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Patrice Servant
LA 21E MARIE
roman - extrait
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À l’échelle planétaire, chaque bonheur est compensé par un malheur d’égale amplitude afin de préserver l’équilibre de la dureté de la vie. Le choléra des pauvres est devenu la dépression des riches. Les malheurs se transforment, mais les malheurs sont. Tout comme les joies. Luciano Côté
1
C’est une sale histoire. La plus sale que j’aie vécue. Autant dire la vérité tout de suite. Si j’ai décidé de la raconter et de m’infliger la torture de revivre avec vous, instant par instant, ces trois jours et trois nuits fatidiques de l’automne 2000, c’est pour me libérer l’esprit. C’est pour mon propre salut. Voyez-vous, cette histoire m’empoisonne l’existence depuis deux ans. Elle me poursuit comme un mal de dos, jusque dans mon sommeil, alourdit comme une âcre moiteur le moindre de mes gestes, et assombrit la moindre de mes pensées. Je vis sous une chape de plomb. Chez moi, je veux dire dans ma vie, depuis ce temps, c’est la nuit. Une nuit sans lune. J’y ai perdu mon meilleur ami, l’essentiel de ce que j’étais, et, dans l’effondrement qui a suivi, ma blonde, ma maîtresse, mon emploi, ma maison et la moitié de mes cheveux. En voilà bien plus qu’il n’en faut pour venir à bout d’un honnête homme, me direz-vous. Pourtant, je tiens bon. Allez donc savoir pourquoi… Non, non, ce n’est pas parce que je suis malhonnête. Pas particulièrement, en tout cas. Je n’ai jamais volé que des voleurs et le fait qu’il se soit agi de représentants de l’impôt n’est qu’une nuance accessoire. Je vous dis cela, et surgit comme un mirage, dans mon esprit encore mal sevré de la disparition de mon ami, l’image de ce gros bourru, s’agitant dans son fauteuil de velours, le ton courroucé, une bière dans une main, une chip dans l’autre : " C’est dangereux, ce que tu dis, Crapule. Tu ne saurais ainsi opposer la légitimité à l’obligation légale de payer ton dû. Cela revient à cautionner l’anarchie et le désordre. La bureaucratie que nous entretenons est certes honteuse, mais comme une maladie vénérienne transmise dans l’amour, elle doit son existence à de nobles sentiments. " Ou quelque chose comme ça, qu’il aurait dit. C’était un pur, mon ami. Un grand baiseur, oui, un grand menteur et un grand buveur aussi, mais un pur tout de même. J’aurais pu raconter un tas de sornettes et me présenter comme une grande âme. Mais je ne suis investi d’aucune autre mission que celle de rechercher ma propre paix. En réalité, je me moque bien de la mémoire de cette pauvre folle. Qu’elle brûle en enfer, qu’elle soit rongée par les rats, qu’elle se gangrène à jamais! Et d’ailleurs, à parler franchement, je me moque tout autant de la mémoire de mon ami. En ce qui me concerne, il est parti et, jusqu’à preuve du contraire, la boule – c’est ainsi qu’il désignait la terre – est aux vivants. Et de ceux-là, je suis encore. Mais pour combien de temps, je ne le sais pas. Cela dépend un peu de vous. Car le seul moyen de m’en sortir et de regagner une certaine envie de vivre, le seul moyen de me purger l’esprit comme on se purge les intestins, c’est de partager ma douleur avec le plus grand nombre possible de gens, de la diviser entre vous tous. Alors, tous ensemble, vous formerez l’océan dans lequel je diluerai cet arsenic dont la concentration en mon seul petit lac annihile toute vie. De cette manière, je m’infiltrerai parmi les dix mille polluants et autres toxines qui vous usent tranquillement, en complicité sournoise avec le temps et la modernité. Vous ne sentirez même pas la différence. Moi si. Je l’espère. Je vous demande égoïstement de bien vouloir recevoir mon déversement toxique et participer à mon épuration. Disons que c’est d’écologie humaine qu’il est ici question. Je ne doute pas qu’il s’en trouve pour protester déjà; pour dire, non sans intelligence et peut-être avec l’expérience de la cruauté du destin, que c’est là un projet naïf qui ne saurait être porté que par un esprit immature. Ceux-là allégueront qu’en temps de trop rude épreuve, le commun des mortels, plutôt que de céder à l’illusion puérile d’espérer dissoudre son mal dans la foule, comme une cuillérée de sucre dans le café, aurait plutôt tendance à trouver refuge dans l’abondance d’alcool ou autres analgésiques de la lucidité. Évidemment. Pour le bénéfice des autres et à l’intention de ceux-là, je demande : mais que croyez-vous donc que j’ai fait depuis deux ans? Du petit point? Du soir au matin et du matin au soir, je me suis imbibé d’alcool à tel point que ma sueur empestait le scotch, que mes vêtements, jusqu’à mes chaussettes, en étaient décolorés et que je m’étais muni de briquets à incandescence de peur que mon haleine, exposée à la flamme vive d’un briquet courant, ne me fasse sauter comme un volcan! Au cours des deux dernières années, je n’ai habité mon corps que pour répondre, par intermittence, à des nécessités biologiques. Le reste du temps, je hantais ma personne; j’étais à moi-même un souffle de vent puant, une présence évanescente, une ruine, une voix rauque qui psalmodiait des chansons tristes. Je n’avais plus de l’homme que son appendice et il n’était plus bon qu’à distiller ma perte. Une nuit, il y a de cela une semaine, je me suis levé chancelant, sous l’impulsion d’une de ces urgences naturelles, et j’ai buté contre un gros chat gris que j’avais déjà vu et qui, comme moi, n’avait plus de nom. Je suis tombé, tel un grand arbre fauché au ras du sol. Je me suis abattu de tout mon long sur le plancher de bois dans un grand fracas, ma tête donnant violemment contre une des pattes étirées de la vieille chaise berçante que m’avait donnée sa mère. Le coup avait porté comme une décharge de plomb. Je me suis relevé lentement en portant machinalement la main à mon front mouillé. Il m’a fallu quelques minutes pour reprendre les esprits qui étaient à la portée de mon ébriété et trouver le bouton de la lumière de la salle de bains. Alors, je me suis découvert, dans le grand miroir, couvert de sang, la peau du front tailladée sur cinq centimètres, le bas de la coupure pendant telle une paupière qui aurait accueilli un œil de cyclope. Dans un état qui n’était plus l’état second de l’ivresse, mais l’état troisième de la panique, je me suis vu comme mon ami disparu. J’ai poussé un long cri et me suis douché à grande eau en me savonnant et en me frottant frénétiquement avec un gant de crin, jusqu’à ce que j’aie le corps à vif, que le jet bouillant se glace et que je tremble de tous mes membres. Puis, je me suis enrubanné la tête dans une grande serviette bleue que j’ai fixée bien serrée avec du sparadrap et je suis retourné dans mon lit. J’avais touché le fond de la barrique. Lorsque je me suis relevé le lendemain matin, cette idée que je vous ai énoncée, celle de tout raconter et de guérir en votre compagnie, avait germé. Comme s’il s’était agi du bulbe de cette idée, une énorme bosse traversée par une large nervure rose est apparue quand j’ai défait le grotesque turban dont je m’étais affublé. J’ai mis plusieurs jours à m’y résoudre, effrayé par la charge de travail que cela implique, terrorisé à l’idée de revivre ces moments. Mais l’idée s’est imposée à moi comme le soleil d’avril à la neige. À mesure que se résorbait l’enflure, l’idée prenait racine, fleurissait, s’épanouissait dans ma tête au point d’occuper tout l’espace. Alors, ce matin, sans plus d’alcool, mais au café noir, j’ai décidé de plonger. Ce projet que j’entreprends avec vous pour témoins sera la cure de mon corps autant que la cure de mon âme. Ou bien ce sera mon testament.
2
C’est une sale histoire, la plus sale que j’aie vécue. Mais quand je cherche à en situer le début, j’entends le moment précis où elle a commencé, je me surprends à entendre résonner dans ma tête le rire de Marilune et à sourire. Elle savait rire, la Marilune. Elle éclatait comme un pétard qui saute, comme une bombe de vie, comme un enfant. La tête rejetée en arrière, la bouche grande ouverte, les dents qui mordent le vent. Un rire tout en Ah! qui jaillit sans retenue, un geyser de joie. Je la vois encore, avec sa gorge fine qui tressaute, ses épaules fragiles qui dansent, ses cheveux châtains qui font des vagues et ses seins généreux qui battent la mesure. Oh oui! Elle savait rire la Marilune. Quand on planifiait nos rencontres, je salivais autant à l’idée de l’entendre s’esclaffer qu’à l’idée de lui faire l’amour. Les deux sont directement liés d’ailleurs. C’est ce qu’il m’avait expliqué, par une de ces soirées arrosées qui nous soudaient chaque fois davantage : " Vois-tu, rire et jouir, c’est le même combat, qui consiste à s’abandonner et à balayer toutes ces inhibitions bienséantes, qui nous compriment comme des bonbonnes de gaz, pour oser n’être, pendant un moment béni, que chair et pulsion. Je te le dis par expérience, Crapule, si devant toi vingt femmes se tiennent et s’offrent comme proie, ne choisis pas la plus belle, la plus voluptueuse ou la plus intelligente. Ce sont là des critères bons pour le salon, non pour le lit. Pour prendre une décision éclairée, tu dois d’abord faire le drôle et regarder. Méfie-toi des ricaneuses, qui baisent nerveusement et sans audace. Méfie-toi tout autant de celles-là qui rient la main sur la bouche et qui étouffent leur rire comme un éternuement microbien. Ce sont des amantes pusillanimes et paresseuses qui baisent proprement, les lumières fermées. Fuis comme la peste celles-là qui rient pour la galerie, qui s’offrent en spectacle en pompant leurs pouffées. Elles sont du genre à se bourrer les seins, à coûter cher. Ce sont des mauvaises langues qui tournent la tête au dernier moment et feignent l’orgasme. Considère sérieusement celles qui rient avec bruit tout en baissant les yeux. Ce sont des timides, déstabilisées par ces secousses incontrôlées qui révèlent leur nature fébrile et délictueuse. Celles-là exultent dans l’intimité et s’embrasent dès la première caresse comme une allumette que l’on gratte. Ce sont des maîtresses lascives et ingénieuses, mais aussi enclines à s’attacher. Leurs soupirs d’extase sont une confidence sacrée, et celui qui les entend doit être prêt à s’abonner. Celles-là, on les marie et on les aime. Sache-le, mon ami, le choix le plus sûr, pour quelques heures d’agrément, est celles que le rire emporte naturellement, sans plus de retenue que d’exagération. Leur rire n’a pas de forme sonore particulière. Il peut être doux ou ferme, tout en Ah! ou tout en Oh! Mais il jaillit si librement, si harmonieusement, qu’il détonne par sa pureté, comme une fleur coupée à la boutonnière d’un politicien, et semble s’offrir comme une porte ouverte sur la personne qui le scande. Les porteuses de ce genre de rire sont de saines jouisseuses et généralement des esprits souples qui ne confondent pas frasque et fresque, tourisme et immigration. Ce sont les maîtresses les plus convoitées qui soient. " Ainsi parlait mon ami. Il avait la tête pleine de théories souvent incongrues qu’il me servait, à moi comme à d’autres, avec des gestes amples et des mots choisis, un peu crus et souvent drôles, davantage pour anoblir ses travers que pour exposer une compréhension lumineuse de notre chaos. Il n’y avait pas une once de prétention chez lui. Il était bon comme un perdant, paresseux comme un doué, généreux comme un pauvre. Du jour au lendemain, au gré de ses envies, il reniait sans regrets ses théories et se contredisait candidement, comme un météorologue ajuste sa science défaillante à la position effective des nuages…
3
Mon ami s’appelait Luciano Côté. Mais je ne l’ai jamais appelé par son nom. Je me souviens très bien de notre rencontre. C’était le premier jour de ma dernière année à l’école élémentaire. J’avais pouffé en pleine classe, comme si une tarte à la crème avait volé, quand ce nouveau venu au village, ce colosse qui me dépassait d’au moins deux têtes, s’était nommé. Plus tard, solidement flanqué des plus fanfarons de la classe, Schizo et Dent noire, j’étais allé à sa rencontre dans la cour de récréation. — C’est quoi ce nom-là, une marque de lasagne! lui avais-je lancé. — Non, c’est le prénom d’un très grand chanteur italien que ma mère aime beaucoup, avait-il répondu tout naturellement. — Elle est folle ta mère pour t’avoir collé un nom pareil. Compte-toi chanceux qu’elle n’ait pas préféré la conquête de l’espace à la musique, tu te serais appelé Spoutnik ou Apollo! Et toute la populace voyeuse et criarde de l’école, qui avait fait cercle autour de nous, avait éclaté de rire. Alors, le gros bourru avait foncé sur moi, comme un taureau qui charge, m’avait plaqué au sol, en me traitant de crapule et en criant que sa mère n’était pas folle. Il s’en était suivi une grande mêlée rageuse que le professeur, un vieil homme vigoureux, avait dispersée en tirant par les cheveux les combattants qui s’en étaient retournés larmoyants, en se frottant la tête à deux mains. N’empêche qu’à partir de ce jour, et jusqu’au jour de sa mort, vingt-cinq ans plus tard, pour moi, comme pour tous les autres d’ailleurs, Luciano Côté était devenu Spoutnik ou, à l’usage, Spout, tout simplement. J’ai tardé à vous dévoiler le nom de mon ami et ses surnoms parce qu’il m’apparaissait que ni l’un ni les autres ne rendaient justice à l’homme qu’il était. Si j’avais entamé ce récit avec les présentations d’usage, vous auriez spontanément reçu mon ami en souriant le nez haut, comme je l’ai fait naguère, et jugé qu’il était un homme de peu de choses. Je ne le voulais pas. Quand on a un nom rabouté, un surnom qui évoque un tabouret volant et un diminutif de ce surnom qui sonne comme un pet, il peut être malaisé d’être pris au sérieux. Mais telle n’a jamais été la volonté de Spoutnik. Là où il logeait, ce genre de souci n’avait pas sa place. En cela, son sobriquet satellitaire était plutôt bien trouvé et n’avait, finalement, rien de désobligeant. Dès le lendemain de l’incident d’ailleurs, mon ami était tout sourire et semblait s’en accommoder fort bien. Comme s’il y avait vu, pour peu que cela pût compter, une marque d’intégration. Car même enfant, Spoutnik ne se mêlait pas à notre groupe. Il nous observait, toujours distant, toujours ailleurs, comme s’il était en gravitation autour de nous. Il ne prenait pas part à nos disputes et restait totalement étranger à ces rivalités de popularité et autres enfantillages qui nous animaient bruyamment. Mais il n’était pas non plus de ces enfants renfermés et taciturnes que l’on voit parfois avec un pincement au cœur, en soupçonnant qu’ils sont malheureux ou mal aimés. À sa manière, il était joyeux et plein de vie. J’ai une image qui me revient parfois en tête. C’était la même année, toujours à l’école, dans la cour de récréation. On était en hiver et, comme chaque hiver, les véhicules de la voirie avaient formé une montagne de neige souillée qui devait bien faire trois étages. Spoutnik, plutôt que de se joindre à l’armée des assiégés ou des conquérants, se tenait à cent pieds de là. Il était debout, bien droit, au centre de centaines de pigeons affamés qui piaillaient plus fort que les deux armées en bataille. Il avait rassemblé ces oiseaux en émiettant du pain rassis, sans doute cueilli dans une poubelle voisine. De loin, on l’aurait cru sur un tapis grouillant de vermine. À un moment, ayant épuisé son pain, il se mit à tourner les bras comme des hélices, comme s’il avait voulu s’envoler aussi, courant et criant à travers les volatiles en panique qui décollaient dans un tourbillon de plumes et de cris. La scène était si saisissante que, sur la montagne, les chamailleurs se sont figés. Alors, nous avons assisté béats au spectacle de Spoutnik émergeant, le pas lent, de ce cyclone d’oiseaux, comme un héros de film hollywoodien qui sort nonchalamment d’un bouillonnement de feu. Il riait à gorge déployée, la tête et le corps maculé de fientes de pigeons, semblant ne pas voir ni entendre les guerriers au repos qui l’acclamaient en scandant son surnom. Car il importe de saisir que si Spoutnik ne se mêlait pas plus au groupe que l’huile à l’eau, ce n’était pas parce que nous l’avions banni, mais tout au contraire parce que nous lui reconnaissions une grandeur que nous n’avions pas encore atteinte. En réalité, c’était par crainte de lui paraître sots ou de l’ennuyer que nous n’insistions pas pour l’entraîner dans nos combines. Alors, un peu naïvement, nous usions de flatterie et tentions de nous attirer son estime en applaudissant à ses exploits. Nous n’étions certes pas encore des hommes, mais l’orgueil qui nous empêchait de l’approcher tout de go suggérait que nous étions sur la bonne voie. Aussi, cette distance s’était-elle installée naturellement, sans aucune acrimonie ni mépris de part et d’autre. J’ai compris un peu plus tard qu’elle n’était que le prolongement d’une distance réelle qui séparait les environnements dans lesquels nous évoluions. Alors que nous étions presque tous fils et filles d’ouvriers ou de commerçants, de ce genre de gens dont on a tout dit lorsqu’on a vanté leur ardeur à l’ouvrage, sa vie était déjà deux fois plus longue à conter que la nôtre. Il vivait seul avec sa mère et il était l’homme de la maison. Son père, je ne l’ai su que plusieurs années après, trempait dans des affaires louches d’import-export. Il avait péri dans un accident d’avion et il ne s’était trouvé personne pour pleurer sa disparition. Cet homme, qui levait facilement la main sur ceux de ses proches qui ne faisaient ni son poids ni sa taille, avait néanmoins pris la précaution d’assurer sa vie de fripouille d’un montant qu’elle ne valait pas, mais qui garantissait la sécurité de Spoutnik et de sa mère pour de nombreuses années. C’est l’été suivant la mort de son père que Spoutnik et sa mère s’étaient établis dans notre voisinage. Le choix de Saint-Marcel-du-Nord comme lieu de résidence avait été motivé par le désir de repartir à neuf dans un coin de pays qui leur était aussi inconnu que les gens qui l’habitaient. Autant dire un trou perdu, parce que pour la paix, Saint-Marcel était l’endroit tout désigné; à plus de quatre heures d’auto de la plus proche ville digne de ce nom, perdu au milieu d’une forêt infinie comme un atoll dans l’océan. Je parierais d’ailleurs tout l’argent que j’ai bu que vous n’en aviez jamais entendu parler avant aujourd’hui. Cependant, si la recherche de la paix et de la tranquillité avait été la source de la décision de quitter la grande ville, le moins que l’on puisse dire, c’est que la mère de Spout n’était pas douée en ces domaines. Car avant même la rentrée scolaire, on en parlait dans toutes les chaumières. Et je m’en souviens très bien. Il aurait fallu que vous y soyez, rien que pour voir la tête des gens sur leurs balcons. Par un beau soir de juillet, à cette heure où, la vaisselle rangée, hommes et femmes se berçaient dans la lueur du couchant; à cette heure où d’un côté à l’autre des rues les voisins ne se disaient rien avec beaucoup de mots, on a vu apparaître, arrivant par le sud, un petit bout de femme qui marchait d’un bon pas en bordure de la rue. Elle poussait un étrange appareil, une sorte de manche à balai relié à une roue de bicyclette, en fredonnant des airs inconnus, dans une langue inconnue. Ce faisant, elle saluait de la main tous ces gens qui la regardaient pantois, en leur souriant comme une reine de carnaval en plein défilé. À partir de ce soir-là, et tous les soirs jusqu’à sa mort tragique, Marie-Douce Lavie a poursuivi, sur la rue Principale de Saint-Marcel, son tour du monde à pied qu’elle avait entrepris quelques années plus tôt dans les quartiers huppés de la métropole. Tous les soirs, elle marchait. Qu’il ait fait froid à pisser des bâtons ou chaud à cracher de la vapeur, elle marchait… et saluait son public. Car il n’a fallu que quelques jours pour que le passage de la Marcheuse devienne un happening quotidien et que de tous les balcons on lui renvoie son salut et ses sourires, tandis que bourdonnait autour d’elle une marmaille joyeuse, sautant et trottinant. Elle calculait le chemin parcouru au centimètre près, avec ce mesureur de chaussée artisanal que Spout avait bricolé. Chaque soir, à son retour, elle en prenait lecture et reportait sa progression sur une immense carte du monde qui couvrait un mur entier du salon de leur demeure. La première fois que je suis allé chez lui, elle était rentrée dans la maison en lançant, folle de joie, qu’elle avait enfin atteint les Seychelles après des mois en mer. — Les échelles? avais-je questionné. — Les… SEYchelles, avait répondu Spout sans l’ombre d’un reproche. C’est un archipel de l’océan Indien. — C’est quoi un archipel? Comparé à nous, Spoutnik était un savant. Je ne sais trop à quoi cela était dû. Peut-être était-ce une réaction à la filouterie de son père. Il eût pu percevoir très tôt la turpitude de l’homme et avoir voulu s’en enfuir, le renier en quelque sorte, en s’ouvrant à un monde hors de portée de ce père indigne. Ou peut-être était-ce une transposition intellectuelle de l’excentricité de sa mère. Je ne sais pas. Mais il avait des connaissances sur une foule de sujets dont nous ignorions même l’existence. Il lisait Descartes alors que nous ne savions même pas encore en jouer. Et d’ailleurs, qu’il se soit intéressé à moi demeure une énigme. Parce que de tous, j’étais probablement le moins intéressant. Au risque de l’incohérence, je vous dirai que j’étais exceptionnellement moyen. À cet âge, il n’y avait rien chez moi qui me distinguait de la masse sinon, paradoxalement, cette aptitude à m’y fondre en toutes choses. Même le plus cancre de la classe, que nous appelions Potiche parce qu’il en avait l’intelligence, avait trouvé matière à me surpasser. À tant courir pour fuir nos coups, il en était venu à courir plus vite que moi et quelques autres. Mais moi, rien. Rien dont j’aie pu me vanter de faire mieux que les autres ou même de faire plus mal que les autres. Ni roter, ni sacrer, ni batailler, ni même, accessoirement, lire, écrire ou compter. Je vous dis, exceptionnellement moyen. Mais populaire, par contre. Comme le sont presque toujours les insignifiants. En cela, mon coup de gueule qui avait salué la venue de Spout dans la cour de récréation était sans contredit le geste le plus éclatant que j’avais encore jamais posé; et le surnom dont je l’avais affublé, la première manifestation d’un potentiel créatif. Peut-être fallait-il y voir un signe. Ce sont des facteurs extérieurs qui ont présidé à notre véritable rencontre. C’est-à-dire que, sans que lui ou moi y ayons souscrit, nous avons été placés en présence l’un de l’autre. Il habitait près de chez moi et, presque chaque matin, nous nous retrouvions au même moment sur le chemin de l’école. Lui marchait côté est du rang et moi, côté ouest. Puis, un bon matin, des semaines s’étaient écoulées, il est passé à l’ouest et j’ai pensé qu’il avait déménagé dans une maison en face de la précédente. Alors, pendant des semaines, nous avons marché côte à côte sans échanger un seul mot. Puis, un matin de printemps, je me souviens qu’il pleuvait des cordes et que je rechignais à partir parce que mes bottes de pluie étaient devenues trop petites, il était là devant chez moi et m’attendait, les pieds dans la boue, ses cheveux trempés lui tombant sur les yeux. — Salut, m’a-t-il dit comme s’il avait été là chaque matin. — Salut, ai-je répondu en empruntant le même ton. Rien de plus ce jour-là, mais le lendemain, nous avions notre premier dialogue. — Des sœurs? m’avait-il alors demandé. — Non. Le jour suivant, je lui disais que j’avais un frère qui portait encore des couches. À ce rythme de deux ou trois mots de plus chaque jour, une conversation s’est patiemment bâtie, comme une maison; une maison qui allait abriter notre amitié et à l’intérieur de laquelle, à peu près personne d’autre de sexe masculin ne fut jamais admis. J’ai vécu les semaines et les mois suivants dans un état de grâce. Pour la première fois de ma vie, quelqu’un s’intéressait à moi, me choisissait entre tous, et semblait voir en moi quelque chose de séduisant qui m’échappait à moi-même. Je ne savais pas pourquoi cet événement extraordinaire se produisait. Peut-être Spout m’était-il reconnaissant de l’avoir libéré de son nom ridicule; peut-être croyait-il lui aussi que sa mère était folle. Je ne comprenais pas, mais j’étais gonflé de fierté. Loin de son regard, je faisais le paon devant mes compagnons de l’autre époque qui me harcelaient de questions dans un chuchotement jaloux. " Mais de quoi parlez-vous? ", me demandait-on constamment. Je répondais à peu près : " Même si je vous l’expliquais, vous ne comprendriez pas. Continuez à taper sur un ballon, c’est de votre âge. " " Va chier Francœur! " Et je riais en goûtant le plaisir sucré de l’élévation… Avant que l’année scolaire ne se termine, nous étions devenus inséparables. Je l’avais rejoint parmi ses pigeons et la pluie de leurs fientes et il m’avait ouvert tout son univers de grenouilles disséquées et de rongeurs empaillés, de moteurs et de bricoles, de livres fantastiques, de courses contre les trains, de contemplation d’étoiles, de questionnements étranges, de cigarettes dérobées et de revues cochonnes… Je n’habitais plus un trou perdu où il ne se passait rien, mais un monde infini, aussi immense que la jonction de deux univers, le sien et le mien, que je découvrais par son entremise. Spout était devenu mon guide dans l’exploration de ma propre personne. Il n’était plus seul en marge du groupe. Nous étions deux. Il m’avait hissé sur son orbite et je partageais sa gravité… et sa légèreté aussi. Nous riions beaucoup ensemble. Vraiment, nous étions inséparables. — Comme Phobos et Deimos, lui avais-je dit au début des vacances. — Phobos et Deimos? — Les deux lunes de Mars, avais-je précisé sans l’ombre d’un reproche. Il avait éclaté de rire en me traitant de crapule et en me donnant une grande claque dans le dos. C’était la première fois que les rôles s’inversaient. Je me souviens très bien de ce matin-là. Nous étions au beau milieu du pont du chemin de fer qui s’étirait tel un long bras maigre entre les deux collines qui s’élevaient dans l’horizon de Saint-Marcel-du-Nord comme deux seins pointus. Nous y étions montés avec un lièvre gris que nous avions piégé la veille dans l’intention de le jeter du haut du pont, harnaché à un parachute de fortune découpé dans une nappe. La taloche de Spout m’avait fait échapper l’animal. Il avait fallu recommencer le lendemain. Spout a été mon premier amour. Bien sûr, notre relation n’a jamais été charnelle, mais si vous pensez que le cul fait l’amour, ne vous demandez pas pourquoi notre civilisation est dans la merde. Je veux dire que comme un premier amour, Spout était la première personne à surgir qui comptait plus pour moi que toutes les autres réunies, par qui je me définissais et dont la présence me manquait sitôt qu’il me tournait le dos. Comme un premier amour, il m’a initié à des dimensions de moi-même que je ne connaissais pas. C’est à travers lui que j’ai compris que j’existais; c’est dans son unicité que la mienne s’est révélée et c’est sous le feu de son soleil que j’ai cessé d’être mat. Comme un premier amour, le moment de sa rencontre a marqué un tournant dans ma vie; Spout a inauguré, dans l’érosion de l’enfance, cette faculté qui fait de nous des hommes et des femmes; celle de pouvoir s’éprendre de quelqu’un, de pouvoir partager ses joies et ses douleurs, ses doutes et ses rêves, et de vibrer à son diapason au point de presque avoir conscience de sa personne. Enfin, comme un premier amour, la ferveur de cette rencontre a constitué la mesure étalon qui a été mon point de référence pour toutes les relations que j’ai nouées par la suite. Cette ferveur n’a jamais connu d’égal. Voilà pourquoi je n’ai jamais eu d’autres amis, pourquoi j’ai toujours été malheureux en amour et pourquoi je me sens horriblement seul. J’ai aimé cet homme plus que je n’ai jamais aimé une femme; plus que je n’ai jamais aimé la mienne ou la sienne. La disparition de Spout m’a dévasté. Réduit en charpie. Depuis, chaque jour, comme une litanie, j’entends Reggiani. Mon ami, mon copain, mon frère, Ma vieille chance, ma galère, Mon enfant, mon Judas, mon juge, Ma rassurance, mon refuge, Mon frère, mon faux-monnayeur, Mon ami, mon valet de cœur, Je ne voudrais pas que tu meures, Je ne voudrais pas que tu meures.
4
Il était donc passé midi ce dimanche-là, lorsque Marilune, qui me chevauchait au grand galop en vue de la dernière étape de notre rallye charnel, a ri. Nous nous étions retrouvés dans un motel quelconque en bordure d’une route secondaire. Ce genre d’endroit, que vous avez peut-être fréquenté sans le dire, où le tapis, les draps et les murs sont d’un camaïeu de beige qui cache le laisser-aller des gens de ménage. Où l’on dit par politesse que cela sent le renfermé et où les murs sont si minces et la vocation des lieux si bien définie que l’on y jouit comme si l’on était dans une chorale. Nous étions donc bien affairés, lorsqu’un grondement sourd, répercuté dans le bois de la table de nuit brinquebalante, interrompit la cavalcade de Marilune. Le temps de tourner la tête, nous avons vu le téléphone portable que j’avais laissé là, et dont la sonnerie avait été mise au mode vibreur, s’agiter en tous sens, comme un animal affolé et rouler sous le lit. Marilune, s’esclaffant, s’était remise en selle pleine d’entrain et me fouettait la cuisse, usant de sa main comme d’une cravache. Quelques instants plus tard, son rire se muait en soupirs jouissifs auxquels je fis écho avec un râle assez proche parent du bruit qui nous avait distraits. Ce n’est que beaucoup plus tard, beaucoup trop tard, qu’il m’est venu en tête d’écouter le message que j’avais reçu. J’étais sur le chemin du retour. Deux heures, au moins, s’étaient écoulées. " Salut. Une femme est morte dans mes bras. Je ne crois pas l’avoir tuée." J’entends encore ces mots. Il avait parlé d’une voix glacée, si neutre et si désincarnée qu’elle n’en révélait que davantage la détresse qui l’accablait; trop grave pour qu’un cri puisse la rendre, pour qu’un sanglot puisse la contenir. La dernière fois que je l’avais entendu parler si mécaniquement, c’était lorsque sa mère avait roulé sous un camion. J’étais pétrifié. Je m’en veux encore. Je me déteste encore pour cela. Je n’aurais eu qu’à déplier le bras pour répondre. Je lui aurais dit : " Ne t’inquiète pas, j’arrive tout de suite. " Je me serais précipité. Je l’aurais serré contre moi, je lui aurais dit que je l’aime, j’aurais envoyé Marie-d’Orge chez elle, et lui, je l’aurais amené à la maison, je l’aurais aidé à se laver, j’aurais veillé sur son sommeil. Je l’aurais sauvé. Mais je ne l’ai pas fait. Au lieu de cela, je baisais sa femme.
5
Quand j’ai entendu le message de Spout, j’ai presque provoqué un carambolage sur l’autoroute. Je me suis rangé sur l’accotement en trois tours de roues, dans un tonnerre de klaxons et de crissements de pneus. Je l’ai rappelé précipitamment, aussi affolé que pouvaient l’être ceux qui avaient failli m’emboutir. Trois sonneries ont passé, longues comme trois éternités, et j’ai entendu ces mots : La lune est poilue et les pétroliers sentent la limace. Personne ne mange de terre cuite lorsque les bulles de savon sont cubiques. Le grand ours le prendrait mal. Je n’ai pas laissé de message. J’ai frappé sur le volant à me rompre les os et j’ai hurlé, comme s’il avait pu m’entendre, comme pour vomir mon désarroi, toutes les insultes que je ne lui avais jamais dites et que je n’avais jamais pensées : " Maudit fou! Sale imposteur de philosophe! Espèce d’extraterrestre écarté! Vieux débris d’amuseur public raté… " Vous comprendrez que je ne me rappelle pas les mots exacts, mais c’est sans importance. Je crois que la substance est là. Je me sentais… Je ne sais trop comment dire. Vous est-il possible d’imaginer un homme blessé, fauché par je ne sais quel hasard affreux, gisant sur le sol? Une de ses mains est écrasée sur un métal bouillant et il ressent un mal insupportable qui tord tout son corps. Si mal en point, frappé si durement, que tout mouvement lui est impossible. Il en est alors réduit à regarder sa chair cuire comme un morceau de poulet et à sentir les effluves de cuisine qui s’en dégagent. C’est ainsi que je me sentais. Une partie de moi, la plus précieuse, mon ami, brûlait des feux de l’enfer et j’en ressentais toute la douleur, mais je ne pouvais rien faire pour l’en soulager. Alors, j’ai roulé la pédale au plancher. Comme si j’avais nourri l’espoir pathétique que ce danger dérisoire allait me rapprocher de lui. Spout avait enregistré son message insensé trois jours plus tôt. Il était venu souper à la maison. Marie-d’Orge n’était pas là. " Nous sommes si tragiquement conditionnés que nous ne disons plus rien, Crapule. Nos sociétés sont formées des plus immenses troupeaux de chiens de Pavlov qu’il soit possible d’imaginer. Nous sommes à un tel point accoutumés à parler et à traiter avec des machines que nous en sommes devenus nous-mêmes. La machine qui domine l’homme, ce n’est pas de la science-fiction, c’est notre lot. Nous sommes des automates, des robots bandants. Tous ces mots que nous prononçons au quotidien ne servent plus à provoquer des rencontres, mais à les éviter. Au supermarché, à la caissière qui te tend ta commande, si tu dis Je t’aime au lieu de Merci, elle entendra Merci. Parce qu’il n’est pas prévu qu’elle entende autre chose. Parce que cela n’a pas de sens. L’emprise du sens sur nos vies est la pire chose que la modernité nous ait donnée! Regarde! " Et devant moi, il avait enregistré ces mots d’accueil incohérents. Il l’avait fait d’un trait, comme si l’absurdité affleurait autant à sa bouche que l’intelligence et la drôlerie. Puis, enfilant une longue rasade de bière et partageant mon rire, il avait ajouté : " Je suis certain, Crapule, qu’à peu près personne ne remarquera que ce message n’a ni cul ni tête. Parce que nous sommes conditionnés à entendre quelqu’un dire qu’il n’est pas là. Les esprits alertes qui noteront l’exception refuseront d’admettre l’absurdité. Ils rappelleront et chercheront un sens. Parce que dans l’empire du sens, l’absurdité est inacceptable; elle est cette erreur fatale qui fait planter les ordinateurs. Mais je te le demande, mon ami : à la base, avant toute cette intelligence qui nous fait bander sur nous-mêmes, avant ces sentiments qui nous font croire que nous sommes plus grands que l’infini, qu’est-ce qui nous distingue du babouin, qui comme nous a les fesses lisses, sinon la conscience de notre absurdité? Le refus de l’absurdité, c’est le début de la fin de l’humanité; la confirmation du règne de la machine. Sais-tu alors ce qu’ils finiront par trouver, ces esprits alertes en quête de sens? Las de chercher un sens qui n’existe pas et incapables d’admettre l’absurdité, ils concluront que je suis un poète! " Il s’était esclaffé en décapsulant une autre bière. C’est la dernière soirée que nous avons passée ensemble. Semblable aux mille autres qui l’ont précédée, hormis l’objet de notre délire. Ce jour maudit, alors que la seule idée que mon ami puisse souffrir me faisait défaillir, voilà que j’étais confronté à son esprit éclaté des plus beaux jours. De l’avant-veille. Mais quel était donc ce sinistre sort qui jouait les croque-morts dans un habit de clown? Je suis arrivé à la maison en tournant le coin de la rue sur les chapeaux de roue. Pas de nouvelles de Spout. Seulement un message de Marie-d’Orge qui me demandait comment s’était passée ma réunion du département de la Statistique. J’avais craint qu’elle ne m’attende. À cette époque, notre fréquentation avait environ quatre ans d’usure et elle passait de plus en plus de temps chez moi. Sa stratégie d’occupation, je le voyais bien, consistait à me placer devant le fait graduellement accompli de la vie commune, à la manière des puissances colonisatrices qui pactisent avec l’autochtone pour mieux le dépouiller. J’étais dans une sorte d’hébétude, d’incapacité totale. À la fois épuisé, brisé et taraudé par la culpabilité. Je me suis douché et j’ai avalé coup sur coup quelques bières. Je commençais à peine à rassembler mes esprits lorsque le téléphone a sonné. Je me suis précipité. C’était Marie-d’Orge. — Salut, mon chou, tu ne m’as pas appelée? — Excuse-moi, j’étais vanné. On a un peu fêté hier soir, comme on le fait toujours dans ce genre de réunions, et la journée a commencé tôt ce matin. Tu sais comment c’est… — T’as pas l’air à filer, toi. Tu veux… — Non, non, c’est rien que la fatigue. Et patati et patata, mais pas ce soir, je me sens las. J’ai besoin de temps. Pour en faire quoi, je ne sais trop, mais je trouverai bien. Il le faut. J’ai laissé un message à la secrétaire de mon patron. Salut Marie-Lugubre, dites à M. Turmel que je ne serai pas au bureau demain. J’ai une gastro-entérite d’enfer, ça me sort à pleins tuyaux par tous les orifices, hormis les oreilles. Je vous épargne la suite de la description. Le terrain était déblayé. J’ai rappelé Spout. La lune est poilue et les pétroliers sentent la limace. Personne ne mange de terre cuite lorsque les bulles de savon sont cubiques. Le grand ours le prendrait mal. " Rappelle-moi, Spout. Où que tu sois, je te rejoindrai. Si tu as besoin d’argent, quel que soit le montant, je le trouverai. Je le volerai, s’il le faut. Mais rappelle-moi. Je t’en prie. J’ai besoin de te parler. J’ai besoin de toi. " Je ne pouvais rien faire d’autre. Il était hors de question que je m’ouvre à Marie-d’Orge. La relation que j’entretenais avec Spout avait toujours constitué un irritant au plein épanouissement de la nôtre. Elle avait beau modifier ma garde-robe, surveiller mon alimentation, limiter ma consommation d’alcool, veiller à l’aménagement de ma maison et étendre sa présence sur tous les aspects de ma vie que pouvaient embrasser sa féminité et sa langue, elle savait trop bien que le plus haut qu’elle puisse jamais atteindre dans l’échelle de mes indispensables était la deuxième place. Elle ne le supportait pas. Elle était de ces femmes, légion chez les ambitieuses, qui jalousent la relation qui peut unir un homme à son meilleur ami. Non pas qu’elles en souffrent vraiment, mais ce rapprochement viril et total est la seule chose qu’elles envient encore aux hommes, avec la capacité de pisser debout. Il n’était pas plus envisageable d’en informer Marilune. Nous ne parlions jamais de Spout, elle et moi. C’était une règle sacrée. Un serment dûment prononcé qui avait permis d’éviter la désintégration de mon amitié avec Spout. La réalité était celle-ci : j’étais son amant parce que j’avais accepté de ne pas être son amour afin de conserver mon ami. Elle était ma maîtresse parce qu’elle aimait mon ami et que je faisais partie de l’homme qu’elle aimait. Voilà, en résumé, les termes de cet accord adultère, scellé par la promesse de ne jamais parler de Spout dans nos discussions privées. Vous pouvez bien trouver cela tordu, à la limite pervers. Mais ce pacte n’était pas plus alambiqué que nombre de traités entre États que négocient les ambassadeurs des puissants et qui marquent une pause dans le massacre des masses. Il préservait l’essentiel : mon amitié avec Spout, ainsi qu’un droit d’accès à cette Marilune pour qui j’aurais tout donné, sauf mon ami. D’autre part, je ne pouvais pas appeler Marilune sans trahir Spout encore plus directement que je ne le faisais en baisant sa femme. Il avait forcément dû raconter je ne sais trop quel bobard du type réunion de département pour justifier son absence et permettre notre rencontre. Or, je ne connaissais pas son histoire de manière sûre, même si d’ordinaire il ne faisait pas d’efforts pour se renouveler. J’étais donc seul avec mon inquiétude comme on peut l’être avec une maladie. Il n’est pas pire gangrène que ce mauvais sang qui vous ronge par en dedans. C’est une souffrance perfide, qu’aucune médecine ne peut apprivoiser, qu’aucune raison ne peut dompter, que l’on ne peut ni voir, ni saisir. Elle vit en chaque atome de sa personne et se nourrit de l’ignorance des faits pour retourner notre imaginaire contre nous et nous accabler des pires horreurs. Alors, je me suis pris la tête à deux mains pour l’empêcher d’éclater en rappelant Spout toutes les demi-heures. La lune est poilue et les pétroliers sentent la limace… Je devenais fou. La nuit était bien avancée lorsque la sirène d’un train entrant en gare me tira du délire macabre dans lequel je me noyais. C’était le signal m’informant de la réception d’un courriel. J’ai bondi. Le message s’intitulait : Phobos à Deimos. *** J’ai gardé les courriels que nous avons échangés au cours de ces jours noirs. Je ne les ai jamais relus depuis. Je vais maintenant ouvrir le dossier qui les contient. Clic. © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |