux côtés du prévôt, des marchands et de l’intendant, il commanda aux policiers royaux et aux soldats, dépêchés par Versailles, d’être sans pitié pour rétablir le pouvoir de la bourgeoisie marchande. Je me souviens des cavaliers poursuivant au galop les ouvriers et les ouvrières dans les ruelles étroites, les sabrant avec furie. Le sang coulait à flots dans le quartier des imprimeurs, rue Mercière. Les soldats du comte de Lautrec pillaient et brûlaient les ateliers. Pour sa part, la police royale tentait de s’emparer des meneurs de la révolte, en particulier de mon grand-père Jean, en fuite. Les flammes l’avaient chassé d’un réduit obscur où il avait trouvé refuge. L’habitation étant cernée par les soldats, il grimpa sur la toiture enfumée qui s’écroula au moment où il sauta d’un toit à l’autre. Il put se glisser dans une ruelle voisine et gagner la maison de sa corporation. Jean Mesplet survint juste au moment où quelques vieux imprimeurs se consultaient sur son avenir. — Jean! lui dit, inquiet, le plus âgé de ses confrères, ils veulent ta peau! — Qu’ils viennent la chercher! lui répondit avec courage mon grand-père. — Fais pas l’idiot! lui rétorqua un autre, c’est grave! Faut que tu te barres... — Ouais, il a raison, avec tous les mouchards qui traînent dans le quartier. Aucun refuge n’est sûr à Lyon! — D’accord! Passez le mot d’ordre, il faut que je file vers Avignon. — Dans les États du pape? Ils n’iront pas te chercher là! Les vieux imprimeurs sortirent du repaire, laissant seul mon grand-père. Pendant ce temps, un des chefs de la police royale, enragé, tentait, avec ses hommes, de pénétrer dans notre imprimerie : — Ils sont faits comme des rats! Ils ne répondent pas! Encerclez l’atelier, défoncez la porte et mettez-y le feu! Les ordres furent exécutés. À l’intérieur, mon père, Jean-Baptiste Mesplet, s’interposa : — Bande de salauds, d’incapables! Vous êtes cent contre un, mais vous ne me faites pas peur, leur cria-t-il. Mon pauvre père fut assommé, et gravement blessé. L’imprimerie fut envahie, les soldats montèrent au logement au-dessus de l’atelier; ils me capturèrent en m’arrachant des bras de ma mère. — Lâches! Laissez mon enfant! cria ma mère Antoinette, en pleurs. Aussitôt deux soldats la culbutèrent pour la violer, pendant que les autres saccageaient les lieux. Place Louis-le-Grand, sous l’œil de la statue équestre du Roi-Soleil, pour ne pas dire le Roi-dieu, le bourreau présida à l’érection de l’échafaud destiné à pendre les meneurs de la révolte. Ce sera donc sur cette place, donnant sur le Rhône, avec ses façades monumentales dans le style de Versailles, que périront les plus vaillants des travailleurs! — cet endroit que les consuls qui dirigeaient la ville vantaient comme étant l’une des plus belles places d’Europe par son étendue et sa décoration. On y entendait le martèlement des aides du bourreau alternant avec les insultes que lançaient des femmes — des femmes du peuple, la plupart ouvrières dans les fabriques de soie, vêtues de robes en toile écrue, le visage hâve, des jeunes, des vieilles, toutes révoltées. On leur avait tué qui un époux, un fils, un frère ou un amant. — Racaille de malheur! cria l’une d’elles. — Vivant des cadavres de l’oppression! ajouta une deuxième. — Il viendra le temps de la vengeance! lança une autre tout près du bourreau. — Et nous vous ferons disparaître de la surface de la Terre, finit par dire la quatrième avant que les soldats se jettent à leurs trousses. Entre-temps, un jeune apprenti, à bout de souffle, envoyé d’urgence par les imprimeurs, parvint au repaire de Jean Mesplet. Il entra dans le logement; Jean, anxieux, était là dans l’obscurité. Tout d’abord le messager ne dit rien. — Parle! Qu’est-ce que t’attends? — Le petit Fleury, ils le détiennent comme otage. — Les lâches, ils s’en prennent aux enfants maintenant! dit avec colère le vieil imprimeur. — Ils disent que si tu ne te rends pas, ils pendront ton petit-fils à ta place, ajouta péniblement le messager. — C’est un odieux chantage! Mais je dois empêcher ce malheur. Le messager quitta le logement. Il se retrouva au milieu des manifestants; le chantage ignoble dont ils étaient victimes les poussait à des actes plus féroces se soldant par des morts, des blessés et une réplique d’une violence inouïe de la part des militaires. En tête des travailleurs, les imprimeurs scandaient : " Les lâches se cachent derrière les enfants!... " Un autre groupe criait en écho au premier : " Libérez le jeune Mesplet! " Les travailleurs en furie résistaient encore à la tombée du jour. Ils allumèrent des torches. Ils finirent par déboucher sur la grand-place. Le gibet était dressé pour pendre le jeune garçon et, avec lui, trois responsables que la police avait dénichés grâce à l’aide de mouchards. Non loin du bourreau, le chef de la police royale cria à la foule retenue par les soldats : " Si le grand-père ne se rend pas, nous pendrons le petit-fils! Et nous verrons qui sont les vrais pleutres! " La foule lui répondit : " Lâches!!! Libérez le garçon, il n’a rien fait! " Attente, angoisse, fierté dans mon esprit d’enfant. Tout à coup, un grand murmure de la foule, puis le silence. Mon grand-père écartait les gens et marchait dignement vers l’échafaud. Jean Mesplet se rendait. " Je ne veux pas que tu me sauves. Je ne peux l’accepter ", criai-je de ma voix affaiblie par l’émotion forte de ces instants terribles. Tout mon être protestait contre un tel sacrifice. Une grande rumeur émanait de la cohue : " C’est un homme libre, qui défend nos droits! " Désespéré, en pleurs, je criai encore : " Je ne veux pas que tu meures, grand-père! " À proximité des soldats, on l’empoigna sans ménagement; on le monta sur l’échafaud à ma place tandis que je m’enfuyais. L’officier ajouta : " Le peuple n’a aucun droit! Dieu et le roi décident du bien et du mal ici-bas. " La corde au cou, mon grand-père répondit en criant : " Vive la liberté! " Et le bourreau se pressa de bousculer les tabourets sur lesquels les condamnés étaient montés. Les quatre corps se balancèrent un instant dans les airs. De mes yeux immenses, je regardai périr mon aïeul. Ce jour-là, je sentis la mort naître en moi. La durée insoutenable des soubresauts du pendu m’ont marqué pour la vie. La foule était déchaînée, contenue tant bien que mal par les soldats. La corporation des imprimeurs se referma sur moi. J’étais secoué de sanglots. Puis, sur la grand-place de l’échafaud, la foule se dispersa, les imprimeurs m’accompagnèrent vers la rue Mercière, la rue des imprimeries saccagées. \ Un lien très fort m’unissait à mon grand-père. Je me revois, par un midi ensoleillé, déambulant avec lui dans les rues tortueuses de la paroisse Saint-Nizier. Dans la rue des Prêtres, des charrettes de marchands de bois bloquaient la circulation devant les boutiques des boulangers. Je remarquai alors que les chevaux profitaient de ces arrêts pour manger effrontément les pommes et les choux sur les étals des revendeurs de fruits et de légumes. Nous nous engageâmes dans d’autres rues aussi encombrées, enchâssées entre des alignements de maisons hétéroclites, la pierre voisinant avec le pisé et les poutres apparentes. Enfin, nous longeâmes le Rhône; sur la rive se succédaient régulièrement les spacieux édifices du Grand Collège de la Trinité, de l’Hôtel-Dieu et de l’Hôpital de la Charité. J’avais à peine huit ans. Mon grand-père était fier de moi. Il me trouvait vif et intelligent. Quand nous marchions le long du fleuve, il me faisait répéter des poèmes de Voltaire. — Ah! Voltaire! dit Franklin. J’aimerais bien le rencontrer personnellement un jour. Son traité sur la tolérance m’a tout simplement ébloui. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je marchais à la suite de mon grand-père. Cet après-midi là, il disait : " Redis encore une fois après moi, Fleury : Je ne plains pas un bœuf au joug accoutumé. " Je répétais avec joie après lui : " Je ne plains pas un bœuf au joug accoutumé, c’est pour baisser son cou que le ciel l’a formé. " " Et j’aimais déjà les mots de la liberté ", dis-je avec conviction en me tournant vers Franklin : " C’est pour baisser son cou que le ciel l’a formé. Au cheval qui vous porte un mors est nécessaire. Un moine est de ses fers esclave volontaire. " Mon grand-père était mon univers... " Un moine est... " J’hésitais. " Reprends doucement... : Un moine est de ses fers esclave volontaire. Mais au mortel qui pense on doit la liberté. " Je crois qu’à cet âge-là, j’étais devenu conscient. " Mais au mortel qui pense on doit la liberté. " " Bravo! C’est un poème de Monsieur de Voltaire. Répète : Monsieur de Voltaire ". Et je redis avec joie : " Monsieur de Voltaire. " Mon grand-père me prit et me fit sauter en l’air à travers les rayons du soleil couchant et me rattrapa en riant. Et moi, je criais : " Encore, grand-père! Encore! " Je n’oublierai plus jamais les interminables soubresauts des innocents pendus parce qu’ils réclamaient un peu de liberté. Le siège fut levé dans la rue Mercière, ensuite dans toute la ville de Lyon. Les soldats retournèrent dans leurs quartiers. Les travailleurs étaient rentrés chez eux. La révolte était domptée. La police royale mettait des scellés sur les ateliers saccagés, dont celui de mes parents. Mais les travailleurs gardaient au cœur le goût de la liberté. Ils se disaient : " Nous avons réussi à prendre le pouvoir quelques jours. Le roi, ses aristocrates et ses grands bourgeois ne triompheront pas toujours. Viendra un temps où nous vengerons le sang de nos frères et de nos sœurs. " Quelques semaines plus tard, Jean-Baptiste Mesplet était rétabli de ses blessures, mais broyé de douleur par l’assassinat de son père. Je l’aidai à poursuivre la réparation de l’atelier. Puis un jour, Monsieur Joseph Vasselier, le principal représentant de Voltaire à Lyon, frappa à notre porte. — Toutes mes condoléances, c’est une grande perte pour moi et pour Monsieur de Voltaire. Jean était plus qu’un ami, c’était un compagnon de lutte. Bien que toujours inconsolable, mon père lui répondit : — Merci, Monsieur Vasselier, et adressez de nouveau tous mes compliments à Monsieur de Voltaire. Notre atelier reste fidèle à la Philosophie et à la Liberté! Sortant un manuscrit de sous sa cape, Monsieur Vasselier le remit à mon père. – J’ai pris sur moi de vous engager vis-à-vis de Monsieur de Voltaire pour imprimer son dernier ouvrage, Zadig, un merveilleux conte oriental plein d’idées de tolérance et de liberté. L’auteur est actuellement à Versailles, où il est historiographe du roi. Il vient de publier une tragédie, Mahomet, qui attaque le fanatisme. Dans Zadig, il traite ironiquement de la sagesse nécessaire aux hommes pour vivre heureux. Il conclut qu’" un pays jouit de la paix, de la gloire et de l’abondance quand il est gouverné par la justice et par l’amour ". Les derniers événements, à Lyon, prouvent bien que nous n’en sommes pas encore là! Mon père prit le manuscrit de Voltaire et le feuilleta aussitôt avec plaisir. Puis Monsieur Vasselier, content comme Zadig " d’avoir le style de la raison ", quitta notre atelier. Quant à mon père, il se réjouit que l’un des chapitres du conte fût un manifeste contre la peine de mort et pour une justice équitable.
*** II L’ARTICLE VENGEUR
Lisez bien l’histoire de l’Église romaine, vous trouverez que les plus grands princes du monde ont eu plus à craindre les passions que les zélateurs excitent, que les armes des Infidèles. Bayle, " Junius " in Dictionnaire historique et critique
Par une nuit pluvieuse, un homme, imprimeur de son état, se faufilait dans une ruelle sombre adjacente à la rue Mercière en se retournant fréquemment pour voir s’il n’était pas suivi. Il se rendait à une réunion clandestine. Il entra dans notre atelier. Je le guettais du haut de ma fenêtre donnant sur le toit. Sans me faire repérer, je me glissai jusqu’à l’atelier au rez-de-chaussée; rien ni personne; je filai au sous-sol. Là, au milieu de plusieurs imprimeurs assis en cercle, mon père Jean-Baptiste, debout, leur parlait en meneur. Le retardataire s’assit sans faire de bruit. " À la demande des tisserands, le roi nous a accordé à tous une amnistie générale ", leur annonça Jean-Baptiste. Des voix s’élevèrent en criant que cette grâce ne ressusciterait pas les nombreux travailleurs qui avaient perdu la vie aux mains des soudards du souverain. Un imprimeur ajouta qu’il fallait les venger et que la meilleure façon serait de continuer à répandre les messages en faveur de la liberté. Un autre encouragea ses confrères à faire fonctionner légalement les ateliers le jour et à les transformer en imprimeries clandestines la nuit, " comme nous le faisions avant la révolte ". Dissimulé entre deux hautes piles de papier, j’écoutais. Jean-Baptiste renchérit en disant que les derniers événements avaient prouvé l’importance de s’opposer au régime oppressif et qu’il fallait militer jour et nuit pour l’abattre; que les imprimeurs devaient être aux premiers rangs de ce combat en faveur de la liberté : — Il faut continuer l’impression des ouvrages susceptibles de créer un réveil chez le peuple, au-delà de la bourgeoisie. Un autre imprimeur, un ancien, proche de mon grand-père, s’exclama que c’était bien dit : — Vive la liberté de la presse! À bas les courtisans pourris! Nous en avons assez d’un roi qui, entre deux messes, entretient sa maison de putains du parc aux Cerfs et orne les filles de diamants, prodiguant ainsi des richesses qui pourraient servir au bonheur du peuple. Que dire aussi de la frénésie de Versailles pour le jeu; des fortunes immenses se perdent au bénéfice des courtisanes. Le royaume est entre les mains d’aristocrates et de gros bourgeois sans âme!" J’entendis alors mon père répliquer qu’il était d’accord avec cet aperçu sur le régime, mais qu’il fallait être vigilant, car le temps de la liberté n’était pas encore venu. Prudence donc et hardiesse sans témérité. Puis la voix de mon père se perdit dans une zone sombre de ma mémoire d’enfant. Je me souviens toutefois que j’étais resté longtemps caché entre les piles de papier, bien après que les imprimeurs avaient quitté les lieux un à un en silence. Pour moi, je ne cessais de penser à mon grand-père, qui me manquait énormément. Le dernier ouvrage qu’il m’avait remis avait été le Traité sur le bonheur de Madame du Châtelet, la compagne de Voltaire. Je me consolais en écoutant ma mère m’en lire des passages et me les expliquer. Je retins qu’il fallait se défaire des préjugés; que l’étude était, de toutes les passions, celle qui contribuait le plus à notre bonheur. Entre-temps, mon père me prit comme apprenti. J’entrai alors de plain-pied dans la vie de l’atelier. — Je me souviens aussi de mon apprentissage, intervient Franklin. C’était dans l’atelier de mon frère Jacques, à Boston. J’avais alors douze ans... — Pour ma part, dit Mesplet, mon apprentissage, sous l’œil vigilant de mon père, me permit de saisir sur le vif le fonctionnement d’une imprimerie, ce qui m’avait paru, jusque-là, fort complexe. J’en devenais un rouage, et, comme fils de maître, j’avais l’avantage d’être mieux respecté par les compagnons. — En effet, dit Franklin, le travail de l’apprenti ordinaire n’est pas de tout repos. Mon contrat m’obligeait à servir jusqu’à l’âge de vingt et un ans, et je ne devais recevoir de gages, comme ouvrier, que la dernière année. — Votre apprentissage fut difficile? — Très. Je fus traité de façon dure et tyrannique par mon frère. De là, je crois, vient l’aversion que je conservai pour le pouvoir arbitraire. — C’était insupportable! — D’où ma fuite vers Philadelphie à l’âge de seize ans. — De mon côté, ajouta Mesplet, à cet âge, j’étais déjà compagnon. Le premier texte qu’on me donna à composer fut la Lettre d’un Turc de Voltaire. C’est là qu’on trouve cet extrait du dialogue entre le fakir Bababec et l’honnête Omri : – Croyez-vous mon père, lui dit ce dernier, qu’après avoir passé par l’épreuve des sept métempsycoses, je puisse parvenir à la demeure de Brama? – C’est selon, dit le fakir; comment vivez-vous? – Je tâche, dit Omri, d’être bon citoyen, bon mari, bon père, bon ami, je prête de l’argent sans intérêt aux riches dans l’occasion, j’en donne aux pauvres; j’entretiens la paix parmi mes voisins. – Vous mettez-vous quelques fois des clous dans le cul? demanda le bramin. – Jamais, mon révérend père. – J’en suis fâché, répliqua le fakir, vous n’irez certainement pas dans le dix-neuvième ciel; et c’est dommage! Franklin se mit à rire, tandis que Paine s’écriait : — C’est bien du Voltaire! Ce fut durant cette période que la sœur de ma mère, épouse elle aussi d’un imprimeur, devint veuve. Témoin de mes travaux à l’atelier, elle dit à mon père : — Jean-Baptiste, tu devrais m’envoyer ton fils pour m’aider, maintenant que mon époux est décédé. — Il est bien jeune, rétorqua-t-il. — Qu’importe! Il fait déjà des travaux de maître. — C’est vrai. Il serait apte à diriger un atelier... \ Tante Marguerite Girard ne s’imaginait certes pas que ses souhaits se réaliseraient rapidement. Les circonstances qui y conduisirent survinrent peu après la fête organisée par les imprimeurs pour célébrer la parution du premier périodique de Lyon, les Affiches. On avait préparé un énorme pique-nique dans la rue Mercière. Le fondateur du périodique, le libraire Aimé de LaRoche et Jean-Baptiste, mon père, transportèrent les journaux de l’imprimerie à la librairie. Au passage, ils en donnèrent des exemplaires aux badauds. Les imprimeurs les félicitèrent : " C’est de la belle ouvrage! " dit l’un, content. Son compagnon lui signala un article très intéressant, L’injuste despotisme scellé de sang. " Il faut le lire... " conseilla un autre. " C’est plus qu’intéressant, c’est de la bonne provocation " ajouta un troisième. Ensuite, dans un groupe voisin, j’entendis quelqu’un approuver une telle audace et faire remarquer que l’auteur risquait gros. Mon père semblait inquiet aussi. Je le vis sortir encore une fois de la librairie en compagnie de LaRoche pour prendre part à la fête. Je me mêlai à la foule, guettant les réactions de mon père qui parlait à LaRoche avec beaucoup de nervosité. Les imprimeurs continuaient à leur exprimer leur admiration : — C’est un grand talent d’écrivain que vous avez là. Il faut nous présenter ce S. Temple. Mon père ne cessait d’interroger LaRoche sur l’identité de cet auteur. Cachant difficilement son secret, l’éditeur bafouillait et ne savait que répondre : — S. Temple? Ah! Oui... C’est un jeune écrivain que vous ne connaissez pas, cher ami. Les deux hommes se frayèrent un chemin au milieu des gens et se dirigèrent vers l’atelier. Je guettais toujours mon père de loin, disant à LaRoche : — Un jeune écrivain! Hein... Il le pria de le suivre. Ils arrivèrent dans l’atelier où il restait encore des piles d’exemplaires de l’Affiche à transporter. Jean-Baptiste en prit un et lut : — Honte à ceux qui ont sacrifié un homme sage et bon, tel que l’était ce grand imprimeur dont la générosité était connue des personnes qui l’ont aimé et qui regrettent à jamais son départ. Il dit qu’il croyait deviner qui était Monsieur Temple. Pris au dépourvu, LaRoche répondit : — J’en doute fort... Continuant à lire un autre passage de l’article, mon père fit pression sur le libraire : — Le despotisme sera un jour abattu parce que des jeunes assureront la relève des vaillants disparus et reprendront leur combat en faveur de la liberté. Gêné, LaRoche ne sut plus quoi répliquer. Jean-Baptiste le regarda intensément et fit valoir que la signature " S. Temple " était une anagramme formée des lettres mêmes du nom de Mesplet : — Ce jeune écrivain est nul autre que mon fils Fleury, qui fait l’éloge de son grand-père mort sur l’échafaud. LaRoche se débattait comme un fou pour soustraire la vérité à mon père. Il argua que je n’étais pas un écrivain et que je n’avais jamais écrit, que j’étais trop jeune pour avoir un tel talent. Les deux hommes chargèrent d’autres piles de journaux et sortirent de l’atelier. Je me cachai dans l’arrière-boutique, puis sortis à mon tour. Je les vis qui se dirigeaient vers la librairie. En les suivant à distance, j’entendis mon père affirmer d’un air convaincu : — L’injuste despotisme scellé de sang a été écrit par mon fils, et je suis en train de vous le prouver. Vous ne pouvez nier plus longtemps l’identité de l’auteur, car il a besoin de protection. — C’est vrai, il risque la prison, dit LaRoche. — Et comment! — Mais il n’est pas démasqué. Ils entrèrent dans la librairie et je me faufilai derrière une pile de livres, d’où je les vis placer les journaux sur une étagère, tout en poursuivant leur dialogue : — L’Affiche est déjà entre les mains de la police royale, assura mon père. — Vous croyez? — En raison des indicateurs qui vivent parmi nous, il faut me dire si c’est Fleury qui a écrit cet article, car, dans ce cas, il court un danger mortel. LaRoche, hésitant : — J’ai promis de garder le secret. — Ils vont vite faire le lien entre les deux noms. Vous ne voyez pas que le temps presse? — Oui, je le reconnais. C’est Fleury. — Je le savais! — Je n’ai pas résisté au désir de le voir venger son grand-père de cette façon-là. J’ai été imprudent. — Maintenant, il faut lui sauver la vie. Un pendu dans la famille... ça suffit! Jean-Baptiste quitta la librairie en courant à toute vitesse. Je sortis à mon tour, par l’arrière-boutique, du côté de la ruelle, dans l’intention de parvenir avant lui à notre atelier. Mais dès qu’il mit les pieds dans la rue, il se trouva pris dans les bousculades de la foule malmenée par la police. La musique de fête se transforma en hurlements et en cris de fureur. Des officiers se dirigèrent directement vers le magasin de LaRoche. Mon père eut juste le temps de faire demi-tour et de rentrer dans la librairie en criant : " Barre-toi, LaRoche! Voici les bourreaux du roi! " puis s’esquiva. Paniqué, LaRoche chercha à cacher certains documents et manuscrits. Mais la police royale était déjà là. Elle saisit tous les exemplaires du journal, saccagea les lieux, appréhenda le libraire. Pendant ce temps, mon père réussit à se rendre à notre atelier avant la police royale. J’étais là, avec ma mère et mes deux jeunes sœurs. — Vite, vite, Fleury, dit-il, nous devons nous défaire de ces journaux. Il faut aussi cacher les formes. La police ne doit trouver aucune trace. Tout en allant et venant avec les journaux et les papiers, mon père donnait ses ordres : — Toi, ma douce femme, ne reste pas là avec les filles. Pars, trouve un refuge, je m’occuperai de Fleury. Il se rendra en Avignon chez ta sœur. Là-bas, il sera en sécurité. Ma mère me serra sur son cœur; elle m’embrassa, en pleurs. Me regardant dans les yeux, elle me dit : — Maintenant, tu es un homme. Fais attention à toi. Et sois vigilant! Puis elle entraîna mes deux sœurs hors de l’atelier. Les exemplaires des journaux compromettants étant camouflés, mon père mit sous presse des écrits religieux pour tromper l’ennemi. Il s’adressa alors à moi : — Il va falloir que tu aies du courage, mon fils! Quand ils sauront que tu as rédigé l’article, ils te chercheront partout. File chez Monsieur Vasselier. Je pressai mon père dans mes bras... — Père, je ne pensais qu’à la vengeance... — Je sais. Tu as bien agi! — Mais je dois te quitter, fuir comme un lâche, te laisser seul... — Ce qui compte pour l’instant, c’est de sauver ta vie! Ils n’iront pas te chercher chez ta tante en Avignon. Avec le temps, ils t’oublieront, et je te ferai revenir. Va, et vive la liberté! Je quittai la rue Mercière sans difficulté, en évitant les barrages des soldats. Je parvins chez Monsieur Vasselier, l’une des maisons les plus spacieuses de Lyon. Directeur des postes, il occupait une fonction qui le mettait à l’abri des ennemis de la liberté. Sa bonhomie n’inquiétait pas le pouvoir. Il était secrètement le premier correspondant lyonnais de Voltaire. Monsieur Vasselier m’accueillit chaleureusement. — Mon cher Fleury, ne t’inquiète pas. Tu es en sécurité sous mon toit. En attendant la nuit, on te servira un excellent goûter. Puis je te reconduirai en carrosse jusqu’au relais des diligences. Tu devras toutefois te vêtir comme un jeune noble. J’ai ce qu’il faut ici : la longue perruque, le tricorne, le justaucorps, le gilet et les culottes courtes. — Cette transformation s’impose-t-elle à ce point? — Il faut déjouer la police royale et ses mouchards. Au crépuscule, ainsi vêtu, j’accompagnai Vasselier à la station des diligences. C’était une hôtellerie d’où partait, entre autres, le coche pour Avignon. Dans la cour, quelques personnes échangeaient des paroles avec des voyageurs s’apprêtant à monter à bord de la voiture. – Je vous remercie pour tout, dis-je à Monsieur Vasselier, et assurez bien à mon père que je regrette encore ce fâcheux article. J’ai mal réfléchi. – N’aie aucun regret, Fleury, c’est pour ton grand-père que tu as agi, et pour l’avancement des idées de liberté. Il faut que tu en sois fier, mon garçon. – Vive la liberté, Monsieur Vasselier! – Vive la liberté, mon cher Fleury et bon voyage! J’espère que tu nous reviendras bientôt. \ La diligence quitta les ruelles de Lyon et fila en direction d’Avignon. Pendant que nous longions le Rhône fougueux en traversant des plaines d’un défilé à l’autre, je dormis profondément comme la jeunesse sait seule le faire au plus fort de l’aventure. Le véhicule roulait depuis plusieurs heures déjà quand je fus réveillé par le bavardage de deux religieux montés à bord en cours de route. — Espérons, dit le plus jeune, que le vice-légat Buondelmonte nous sera sympathique. — Je le connais quelque peu, rétorqua l’aîné, le visage auréolé d’une barbe blanche. Il tient d’une main de fer l’administration du gouvernement pontifical. — D’autant plus facilement que le pape est loin! Sa Sainteté a à cœur de régner sur Avignon, mais elle demeure à Rome, comme ses prédécesseurs depuis la fin du grand schisme en 1418. — Quand j’ai rencontré le vice-légat l’an dernier, il était vêtu d’une espèce de veste assez longue, couvert d’un pet-en-l’air à manches tailladées dont les ouvertures étaient garnies de petits boutons et boutonnières, le tout en damas noir. — Seigneur! il doit ressembler à Scaramouche! dit insolemment le plus jeune. — Vous ne pensez pas si bien dire, mon frère. Un Scaramouche non seulement parce qu’il est tout de noir vêtu, mais parce qu’il est subtil et — Jésus me pardonne — carrément hâbleur. — Il semble être un fin courtisan. N’a-t-il pas organisé en Avignon des fêtes de nuit pour célébrer le début du pontificat de Sa Sainteté Benoît XIV? — Buondelmonte trône sans être inquiété comme représentant du Saint-Siège dans le palais des papes. — Mais le roi de France n’a-t-il pas l’œil sur les États pontificaux d’Avignon et du Comtat? — En effet, mon frère. Louis XV considère de plus en plus que ce territoire devrait être annexé à la France. Ses conseillers ne lui disent-ils pas que les États du pape sont une fourmi sur la fleur de lys? — Je vous assure que le Saint-Siège n’est pas près de céder. Avignon est une véritable mine d’or, car on approvisionne à bas prix les sujets du roi de France. Celui-ci appelle notre petit État une " caserne de contrebandiers ". — Il est vrai que les Avignonnais s’adonnent à la contrebande. Les industriels et trafiquants y sont très actifs. C’est ce qui rend le pays florissant. — Aux dépens du roi de France, dont la jalousie ne cesse de grandir. — Il blâme toutes nos institutions, même hypocritement notre sainte Inquisition. — Pourtant, précisa le jeune religieux, depuis le massacre des deux mille Vaudois de Cabrières et la décapitation de l’homme de lettres Ferrante Pallavicino sur la grand-place d’Avignon, il n’y a eu que des emprisonnements dans la tour des Anges. " Ainsi, songeai-je, Avignon est sous la gouverne d’un cardinal à l’âme sans pitié. Je dois me préparer à ne jouir d’aucune indulgence de la part d’un tel pouvoir. Le fanatisme sévit d’une belle façon. " La suite du dialogue devait me donner raison : — Je dois reconnaître que des hérétiques sont incarcérés à vie. Mais comment agir autrement dans la catholique ville d’Avignon, où perdurent incroyance et scepticisme? — Et cet athéisme, remarqua avec colère le jeune récollet, est l’œuvre de certains imprimeurs clandestins qui diffusent la damnée Encyclopédie de Diderot où l’on s’en prend notoirement au saint tribunal de l’Inquisition qualifié d’inique, d’" établissement odieux ". — Mon jeune frère, Voltaire est pire encore. Dans son affreux Dictionnaire philosophique, il dénonce l’Inquisition d’une façon sacrilège, révélant qu’elle avait condamné au bûcher plus de cent mille personnes. — Mais, entre nous, ces chiffres ont été largement dépassés. Heureusement! Imaginez-vous la puissance qu’aurait prise l’hérésie sans les efforts de l’Église pour purifier la chrétienté! " Comme je saisis les cris d’horreur de Voltaire! me dis-je intérieurement. Quel homme courageux de dénoncer tout haut ces ennemis de l’humanité. Ah! Seigneur! Quand l’esclavage de l’esprit qu’imposent ces abominables bigots cessera-t-il? " — Oui, nous devons être sans pitié pour les corrupteurs de la sainte doctrine. — C’est pourquoi nous avons besoin de la sympathie du vice-légat. Nous devons le convaincre d’aider les récollets dans leur campagne contre l’hérésie, selon les ordres de notre supérieur général à Rome, qui craint de plus en plus l’esprit de tolérance que paraît manifester notre nouveau pape. \ Je m’assoupis de nouveau, horrifié par ce que je venais d’entendre et me sentant piégé en me réfugiant en Avignon, heureux toutefois d’apprendre qu’il existait dans cette ville des imprimeurs audacieux, amants de la liberté. Aussi, c’est avec un certain bonheur que je descendis de la diligence quand celle-ci s’arrêta en plein centre de la cité, peu après avoir franchi le pont Saint-Bénézet au-dessus du Rhône. L’immense palais des papes barrait l’horizon, près des remparts, en ce début d’une splendide journée de juillet. Je me rendis immédiatement dans la paroisse Saint-Didier où fonctionnait l’atelier de ma tante Marguerite Capeau-Girard : — C’est bien toi Fleury? — Oui ma tante, c’est bien moi! — Comme je suis heureuse de te revoir! J’ai pu admirer ton habileté dans l’atelier de Jean-Baptiste. Je croyais voir ton grand-père à l’œuvre. Ah! de quel effroyable assassinat ce pauvre Jean a-t-il été victime! Elle se rendit compte, très vite, qu’elle m’avait attristé : — Oui, je me rappelle... Elle se ressaisit : — C’est un douloureux souvenir. N’y pensons plus pour le moment. L’air inquiet, un imprimeur vint vers ma tante et lui annonça des nouvelles toutes fraîches de Lyon. — Marguerite! Les Affiches sont supprimées. Ton beau-frère doit être dans de beaux draps! — Je te présente son fils, Fleury... — Fleury, le petit-fils de Jean, c’est un héros vivant! C’est lui qui a écrit L’injuste despotisme scellé de sang, l’article qui est la cause de la saisie des Affiches. C’est son grand-père tout craché, ce jeune homme-là! — Je comprends maintenant pourquoi tu es ici, mon cher neveu. Tu as la police royale à tes trousses... — Mais, ma tante, vous pensiez que j’étais en pèlerinage ou en visite familiale? — Allez, entre... Salue mon cher Piérard et merci pour les nouvelles. — Au revoir, Marguerite; les imprimeurs d’Avignon vont sûrement organiser une petite fête en l’honneur du héros du jour. Au revoir Fleury... Vive la liberté! L’imprimeur Antoine Piérard parti, ma tante m’installa confortablement chez elle. Puis elle me fit visiter l’atelier de son défunt mari : — Tu vois, dit-elle, l’état lamentable des lieux depuis le décès de mon époux. Ah! ce cher Alexandre! Il serait désespéré s’il revoyait son atelier. En effet, les presses n’étaient pas nettoyées, l’encre séchée tachait les tables, des livres à demi imprimés traînaient sur le parquet et le papier gisait ci et là dans un désordre incroyable. Quelques ouvriers flânaient, se remettant paresseusement au travail à notre entrée. \ Quelques jours plus tard, on organisa la petite fête prévue en mon honneur. Tous les imprimeurs d’Avignon étaient présents. Antoine Piérard prononça un discours de bienvenue : — Mes amis, à titre de président de notre corporation, j’ai cru qu’il allait de soi d’accueillir un tout jeune homme, mais qui est déjà la gloire de notre métier... J’étais assis à côté de ma tante. Elle semblait émue autant que moi de l’accueil. — Le fils de Jean-Baptiste, cet excellent confrère de Lyon, ajouta l’orateur; Fleury Mesplet travaillera désormais parmi nous. Je suis assuré que, comme moi, vous en êtes fiers. Après une salve d’applaudissements, Piérard continua son discours : — C’est d’autant plus heureux que les circonstances, sur lesquelles je ne veux pas m’étendre, nous incitent à le faire bénéficier de notre fraternité. — Bravo! Bravo! Bienvenue! crièrent certains, sous les applaudissements chaleureux de tous. Quelques affidés de la congrégation laïque du tiers ordre de Saint-François, contrôlée par le supérieur des récollets, s’étaient mêlés aux imprimeurs. Ils m’avaient repéré depuis le premier jour et maintenant surveillaient tous mes faits et gestes. Puis vint le moment où ma tante me présenta Marie-Marguerite Piérard : — Fleury, je désire te faire connaître une jeune personne admirable... — Qui donc, qui ma tante? — Sois patient et suis-moi. La jeune fille était tellement belle que ce fut le choc, le coup de foudre; j’en devins amoureux à l’instant même. — Fleury, je te présente la fille d’Antoine Piérard, Marie-Marguerite. Comme un écho, la voix de ma tante résonnait dans ma tête : Piérard... Marie... Voici Fleury...Mes...plet... Nous restâmes comme débranchés de la réalité. Je n’entendais rien; la jeune fille non plus; nous nous contemplions bouche bée, comme deux amoureux. Je ne pourrais pas expliquer comment nous nous rencontrâmes près du Rhône, nous regardant passionnément, amoureusement, nos mains se frôlant. Je l’embrassai follement, longuement... à en perdre le souffle... Après les festivités, ma tante me mit immédiatement au travail. En peu de temps, l’atelier reprit une allure professionnelle, au grand ravissement de la patronne. J’étais partout, agissant en typographe pour composer les textes, encrant les formes, maniant les presses avec dextérité, corrigeant les erreurs d’impression. Les ouvriers sortirent de leur torpeur et s’activèrent : — Mon cher neveu, même si tu es ici depuis peu, je constate que Jean-Baptiste t’a appris le métier de façon impeccable. — Je dois beaucoup à mon père, mais aussi à mon grand-père. — Depuis ton arrivée, l’atelier marche rondement. Le décès de mon pauvre mari avait ralenti les travaux. Ta présence incite nos ouvriers à mieux accomplir leur tâche. — J’adore mon métier. Je suis convaincu qu’il apporte avec lui davantage de liberté et de dignité à l’humanité. — Et d’amour... ajouta-t-elle avec un air complice. Je quittais l’atelier après le travail et filais directement chez Marie-Marguerite. Main dans la main, nous nous promenions dans la ville comme dans un labyrinthe mystérieux. Nous passions de la rue Acquaviva, où nous voyions la Boucherie avec ses étranges sculptures de têtes de bœufs et de béliers, à la rue de la Croix avec ses hôtels de Caumont, de Cambis-Servières, de Blanchetti et le grand séminaire Saint-Charles. Du haut des remparts, nous distinguions, dans le lointain, la tour de Philippe le Bel. Marie-Marguerite se mit alors à me parler de Clément V, premier pape d’Avignon et destructeur de l’Ordre des Templiers : " C’est le roi Philippe le Bel, affirma-t-elle, qui a forcé le pape à supprimer ces vaillants chevaliers! " Elle fit une moue sérieuse en me regardant avec ses yeux immenses aux longs cils. La leçon d’histoire s’arrêta là et je l’embrassai, alors que sa longue chevelure dorée flottait au vent, tel l’étendard de notre amour. Comme nous franchissions le pont Saint-Bénézet, je lui rappelai qu’Avignon avait été le lieu de la première rencontre de Laure de Noves et du poète Pétrarque : " Ah! on savait aimer dans ce temps-là! " murmura-t-elle. Je l’enlaçai. Elle se déprit en riant. Je la poursuivis dans les champs de blé, sous un soleil ardent. — J’t’aime, j’t’aime... — Moi aussi, moi aussi... — J’en peux plus d’attendre, je te veux... Il faudrait en parler à tes parents. Elle feignit de ne pas comprendre... pour m’exciter davantage : — Pourquoi? — Je veux t’épouser... — On se connaît à peine. On se fiance avant! Après on verra! Je la pris, roulant avec elle dans les blés dorés et l’embrassant avec la passion de mes vingt ans. \ — En travaillant avec ma tante, je prenais de plus en plus de responsabilités. Je dirigeais l’atelier comme un maître imprimeur. Une certaine semaine, j’imprimai une commande des récollets. Soupçonneux, le père Jean-Jacques Guigne, le supérieur des religieux, accompagné de deux de ses sbires, critiqua mon travail. Je sentis qu’il ne m’aimait pas, que tous mes malheurs allaient commencer avec lui : — Regardez celle-ci, dis-je en montrant une épreuve, je la trouve très correcte. — Vous êtes encore jeune, mon ami pour savoir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. — Vous croyez, mon père? — Nous aimerions un travail de vrais professionnels. — Je suis maître imprimeur. Dans ma famille, nous le sommes de père en fils. — Je vous trouve insolent et prétentieux. — Chacun sa compétence. Je suis né dans une imprimerie. Et je fais du bon travail! — Nous ne sommes pas à Lyon, ici! Nous ne permettrons pas à des imprimeurs comme votre grand-père, votre père et vous-même, de venir nous donner des leçons. — Soyez sincère. Mettre en jeu ma compétence, n’est-ce pas un prétexte? Puisque la corporation reconnaît l’excellence de mon travail. — Qu’importe ce que les autres pensent. Pour moi, une personne soupçonnée d’hérésie perd toute qualification. — Mais je ne suis pas un hérétique! — C’est vous qui le dites! Guigne sortit précipitamment de l’atelier en refermant brutalement la porte. \ C’était l’été. Une diligence traversait les paysages du sud de la France, filant à toute allure vers Avignon. Jean-Baptiste, mon père, me raconta plus tard que ce voyage, entrepris pour mon mariage, enchanta ma mère et mes deux sœurs, Marguerite et Marie-Thérèse. Ma mère voyait dans ce déplacement des retrouvailles de famille : le plaisir de revoir son fils aîné ainsi que sa sœur, Marguerite; la curiosité de connaître sa nouvelle belle-fille. C’était enfin pour elle une grande joie de quitter son obscur espace lyonnais pour le Midi ensoleillé. — Je suis contente, dit-elle à mon père, que Fleury veuille se marier. Mais je suis inquiète aussi. On ne connaît rien de cette Marie-Marguerite qu’il a choisie. — Ta sœur nous a écrit son assentiment tout en nous certifiant que Fleury était follement amoureux. — La folie en amour détruit souvent le mariage. — Qui a dit ça? C’est de la superstition! La plus jeune de mes sœurs, Marie-Thérèse, quinze ans, pelotonnée tout contre notre père, demanda : — Quand arriverons-nous en Avignon? — Soyez patientes! Soudain, l’échange fut interrompu par le bris d’un essieu. On était en pleine campagne. Émoi des passagers. Cris perçants des deux jeunes filles Mesplet. La diligence avait été secouée, mais n’avait pas versé sur le côté. Le cocher aida chacun à sortir : — Il y a plus de peur que de mal, dit-il. Nous sommes à proximité d’Avignon. — C’est tout près de Villeneuve, remarque mon père. Une petite marche nous fera du bien... Il récupéra les bagages et s’engagea avec sa famille dans un sentier. On apercevait, dans le lointain, la masse énorme du fort féodal Saint-André. La bénédiction nuptiale devait avoir lieu dans la chapelle du couvent des récollets de Villeneuve. Près de la balustrade, nous étions agenouillés sur des prie-Dieu, ma fiancée et moi. Face à nous, le père Guigne manifestait son impatience en raison du retard de mes parents. Il fronçait les sourcils, alors que la joie se lisait sur tous les visages. Enfin, mon père et ma mère pénétrèrent dans la chapelle par le porche principal et se précipitèrent vers le chœur, suivis de mes deux sœurs qui crièrent : — Fleury! Fleury! Sans leur donner le temps de souffler, le père Guigne commença la cérémonie : — Fleury, acceptez-vous de prendre pour épouse Marie-Marguerite, ici présente? — Oui, je le veux. — Marie-Marguerite, acceptez-vous de prendre pour époux Fleury, ici présent? — Oui, c’est mon amour. Mécontent de cette réponse, Guigne bâcla la cérémonie : — Répondre " oui " suffit. Je vous déclare donc mari et femme. Soyez fidèles à l’Église et vous serez heureux... Des invités crièrent : — Embrassez-vous! Guigne chuchota : — Vous le ferez en dehors du saint lieu! Mais je passai outre et embrassai longuement mon épouse. Puis le défilé des invités quitta la chapelle pour se rendre à proximité, à la maison de campagne de ma tante Capeau-Girard. La noce se déroula en plein air, sous les arbres. Des musiciens jouaient des airs de folklores avignonnais et lyonnais. Les invités s’assirent autour de tables décorées de guirlandes de fleurs. J’observais mes parents, qui parlaient joyeusement avec les Piérard. Mon père disait : — Nous avons été retardés par cet accident. Nous avions hâte de vous rencontrer. Nous sommes très heureux de cette union. — Fleury est tellement vaillant et aimable, disait le père de la mariée. Ils sont heureux ensemble. — Ce que nous voulons, c’est leur bonheur, répondait Jean-Baptiste. Je peux vous assurer que Fleury est passé maître dans son métier. Il saura avoir à cœur la sécurité de son foyer. — Je n’en doute pas! Quoi de neuf à Lyon? — Nous n’entendons parler que de la guerre que Louis XV vient de déclarer aux Anglais, en raison de leurs actes de piraterie. En pleine paix, ils ont saisi, dans différents ports, trois cents de nos vaisseaux de commerce. — Cette guerre peut s’étendre à toutes nos colonies. Peut-être même au Canada? — C’est fait. Le roi a déjà envoyé le marquis de Montcalm avec une armée pour défendre la colonie. — Ah! dis-je, j’aimerais bien m’y rendre un jour et jouir de la liberté des grands espaces. J’espère que le Canada restera français! — Oh! mon cher Fleury, reprit Marie-Marguerite, restons sous le soleil d’Avignon. Quels dangers que de vivre sur une banquise avec des ours et des sauvages! Tous les convives sourirent et j’enlaçai ma jeune épouse sans rien ajouter. ***
III LA RAGE DE L’INQUISITION
Comment sommes-nous sortis de la barbarie? C’est qu’heureusement il s’est trouvé des hommes qui ont plus aimé la vérité que redouté la persécution. Diderot, Lettre à Raynal
Le banquet des noces était déjà avancé quand le père Guigne apparut et prit place à la table d’honneur. D’un ton aimable, Jean-Baptiste lui dit : — Nous vous attendions, mon père. Guigne, désagréable : — Moi aussi, je vous ai attendus dans la chapelle. Jean-Baptiste, condescendant : — L’important... c’est d’être ensemble pour célébrer l’union de deux amoureux. Tout le monde acquiesça. Sauf Guigne. Marguerite Capeau-Girard, heureuse : — Levons nos verres en l’honneur de Fleury et de Marie-Marguerite. Alors que tous s’exécutaient joyeusement, ma tante poursuivit : — Je crois que c’est l’occasion d’annoncer mon cadeau de mariage. Fleury héritera de mon atelier d’imprimerie et de ma librairie. Que Dieu lui prête une longue vie et lui accorde, ainsi qu’à sa jeune épouse, beaucoup de bonheur! Je me levai vivement pour exprimer ma reconnaissance. Plus prompt, Guigne prit la parole : — C’est une décision prise à la hâte, Madame, dit-il. Vous ne pensez pas sérieusement mettre votre imprimerie entre les mains de ce jeune homme qui a déjà des opinions très avancées! Jean-Baptiste se dressa alors pour me défendre ainsi que le métier : — Il faut noter, mon père, que Fleury a toujours eu des opinions de liberté et non pas hérétiques. Murmures approbateurs des imprimeurs. Nouvelle intervention du religieux : — La liberté... quel vain mot et qui ne veut rien dire... libre de quoi et de qui? Nous appartenons tous à Dieu! C’est alors que, perdant tout contrôle, je rétorquai: — " Il est temps de briser ce joug infâme que la stupidité a mis sur notre tête, que la raison secoue de toutes ses forces ", a écrit Monsieur de Voltaire. Jetant un coup d’œil vers Guigne, je poursuivis : — " Il est temps d’imposer silence aux sots fanatiques gagés pour annoncer ces impostures sacrilèges, et de les réduire à prêcher la morale qui vient de Dieu, la justice qui est dans Dieu, la bonté qui est l’essence de Dieu, et non des dogmes impertinents qui sont l’ouvrage des hommes... " Le père Guigne fulmina, comme j’ajoutai : — " ... Il est temps de consoler la terre que des cannibales déguisés en prêtres et en juges ont couvert de sang... " Tout en parlant, je jetai un autre coup d’œil vers les imprimeurs : ils semblaient vraiment impressionnés. — " ... Il est temps d’écouter la nature qui crie depuis tant de siècles : ne persécutez pas mes enfants pour des inepties. Il est temps, enfin, de servir Dieu sans l’outrager. " Hors de lui, Guigne quitta la fête. Ma tante courut derrière lui en criant : — Ne vous fâchez pas mon père, il est encore jeune... Furieux, le récollet hurla : — Hérétiques! Vous êtes tous des hérétiques! Vous ne méritez aucune bénédiction... L’Inquisition y verra! Guigne regagna son couvent avec les deux frères convers qui l’accompagnaient. Bouche bée, Marguerite Capeau-Girard resta là un long moment, figée sur place, les larmes aux yeux. Tout doucement, le soleil déclinait et le nombre de convives diminuait. La musique rythmée des danses devenait plus lente, plus douce. J’entendis mon père dire à son voisin de table : — À Lyon, ce qui retient l’attention, c’est la querelle entre le père Xavier Tolomas et le grand encyclopédiste d’Alembert. Le jésuite prêche en toutes occasions contre l’Encyclopédie qu’il prétend être l’œuvre de " corrupteurs publics des mœurs ". Pour ma part, je vous avoue que je suis fier de l’imprimer... Le soleil se coucha. On alluma les bougies dans la maison. On continua de parler, de manger et de boire autour d’une grande table; il ne restait plus que les deux familles et les plus proches. Devant l’inquiétude de sa belle-sœur, Jean-Baptiste remarqua : — Ce père Guigne est vraiment colérique! — Certes, et surtout puissant! Je crois que Fleury a dépassé les bornes, rétorqua ma tante. — C’est un cœur ardent. Avant d’épouser cette chère Marie-Marguerite, il était déjà fiancé à la Liberté, ajouta mon père. La discussion fut interrompue par ma mère : — Cesse de parler, Jean-Baptiste. C’est le moment de s’occuper des jeunes mariés. — Tu as raison, ma mie. Allons-y... Selon la coutume, les parents devaient reconduire les nouveaux époux dans leur chambre nuptiale. Mon père et ma mère nous accompagnèrent jusqu’à la porte de la pièce qui nous était réservée à l’étage supérieur. Ils nous embrassèrent et nous laissèrent seuls. \ Je défis la longue chevelure de ma belle, je l’enlaçai, la caressai, la dévêtis, l’embrassai partout et la portai sur un grand lit à baldaquin. Couchée nue devant moi, elle était de toute beauté. Je m’empressai de me déshabiller à mon tour et de l’étreindre de nouveau. Au plus fort de mes caresses, ma pensée voyagea dans le passé. Je revis l’insoutenable image des soubresauts de mon grand-père pendu... Cette vision atroce se confondit avec la réalité des chairs frissonnantes de nos corps. Tout en allant et venant entre les jambes de ma bien-aimée, je retrouvai le visage adorable de ma jeune femme et le passé s’effaça un instant. Soudés l’un à l’autre, souffles et gémissements allaient de pair. Puis ma pensée plongea de nouveau dans le passé. Mon grand-père écartait la foule des ouvriers en colère et marchait dignement vers l’échafaud d’où je le regardais : — Non! Nooonnn! criais-je. Ce fut un cri intérieur mêlé de plaisir et de douleur. Marie-Marguerite n’avait rien entendu. Mais elle était si près de mon cœur qu’à cet instant elle attira mon visage contre le sien et le couvrit de baisers. Je revis le bourreau s’acquitter de sa tâche odieuse, après m’avoir remis à la foule. Le plaisir et l’affliction fusionnèrent dans un orgasme qui jaillit en nous dans toute sa plénitude. Je me revis enfant, marchant dans la foule, criant " Liberté! Liberté! " près de l’échafaud où venait de périr mon grand-père. Entre les bras de mon épouse, je repris ce cri. Elle me regarda un instant, étonnée, puis elle se remit à m’aimer follement. La Liberté avait désormais ses yeux et ses lèvres. Et mon grand-père, le regard... non d’une victime, mais d’un héros. \ Ma tante Marguerite se rendit chez le supérieur des récollets, qui l’avait convoquée. J’étais très inquiet pour elle. La puissance de l’Église était infinie, même dans les royaumes où l’Inquisition avait cessé d’allumer des bûchers! En France, la tolérance religieuse était au niveau zéro depuis l’expulsion des protestants à la fin du règne de Louis XIV. Dans les États pontificaux, les prisons romaines devenaient les tombeaux des hérétiques. Il suffisait de la dénonciation d’un supérieur de religieux pour subir les tourments réservés aux damnés. Depuis mon intervention lors du mariage, le père Guigne ne décolérait pas. Ma tante m’avait fait part de sa rage. — Ce Fleury ruinera votre commerce et votre famille. En plus, vous lui avez mis entre les mains la meilleure jeune fille de notre paroisse. Vous allez tout droit vers la damnation! — Père Guigne, avait-elle répondu, je me suis excusée et je vous ai donné ma parole que tout rentrerait dans l’ordre dès que j’aurais mis les choses au point avec mon neveu. — Bon! J’accepte vos excuses. Je vous fais entièrement confiance. L’offre intéressante que j’ai à vous proposer en est la preuve. J’ai pensé confier à votre atelier l’important contrat d’impression des catéchismes. Marguerite fut si contente qu’elle ne perçut pas les manœuvres du religieux pour nous plonger dans son enfer. — C’est merveilleux!, s’exclamait-elle. Je ne croyais pas recevoir une nouvelle aussi extraordinaire. Un tel contrat permettra à notre atelier d’être le plus important d’Avignon! Guigne développait sournoisement son plan. — Soyons toutefois bien clairs, ma chère Marguerite. Votre neveu sent vraiment le fagot. Il faut lui éviter le pire : la dénonciation auprès de l’Inquisition. Seule une bonne conversion peut contrer ce danger. À cet effet, je crois que l’influence de sa jeune épouse peut être bénéfique. Ma tante acquiesça et le religieux ajouta : — J’aimerais la compter parmi mes pénitentes. Grâce au sacrement de la confession, je pourrai la guider pour assurer le salut éternel de Fleury. Le fourbe se voyait déjà triompher. Il confia à ma tante, qui ne pensait qu’au contrat plantureux, qu’il comptait sur elle pour inciter sa nièce à le choisir comme confesseur. Il se leva ensuite et reconduisit, jusqu’à la porte de son bureau, celle qu’il voulait sa complice : — Je crois aussi, lui avoua-t-elle, que c’est une bonne solution. Et le contrat des catéchismes? — Ne vous tracassez pas. Je m’en occupe, comme vous vous intéressez au bonheur de nos chers enfants... Le père Guigne referma la porte derrière ma tante. Je vous laisse imaginer la joie de cet homme infâme qui venait de piéger une pauvre veuve avec l’appât du gain. Quelques jours plus tard, je travaillais à la fameuse impression des catéchismes des États pontificaux. Avec un typographe, j’étais en train de composer le texte en caractères de plomb en suivant comme modèle l’exemplaire d’une ancienne édition. Ma tante vérifiait d’un œil méfiant des pages nouvellement imprimées de l’ouvrage. Elle n’était plus la même femme depuis sa rencontre avec Guigne. L’atmosphère de l’atelier devenait pénible. Nous devions redoubler de prudence; à côté des piles d’exemplaires du catéchisme, nous imprimions une réédition clandestine du Poème sur la loi naturelle de Voltaire. À tout moment, un ou deux récollets pouvaient surgir soi-disant pour examiner les épreuves de leur ouvrage dogmatique. Je me sentais non pas craintif, mais nerveux. \ Entre-temps, Guigne devint le confesseur de ma femme. Influencée par ma tante, elle se confessait beaucoup plus que d’habitude : — Ma fille, disait le récollet, je ne peux vous donner l’absolution si vous ne me promettez pas de travailler au salut de Fleury. — Je l’aime tellement. Après avoir été heureuse ici-bas, je ne voudrais jamais être séparée de lui. Ensemble sur terre, nous serons unis au paradis. — C’est parce que je sens la force de votre amour pour Fleury que je veux que vous lui évitiez la damnation éternelle. — Je suis assurée qu’il m’écoutera, mon père, car il m’aime. — Je compte sur vous, mon enfant. Je ne souhaite qu’une chose, votre bonheur. Fleury s’est laissé influencer par des écrits impies. Jésus est miséricordieux. Il pardonne quand il y a repentir. Dans le fond, je crois que Fleury est une bonne nature. — J’en suis convaincue. Maintenant, je vous demande l’absolution, mon père. — La prochaine fois, quand vous aurez mis à exécution votre bonne résolution. Et n’oubliez pas : si vous ne sauvez pas Fleury, dit-il d’une voix terrible, vous serez damnée vous-même dans le feu éternel! Éternel! Éternel! Éternel! Traumatisée, Marie-Marguerite se sentit mal en sortant de la chapelle des récollets. Elle vomit tout près d’un arbre où ma tante l’attendait. — Qu’avez-vous Marie? Qu’est-ce qui vous bouleverse à ce point? Que vous a dit le père Guigne? — De prier pour le salut de Fleury. Je préfère ne pas en parler davantage. — Laissons cela! Mais ces nausées… êtes-vous enceinte? Marie-Marguerite, contente et bouleversée en même temps : — Vous croyez? Alors, je suis heureuse! — Nous prendrons soin de vous, ma chère enfant. En pensant aux paroles du père Guigne, son front se rembrunit. La voix terrible du moine résonnait encore dans sa tête alors qu’elle arrivait à la maison. Un jour, je fus pris dans une controverse avec le supérieur des récollets, en présence de ma tante. Guigne soulignait de nombreuses coquilles et même certains commentaires qui s’étaient subrepticement glissés dans l’impression d’un ouvrage. — Mon cher Fleury, je vous avais confié l’impression du Dictionnaire antiphilosophique de l’abbé Chaudon, qui défend adroitement notre sainte religion contre le démoniaque Voltaire, et j’y trouve plein de coquilles. — C’est habituel de trouver quelques coquilles dans un ouvrage aussi volumineux. — Cette fois, il y en a vraiment trop. De plus, et c’est trop fort, il y avait même une réplique de Voltaire à la fin de l’ouvrage! — C’est une erreur. Mais je pense que c’est providentiel. En publiant ses sottises, Chaudon fait plus de mal que de bien à l’Église. Haussant le ton, le religieux me demanda : — De quel côté êtes-vous, Mesplet? Je ne répondis pas. Il regarda sévèrement ma tante, comme s’il la blâmait. Elle demeura interdite, dans le plus profond silence. — Vous êtes ici dans les États de Sa Sainteté, me rappela-t-il. Ce n’est pas un refuge d’hérétiques. Il me foudroyait d’un œil fanatique, ajoutant : — Ne jouez pas au plus fin. Corrigez-moi toutes les fautes dans l’ouvrage de Chaudon. Et, surtout, extirpez-moi la page de Voltaire! Furieux, il se dirigea vers la porte. Ma tante paraissait effrayée. Je me remis à l’ouvrage. \ Par une belle journée ensoleillée, Marie-Marguerite et moi faisions un pique-nique au bord du Rhône. Nous étions heureux. Marie était enceinte. Je caressais sans cesse son ventre et j’écoutais le cœur du bébé, quand elle me dit : — Méfie-toi du père Guigne, Fleury. Méfie-toi de lui! — Je ne le crains pas. — J’ai l’intuition qu’un malheur nous guette. — Ne t’inquiète pas. Je sais me défendre! — Oui, mais le père Guigne et ses récollets sont bien près de la terrible Inquisition. J’ai peur, Fleury. Je pris un air serein pour ne pas l’effrayer davantage et l’enlaçai : — Rassure-toi, ils ne m’auront pas! — Le père Guigne est venu plusieurs fois à l’atelier se plaindre et menacer ta tante; il lui a demandé de te renvoyer à Lyon, sinon il te dénoncerait à l’Inquisition. — Il a fait ça? Et ma tante ne m’a rien dit! Pleurant, Marie ajouta : — Elle en a fait mention, mais tu n’y as pas porté attention. Tu n’écoutes plus. Le combat en faveur de la liberté a pris toute la place en toi; nous, nous n’existons plus! — Dis-moi tout ce qu’il a dit. Raconte... ne me cache rien. — Il y a juste trois jours, quand tu t’es absenté pour chercher des rames de papier, ils ont pénétré encore une fois dans l’atelier... — Guigne et ses acolytes? — Oui. Ils sont entrés comme en pays conquis, arrogants, avec, sur les lèvres, des insultes plus virulentes qu’auparavant. Le père Guigne disait à ta tante : " Chère Madame, mon seul objectif est de travailler à votre salut. Comprenez bien cela. Je lutte contre l’hérésie. En m’appuyant, vous sauvegardez votre imprimerie et vous préservez du malheur la jeune Marie-Marguerite et l’enfant qu’elle porte. " Ta tante l’a assuré de son appui. " Quand je parle d’hérétiques, a-t-il précisé, j’entends les écrivains qui se disent philosophes, qui ne croient ni à Dieu-Jésus ni au Diable. Et Fleury est l’un de leurs imprimeurs. Quelle abomination! " — Je ferai tout mon possible, mon père, disait ta tante, pour qu’un tel scandale cesse! Vous pouvez compter sur mon entier dévouement. — Vous êtes une digne fille de notre mère la Sainte Église. Je reconnais là la force de votre foi... En pleurant, Marie-Marguerite me supplia : — Je t’en conjure, Fleury : cesse d’imprimer ces ouvrages philosophiques interdits, pour la sauvegarde de notre foyer. Je ne répondis rien. Je prenais conscience de l’emprise de Guigne sur les esprits de mon épouse et de ma tante. Au coucher du soleil, nous avons regagné Avignon en silence. \ – Ah! ce fanatisme effroyable! remarqua Franklin. Certains passages de la Bible n’incitent sûrement pas à la tolérance! Que de villes où la population est passée au fil de l’épée sur les ordres d’un dieu vengeur! Des centaines de pages de ce livre dégoulinent de sang. Pour une ligne parlant de fraternité, des milliers d’autres sont empreintes d’une cruauté incroyable. – Certes, commenta Paine, on y lit bien des choses qui ne peuvent avoir été inspirées par Dieu, du moins pas par un Dieu de bonté qui ne désirerait que le bonheur de ses enfants. C’est le livre de la Nature qui renferme la vraie révélation divine. La corporation des libraires imprimeurs des États pontificaux comptait deux mille ouvriers, dont une bonne partie fonctionnait clandestinement. Nos presses rivalisaient avec celles de Genève et d’Amsterdam pour inonder de libelles anti-papistes les provinces d’alentour, masquant d’un nom fantaisiste le lieu d’impression. Le père Guigne n’ignorait pas la puissance de l’imprimerie clandestine d’Avignon. Aussi sa communauté avait-elle décidé de réagir en s’attaquant d’abord aux ateliers appartenant à des veuves, sachant ces dernières plus vulnérables et surtout plus dévotes. D’où l’intervention des récollets contre mon action. Il fallait qu’ils parvinssent à miner ma crédibilité auprès de ma tante. Ce ne fut pas facile; mais ils y réussirent en misant sur son ignorance et sur sa naïveté. — La vie devient intenable pour moi, me dit-elle après une visite des récollets. J’ai besoin de ta collaboration, Fleury. — Mais elle vous est toujours assurée, ma tante. — Je connais ta compétence, le problème n’est pas là. Ce sont les idées que tu défends; c’est l’utilisation de mon imprimerie à cette fin. — Mais, y a-t-il de plus beaux combats que ceux en faveur de la liberté? — Pense aussi à ma propre liberté. Elle est menacée par tes agissements. Prends garde à l’avenir! Peu après, le père Guigne rencontrait de nouveau ma tante à son presbytère : — Après la découverte que des frères convers ont faite à votre atelier, je suis dans l’obligation de désavouer le contrat des catéchismes. — Est-ce possible? L’ouvrage est en chantier et de nombreux exemplaires sont déjà imprimés... — Je ne peux permettre qu’un livre de piété comme le catéchisme sorte des presses conduites par Mesplet. — Vous exagérez sûrement le rôle de mon neveu. — Vous croyez? Prenez connaissance de ce texte de Voltaire imprimé dans votre propre atelier. Le religieux sortit un livre d’une boîte cadenassée et se mit à lire d’une voix tonitruante, s’intensifiant à la dernière phrase : Que nous importe, après tout, que ce monde soit éternel ou qu’il soit d’avant-hier? Vivons-y doucement, adorons Dieu, soyons justes et bienfaisants; voilà l’essentiel, voilà la conclusion de toute dispute. Que les barbares intolérants soient l’exécration du genre humain, et que chacun pense comme il voudra! Alors que Marguerite montrait des signes de stupeur, Guigne commenta : — Horrible! Horrible! Notre Sainte Église n’aurait plus aucun rôle à remplir ici-bas! C’est plus que de l’hérésie, c’est de l’athéisme! Renvoyez votre neveu! Un tel imprimeur est un danger pour la foi. — Je suis ruinée! Je suis ruinée! répéta Marguerite, désemparée. — Ayez confiance en la Providence, dit Guigne d’une voix mielleuse, si vous exécutez mes ordres... Effondrée, ma tante revint à l’atelier en pleurant. J’accourus vers elle, la soutins et la fis asseoir sur une pile de papier. — Tante! Qu’avez-vous? — C’est fini! C’est la ruine! Pendant ce temps, c’était au tour de Marie-Marguerite de subir les foudres du moine. — Non! Non, mon père! murmurait-elle à travers la grille du confessionnal. Ce que vous me demandez là est au-dessus de mes forces. Fleury est bon envers moi. C’est un époux honnête. — Ma fille, le salut de l’enfant que tu portes est en danger si tu continues à soutenir Fleury. Notre mère la Sainte Église est indulgente et patiente. Mais malgré mes objurgations, Fleury poursuit l’impression d’ouvrages " philosophiques "! — Mais je l’aime! — Ton salut dans l’autre monde importe davantage que l’amour dans celui-ci. D’ailleurs, Jésus lui-même te soutiendra pour t’éviter les feux éternels... Tout en parlant, le religieux fixait sévèrement le visage de Marie-Marguerite à travers la grille. Il persistait à la torturer mentalement, sachant très bien que c’était une femme psychologiquement fragile : — Réfléchis! ajouta le scélérat. Un sacrifice de quelques moments peut te mériter un bonheur sans égal. Souhaites-tu que ton enfant soit damné dès sa naissance? — Jamais! — Tu sais quoi faire désormais : mettre Fleury au pied du mur; l’obliger à choisir entre votre amour et son action d’imprimeur militant. Récite ton acte de contrition. Le prêtre donna son absolution d’un geste ample, en baragouinant du latin. \ Le grand Inquisiteur se promenait avec le père Guigne, dans le jardin du couvent des récollets : — Vous qui êtes un gardien dans l’ordre de Saint-François, vous avez raison d’être vigilant. L’hérésie fait des progrès immenses. Il faut y mettre un frein. — C’est surtout au moyen de l’imprimerie que nos ennemis agissent. Je désire porter à votre attention le cas du jeune Fleury Mesplet. — Parlez en toute confiance, mon père. La Sainte Inquisition n’a plus le pouvoir qu’elle avait autrefois, mais nous sommes encore assez puissants pour faire emprisonner les hérétiques, sinon les brûler sur la place publique comme en Espagne. — Oui, c’était le bon temps! Les damnés, les suppôts de Satan avaient le sort qu’ils méritaient. Je me console en songeant que nos prisons ne sont pas douces pour eux. Moins spectaculaires, nos méthodes sont aussi efficaces. — Nous devons être sans pitié envers Voltaire et ses disciples qui préparent, sans l’avouer, une terrible révolution. — Mesplet est complètement engagé avec cette engeance. J’ai tout essayé pour l’en détourner. Il est impossible d’arrêter son action, sinon en le détruisant lui-même. — Je prendrai les dispositions qui s’imposent pour préserver les États de Sa Sainteté d’une telle canaille. Le grand Inquisiteur quitta les jardins du monastère. \ Pendant qu’à l’étage supérieur de la maison, Marie-Marguerite souffrait des douleurs de l’enfantement, au rez-de-chaussée, ma tante et moi, nous nous chicanions : — Si tu refuses de m’écouter, je te chasse... — Et pourquoi? Je fais du bon travail. — Tu es devenu une menace pour notre famille. — C’est encore le père Guigne qui vous alarme? Furieuse, Marguerite m’ordonna de cesser d’imprimer des ouvrages prohibés : — Jamais je ne renoncerai à ma liberté d’imprimeur. — Si c’est comme ça, tu ramasses tes affaires et tu quittes la maison et l’atelier. C’est la seule possibilité que tu me laisses de sauver le reste de mes biens. — Si tel est votre désir, je partirai avec ma petite famille. — Le père Guigne, qui est le confesseur de ton épouse, t’a dénoncé à l’Inquisition. Tes jours sont comptés. Tu te retrouveras dans les terribles prisons romaines! L’entendant geindre, je montai à l’étage auprès de mon épouse. — Ne t’en fais pas, Marie, après la naissance de notre enfant, nous quitterons Avignon pour Lyon. Mon père nous accueillera chaleureusement, j’en suis assuré. — Ah! Fleury, je souffre tant! Il me semble que le bébé est prisonnier à l’intérieur de mon corps, qu’il ne sortira jamais. — Ne t’inquiète pas, je suis là. — C’est terrible, ce que ta tante vient de dire. Elle nous chasse donc? — Ses paroles ont sûrement dépassé sa pensée... — Qu’importe! Il est trop tard. Je poursuivis le dialogue en tentant de calmer ses appréhensions. Puis je m’assoupis à son chevet. Au cœur de la nuit, je fus réveillé par ses cris, des cris à fendre l’âme. J’appelai ma tante qui accourut dans notre chambre en montant précipitamment l’escalier. — Mon Dieu! C’est le moment, dit-elle. J’envoie notre bonne quérir la sage-femme. Puis elle se pencha sur Marie-Marguerite : — Courage, ma fille! Tout ira bien! — Je sais que je vais mourir. Je ne veux pas que mon enfant naisse pour être damné. J’ai peur! J’ai peur! — Calmez-vous! Ne craignez rien! Nous sommes là. Ma tante sortit de la chambre et revint peu après avec de l’eau pour éponger le front fiévreux de Marie-Marguerite : — Les portes du paradis sont fermées, disait-elle dans son délire. Le père Guigne me l’a affirmé. Tenant la main de ma femme, je lui chuchotai à l’oreille : — La force de notre amour te sauvera. Elle répétait sans cesse qu’il était trop tard. Elle me murmura quelques mots à l’oreille. Avec des cris atroces, elle accoucha d’un enfant mort-né. Puis elle expira dans mes bras. J’étais désespéré. Le cœur débordant de douleur, je vis ma tante remettre le corps de notre enfant à la sage-femme qui venait d’apparaître. Moi, je tenais ma bien-aimée tout contre moi comme pour l’arracher à la mort. Je ne pouvais admettre qu’elle me fût enlevée. Je criais son nom comme un fou. Sa tête inerte retomba sur mon épaule et je baisai ses yeux ouverts sur l’éternité. J’étais anéanti. Et je le suis encore aujourd’hui quand ce souvenir hante ma mémoire. \ Benjamin Franklin, qui avait attentivement suivi mon récit des manigances de Guigne, m’interrogea sur les derniers instants de Marie-Marguerite : — Qu’est-ce que votre femme a chuchoté avant de décéder? — Qu’elle préférait mourir avec l’enfant pour sauver son âme et celle du petit. — Ah! mon ami, le destin ne vous a pas épargné! Ce moine était un illuminé, il avait détraqué le cerveau de votre femme! — Il avait mis l’Inquisition à mes trousses dans l’espoir de m’emprisonner à vie. Complètement subjugué par mon récit, Paine voulait savoir comment j’avais pu échapper à ces assassins. Je me mis à raconter ma fuite des États pontificaux : " J’étais à ce point abattu que je souhaitais mourir à mon tour. Seule la haine à l’égard de mes persécuteurs m’accrochait à la vie, ainsi que le souvenir de mon grand-père. Oui, il me fallait survivre et poursuivre la lutte, alors que mes ennemis croyaient m’avoir anéanti. Le père Guigne osa chanter le service funèbre de mon épouse et de mon fils. Il prononça même l’homélie, que je n’écoutai pas tant ma douleur était grande. Des larmes ne cessaient de m’inonder les yeux. J’eus la force d’accompagner ma tante au cimetière pour l’inhumation. C’est alors que je me rendis compte que des gardes de l’Inquisition surveillaient les lieux, peut-être, songeai-je, dans l’intention de me capturer. Mais je chassai cette pensée comme incroyable quand ma tante, à mes côtés, murmura : " Sauve ta vie, Fleury! ", tout en m’indiquant du regard un cheval blanc attaché à un arbre, tout près des voitures de quelques imprimeurs avignonnais. " Adieu, mon fils, me dit-elle, tous ces malheurs m’ont ouvert les yeux. Regagne Lyon! La monture est une bête fringante. Tu pourras leur échapper! " En prononçant ces mots, elle se mit à pleurer. Je me ressaisis. Alors que les fossoyeurs s’apprêtaient à lancer les premières pelletées de terre, je jetai une rose sur le cercueil qui réunissait les deux corps et me dirigeai rapidement vers le cheval blanc qui avait l’air d’un pur-sang arabe, l’enfourchai et partis au galop. Pris de vitesse, les gens de l’Inquisition tardèrent à se lancer à mes trousses. Ayant une bonne avance sur mes poursuivants, je me dirigeai vers le petit village de Viviers pour y trouver refuge. Parvenu devant la maison de l’imprimeur, ami de mon père, je frappai à sa porte. De l’intérieur, on regarda par le judas. – Que voulez-vous? s’enquit une voix d’homme. – Servir la Liberté. – Comment? – Avec mon cœur et le poinçon. – Quelle presse manœuvrez-vous? – Une presse libre. – Entrez. Vous êtes chez vous. – Je suis Fleury Mesplet. – Le fils de Jean-Baptiste de Lyon! Venez camarade. La porte s’ouvrit toute grande et l’ami me pressa contre lui. Peu après, les gens de l’Inquisition parvenaient à Viviers dont les habitants avaient beaucoup souffert de la chasse aux hérétiques, lancée sous le prétexte que la beauté de leurs femmes en faisait des sorcières. À l’annonce de l’arrivée des cavaliers, les villageois se claquemurèrent dans leurs maisons. À l’extérieur, il ne restait qu’une jeune fille en train de tirer de l’eau du puits communal. Menaçant, un cavalier de l’Inquisition l’interpella : – Hé! Fille du Diable, tu n’aurais pas vu passer un jeune homme d’une vingtaine d’années, monté sur un cheval blanc? La fille, le toisant : – Vous cherchez un cheval blanc? – Non, idiote, le jeune homme! La fille souriante et roulant des yeux : – Un jeune homme? – Ah! Ça commence à t’intéresser, sorcière! – Il est passé à toute vitesse dans la rue principale, sans s’arrêter, même pas pour me regarder... – Il fuyait le Diable. Ha! Ha! Nous te vengerons, la belle! Il se retourna vers les autres cavaliers qui l’accompagnaient et leur fit signe. Tous repartirent à bride abattue. \ Mon père m’avait raconté comment l’imprimeur de Viviers parvenait, par ses ruses, à tromper la vigilance de la censure; mais je ne pensais pas avoir le plaisir de le rencontrer un jour. Confortablement assis dans la cuisine de mon hôte, avalant un bol de lait, je lui fis part des malheurs qui m’accablaient et de la poursuite dont j’étais la victime. L’imprimeur Joseph Hayez, un contemporain de mon père, m’écoutait attentivement. — Ne t’inquiète pas, Fleury, dit-il, tu pourras regagner Lyon sans danger. Mais il faut t’éloigner au plus vite. Car même si Viviers ne fait pas partie des États du pape, leur influence se prolonge jusqu’ici. — À l’heure présente, mon signalement est sûrement donné aux mouchards de l’Inquisition. — Ce soir tu couches ici et demain, à l’aube, tu te mêleras aux pèlerins qui s’en retournent à Lyon après avoir été à Notre-Dame-des-Doms. — C’est excellent! — Ces pèlerins sont des membres de la confrérie des Pénitents noirs. Je te fournirai l’habit. C’est l’une de nos façons, à nous imprimeurs, d’aller et venir avec nos manuscrits d’ouvrages interdits, et cela sans être inquiétés. — Je pourrais en apporter moi-même à Lyon. — Non! Tu es en trop grand péril! Ta liberté, c’est ce qui importe! Comme entendu, je me joignis le lendemain matin aux pèlerins. Je me fondis sans difficulté dans ce groupe d’une cinquantaine de personnes. Vêtu d’un froc noir, la tête encapuchonnée, j’eus un sourire narquois au coin des lèvres quand j’aperçus des cavaliers de l’Inquisition passer au galop devant nous, en direction d’Avignon. Pour ma part, cette longue marche vers Lyon, l’obligation de chanter des cantiques, les arrêts dans différents sanctuaires, les accueils dans les couvents, enfin, la lenteur considérable de la marche me faisaient regretter mon cheval blanc. Mais la douleur continuait à m’étouffer. J’avais la tête et le cœur remplis de ma chère Marie-Marguerite. Il me semblait qu’elle marchait à mes côtés et qu’elle me disait : " Mon bien-aimé, je n’ai jamais douté de ton amour. Le paradis sans toi n’est pas le paradis. Oh! Qu’ils sont cruels ces fanatiques, porteurs de superstitions. Venge-moi Fleury! Venge notre amour! " Et mes larmes redoublaient, à la grande admiration des autres pèlerins qui s’imaginaient que je pleurais mes péchés. \ Lyon était splendide quand elle m’apparut enfin à cette aube de la fin d’un pèlerinage qui avait été pour moi un temps de réflexions intenses. Je revenais chez moi aussi nu qu’à mon départ, mais riche de mon expérience de maître imprimeur et d’un amour perdu, dont la tendresse avait baigné mon âme. Ah! que j’avais hâte maintenant de me replonger dans le foyer paternel, de retrouver ma mère, mes deux sœurs et mon père dans son atelier. Je distinguais déjà les vieux remparts en ruines et le pont de la Guillotière. La masse énorme de l’abbaye de Saint-Pierre et le Grand Collège de la Trinité. Je quittai le groupe des pèlerins, et me mis à courir comme un fou. Après avoir parcouru la rue de la Grenette et franchi la rue de la Draperie, je me retrouvai enfin rue Mercière. Mon père travaillait sur sa presse quand il entendit des hourras et des rires dans la rue. Il sortit pour constater la raison de l’explosion d’une telle joie. Il m’aperçut, alors qu’au milieu d’un groupe d’imprimeurs, je me débarrassais de mon froc de pèlerin. Je m’élançai vers lui, qui me serra dans ses bras nerveux en répétant, heureux : — Tu es libre! Tu es libre! Ma mère surgit; elle ne cessait de m’embrasser : — Mon Fleury! Les nouvelles étaient mauvaises à ton sujet. Nous étions inquiets! Mes sœurs, Marguerite et Marie-Thérèse, ne se lassaient pas de me couvrir aussi de baisers. Mais le bonheur de retrouver, à vingt-deux ans, ma famille était teinté de mélancolie... — Mon pauvre Fleury, ce n’est pas juste; tu as perdu ta femme et ton enfant. — Oui, maman. Ce n’est pas juste... Soudain, le souvenir de mon grand-père me revint à l’esprit et renforça mon courage. Car les imprimeurs qui m’entouraient, joyeux de mon retour, avaient aussi participé à la grande révolte de la liberté. © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |