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Mélika Abdelmoumen
LE DÉGOÛT DU BONHEUR
roman - extrait
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PROLOGUE
Encore dérapé hier soir. Encore prise dans l’étreinte d’un homme bien gentil qui ne me disait rien. Encore totalement perdu l’échine, le courage de peiner l’autre en lui disant " non "... Encore à cause de l’alcool. Ça n’a pas tellement de dignité, d’ailleurs, une femme soûle. C’est vulgaire et honteux, même quand on peut la juger assez belle, d’une beauté différente, exotique et ronde. Je sais que ça n’a aucun sens de dire qu’une femme ivre est plus répréhensible qu’un homme qui fait de même. Je sais combien ces paroles ne devraient pas sortir de la bouche d’une femme comme moi. Mais j’y crois malgré tout. Et j’ai honte. Et je me sens laide de cette laideur que la société phallocentrique des esclaves heureux du règne de l’image montre dédaigneusement du doigt. Ces mêmes gens qui trouvent que les femmes de ma taille sont trop grasses parce qu’elles portent du "grand/large " dans leurs magasins pour maigrichonnes, parce qu’elles ont de bons seins bien honnêtes, des épaules de footballeur, une silhouette d’ancienne bouteille de Coke et une grande gueule d’où sortent trop souvent des propos acides. Pourtant, je suis aussi une chiffe molle. Une soie. À preuve, je me retrouve ici, étourdie comme pas une à six heures du matin, de retour chez moi après avoir été " tellement gentille et sensuelle! " Étendue dans un bain si chaud que j’en suis essoufflée, avec une terrible envie de vomir et les doigts qui puent la cigarette. Et le cœur qui me lève de culpabilité et de dégoût à l’idée que je me suis une fois de plus donnée par peur. Par une espèce de générosité un peu perverse, celle qu’on a souvent pour ceux qui nous dégoûtent sans le faire exprès. Je me coucherai après mon bain, enroulée dans une serviette encore très humide. Je me réfugierai sous mon énorme couette et je dormirai en hallucinant un peu, en me promettant de ne plus jamais recommencer ça et surtout de " pour toujours, me priver d’hommes ". Je ferai des cauchemars et je rêverai sans doute à Albert, Albert que je connais à peine et qui m’a touchée un de ces soirs de délire, sans que je m’y attende, alors que je faisais mon arrogante pour me protéger de tout... Et demain soir il me faudra toute mon énergie pour réussir à rester seule à la maison et écrire, ou lire, ou regarder un film intelligent. Il me faudra tout pour ne pas aller chercher Albert, mon inconnu timide aux lèvres enflammées et aux mains chercheuses, au zinc d’un bar bien bondé. Mes amies me diront qu’Albert m’ignore depuis cette fameuse nuit parce que les femmes comme moi, ça passe dans la vie d’un homme straight comme un ouragan tropical. Je voudrai les croire, mais au fond je saurai qu’il a bien vu, lui, que je fonds quand le sexe est mêlé de bienveillance, même avec un quasi-inconnu. (Je crains que ce soit plutôt ce mariage de fragilité et d’arrogance qui lui ait déplu. Comme aux autres. Et comme à moi, parfois.) D’ailleurs mes amies ne sont généralement pas des salopes dans mon genre. Plusieurs d’entre elles sont de vraies femmes, des femmes un peu à l’ancienne, comme avant le féminisme. Elles ont des ambitions et des rêves de vraies femmes : l’amour au centre de tout, puis les enfants et peut-être, si elles peuvent trouver comment faire les deux à la fois, une belle carrière bien remplie. Je les admire de loin, sans les envier. L’une d’elles, Juliette, m’a déjà dit que je me sentais incapable de vouloir ces choses – et donc de les obtenir – parce que je ne suis, simplement, pas prête. Peut-être a-t-elle raison. Mais peut-être existe-t-il aussi une race de femmes qui ne le sera jamais, parce que cette chose pour laquelle on doit censément et ultimement l’être a fini par ne même plus faire partie des possibles. Moi, je suis au bord du gouffre sous mon édredon, une jambe sortie des couvertures pour sentir sur ma peau le vent glacé qui me vient du puits de lumière sur lequel donne ma petite chambre obscure. Les cheveux encore tellement mouillés que l’eau fait des rigoles sur l’oreiller. Les mains bien cachées pour éloigner l’odeur de tabac qui s’accroche toujours trop longtemps. L’haleine fétide. L’estomac au bord des lèvres. Les yeux enfoncés dans le crâne. Et je me sens coupable d’en être là. Je trouve ça gênant, toute seule chez moi. Est-ce que ça vous scandalise, Messieurs, que je vous étale sous le nez la part cachée de certaines femmes qui vous semblaient si dignes, si contenues, si normales? Est-ce que ça vous les rend automatiquement indésirables, de vous apercevoir que contrairement à ce que vous croyiez, leur épiderme de poupée gonflable boudine à grand-peine toute leur humanité. Que lorsque le caoutchouc se fend, le laid en sort et s’étale partout? Aurai-je, après ceci, encore plus de difficulté à rencontrer les hommes?
*** I
Écervelée ***
M. avait douze ans la première fois qu’elle sentit à quel point être une femme serait pénible. C’était sa première sortie au cinéma avec un garçon. Ils étaient une dizaine d’adolescents auxquels les parents et l’école avaient permis de remplacer l’habituelle heure d’" étude " par un visionnement au centre-ville de Beverly Hills Cop, œuvre hautement éducative des années quatre-vingt. En plus des quelques garçons, M. était ce jour-là avec des amies qu’elle garderait jusqu’à la vie adulte : Juliette, Alice et Mapie (pour Marie-Pier). Ces trois-là étaient accompagnées chacune du garçon qui les suivait habituellement partout à l’école, le copain, ce à quoi M. ne comprenait absolument rien puisque personne ne la suivait nulle part, et surtout parce qu’elle ne voyait pas comment on pouvait prendre plaisir à avoir sans cesse un pot de colle sur les talons. Elle était donc seule parmi tous ces couples, rêvant du garçon qui était assis devant elle (Andreas Vitelli) et qui, lui, s’en moquait éperdument. Elle était anxieuse à l’idée que le meilleur ami d’Andreas ne tarderait pas à la rejoindre. Content de lui-même et de sa propre générosité, il lui avait promis qu’il s’assoirait à côté d’elle pour lui permettre de sauver la face devant ce groupe où elle se sentait toujours comme une immigrante reçue – c’est-à-dire quelqu’un à qui on dit " vous êtes maintenant chez vous dans notre beau pays" mais à qui on ne se mêle jamais vraiment. Juliette, Alice et Mapie, qui à cet âge étaient encore partagées entre leur désir de rester cool devant les autres jeunes et l’attachement grandissant qu’elles éprouvaient pour leur incongrue d’amie M., avaient l’air de ces masques dont le visage est divisé en deux, chaque moitié arborant une expression différente... Le meilleur ami d’Andreas arriva enfin et s’installa à côté de M. Le film commença. Les couples se mirent à s’embrasser. Il la regardait fixer obstinément l’écran. Après quelque temps, M. sentit une main sur la sienne. — Oh oh, se dit-elle, Regarde le film, M. Fais comme si tu ne t’en apercevais pas! Il avait maintenant entouré de son bras les épaules de sa jeune compagne et commencé à lui embrasser le cou. M. s’était aussitôt figée comme une tige. Rassurant, il lui glissa à l’oreille : — C’est Andreas qui m’a dit de m’occuper de toi. Elle se retourna vers lui et lui sourit, se disant qu’il pouvait tout raconter à Andreas, qu’elle devait faire attention... Alors il approcha son visage. Il posa ses lèvres contre celles de M. et, avec toute l’adresse des garçons de cet âge, enfonça sa langue dans la bouche de la jeune fille, en profitant pour poser une main sur son sein, par-dessus la laine de son petit chandail. — Hmmm! lui glissa-t-il avant de lui enfoncer la langue dans l’oreille. Ils sont bien développés! Là, M. ne souhaitait qu’une chose : tenir le coup jusqu’à ce que ça finisse, puis courir chez elle et pleurer en cachette, car il ne fallait surtout pas que son père l’apprenne. Comme ses amies, elle était déchirée entre deux attitudes, divisée entre le désir de s’adapter à cet entourage de jeunes qui devaient forcément être normaux puisqu’ils se ressemblaient tous, et celui de correspondre à ce que voulait son père, c’est-à-dire une fille qui soit au-dessus de tous ces enfantillages, une fille que la vulgarité et la méchanceté humaines ne pouvaient blesser qu’en théorie, une espèce de génie dont on dirait plus tard, dans les manuels d’histoire de la littérature : " À douze ans, M. ne se mêlait pas beaucoup aux jeux des autres, toute préoccupée qu’elle était déjà par son travail d’écriture et par sa réflexion sur les rapports humains "... Ce qui est certain, c’est qu’au moment décrit ici, M. ne pensait ni à écrire, ni à devenir un génie, non plus qu’à la complexité des rapports humains : le garçon avait glissé une main sous son chandail et l’autre dans sa culotte. Il lui faisait mal partout, tout en semblant convaincu de lui faire le plus grand bien. Elle gémit un peu mais il crut que c’était là l’expression de sa gratitude et reprit de plus belle, continuant de lui enfoncer la langue dans l’oreille. M. était au bord des larmes. Elle ne s’amusait pas du tout. Elle ne comprenait pas pourquoi toutes ses amies lui avaient décrit ces choses comme étant le plaisir ultime, le bonheur ultime, le BUT ultime... Mais si toutes le pensaient, c’est que ça devait être vrai... Alors c’était sans doute d’elle-même, M., que venait le problème... Le garçon essayait maintenant d’insérer son index dans le vagin de M. Il haletait de plus en plus fort dans son oreille, gémissait, tentait sans cesse de poser la main de la jeune fille sur son entrejambes... M. avait mal au mamelon, mal au sexe, mal au cœur, mal à l’oreille. Elle se sentait comme une machine défectueuse. Incapable d’aimer ça. Incapable de s’aimer malgré son incapacité à aimer ça... Elle se retrouva soudain dans la rue, à bout de souffle au grand soleil, les deux mains agrippées au ventre. Elle sentit le vent frais d’automne sur ses joues fiévreuses et comprit qu’elle s’était sauvée de la pénombre du cinéma en plein milieu du film, en plein milieu de ça. Elle décida de marcher jusque chez elle, vers l’ouest. Il fallait qu’elle prenne bien son temps, pour éviter l’inévitable interrogatoire paternel. Elle était incapable de mentir à son père. Et puis il raconterait tout à sa mère, et là ce serait la panique parce qu’ils s’engueuleraient à cause d’elle. Parce que son père accuserait sa mère de ne pas s’inquiéter autant que lui de leur seule enfant. Parce que sa mère se contenterait de boire son scotch et de le traiter de père-poule. Avec mépris. M. marcha donc lentement, étourdie, recroquevillée. La brise d’automne lui rappela que ce serait bientôt son treizième anniversaire. Elle se rendit alors compte que, quoi qu’il lui arrive, personne, jamais, ne pourrait lui enlever le plaisir fou qu’elle éprouvait à sentir le vent frais sur son visage. Parce que le vent existerait toujours. Parce que contrairement au bonheur, le vent ne dépendait pas des autres. On s’en doute : c’est après cette promenade que M. convainquit son père de lui acheter son tout premier vélo, " Mr. BriseBise ". * Il faudrait que je cesse de m’étourdir. Ce soir je ne joignais personne, alors je suis venue seule au Bar avec du papier, des crayons et mon désespoir. Je m’étais promis de ne boire que de l’eau gazeuze mais je n’ai pas tenu parole. Comme il n’y avait pas de table libre, il a fallu que je vienne m’asseoir au zinc, et là évidemment la barmaid numéro trois (je les connais toutes de visage mais pas encore de nom) m’a reconnue. M’a servi un verre de rosé sans me demander mon avis, et évidemment que chiffe molle comme je suis je l’ai accepté, comme si je ne commençais pas à me trouver alcoolique, comme si je n’étais pas trop cassée pour espérer penser pouvoir payer mon prochain loyer, comme si je ne me rendais pas compte de la réputation que je suis en train de me faire ici (" C’est l’écrivaine. Elle boit tout le temps et maintenant elle boit même seule. Ce n’est pas ton genre de fille. Tiens-t’en loin pendant qu’il en est encore temps. Ces femmes-là ont le mot problèmes imprimé sur le front ")... C’est fou, ce que j’ai comme descente depuis que je suis seule. Je ne suis somme toute pas si énorme, mais je peux ingurgiter des quantités de rosé qui feraient peur à un chauffeur de dix-huit roues ou à un bûcheron saguenéen. Je dois être affolante, de l’extérieur. À me regarder, on doit se demander quand je vais passer de l’ébriété rigolote et bien contrôlée au delirium tremens... Je m’en tiens généralement au premier stade, mais la honte du lendemain matin n’en est pas moindre. Je repense toujours à ces soirs comme à des moments atroces, des heures où l’alcool a exacerbé les extrêmes qui me constituent. Des minutes où je suis à outrance froide et cartésienne tout en offrant en spectacle, avec un sans-gêne dangereux, ma fragilité de petite princesse. Lorsque, il y a un mois, j’ai décidé de n’être la femme de personne, je savais bien que je m’apprêtais à regarder en face ma plus grande peur. Une phobie si vieille qu’elle me semblait ancestrale. Je reportais ce moment depuis une bonne dizaine d’années. Et quand je l’ai enfin provoqué, je me suis dit que ce serait forcément moins difficile que prévu, moi qui avais investi l’idée de la solitude d’une telle horreur, et depuis tant de temps. Ensuite j’ai pensé qu’au fond, même si le " célibat " s’avérait aussi difficile que prévu, la nature de la difficulté serait forcément différente de mes projections ultra-névrotiques. J’avais raison, mais jamais je n’aurais pu prévoir que je pallierais l’isolement par l’alcool. Moi le monstre de contrôle, je dérape complètement. Il paraît que l’alcoolisme est héréditaire. Je ne sais pas si cela veut aussi dire que l’art de fuir se transmet de père en fils. De mère en fille. Quoiqu’il en soit, je me heurte aujourd’hui à mes propres limites : à force de tout vouloir contrôler, à force de tenter d’être consciente de tout, jusqu’à mes mécanismes inconscients de guérison et de défense, je me suis concocté une belle petite dépression. De me découvrir si faible, si humaine, si ordinaire me touche presque. Je me trouve presque attachante. Je m’émeus presque de me rendre compte qu’après m’être tant menti, j’ai su rester aussi fragile. Et je suis presque heureuse, dans ma peine, de dire à moi-même : " Ma chère, tu as atteint ton but : tu es dure comme un roc, froide comme un glaçon, dangereuse comme un précipice, inattaquable comme une femme de maintenant. Tu t’es si bien construite qu’au lieu de pleurer, tu bois. Si j’étais vraiment conne je te féliciterais. Mais nous savons toutes deux que quelque part au fond de toi, une perle est restée intacte. Un jour le rosé ne passera plus et il faudra bien que tu brailles comme un veau. " Je crois que je voudrais qu’un jour, un homme puisse m’aimer parce que je le lui permettrais. Je crois que je voudrais qu’on croie à la durée, lui et moi. Je crois que je voudrais, une fois toute cette crise passée, me laisser faire. Je crois que je voudrais tout cela mais que, malgré tout, je n’y crois pas. Mais voulez-vous bien me dire à quoi ça sert, de désirer l’inaccessible? Moi, je hais tout ce qui est inutile. Je déteste les choses qui ne servent à rien. C’est pour cela, sans doute, que je ne m’amuse jamais, et que les hommes comme Albert me trouvent bien encombrante. * Je venais d’écrire ce qui précède quand je l’ai vu apparaître devant moi. De l’autre côté du zinc. Comme un cheveu sur ma soupe. Il semblait d’humeur massacrante, comme d’habitude. J’étais surprise qu’il se souvienne de mon prénom – même si avec un prénom comme le mien, il faut vraiment se casser la tête pour oublier. J’ai vite rangé mes papiers et mes crayons pendant qu’il nous commandait deux verres. Évidemment, ça a éveillé sa curiosité. C’est drôle, les idées que les gens se font de vous d’abord quand vous leur apprenez que vous êtes romancier, puis quand ils en ont la preuve sous le nez : les papiers gribouillés mêlés volants, votre air secret quand vous les enfouissez dans votre sac, votre étrangeté, votre mine farouche, la manière que vous avez de vraiment trop vous laisser emporter par le feu de la discussion... J’avoue que j’en rajoute un peu, parfois, pour ne pas les décevoir. Pour qu’ils puissent continuer de nous mettre, moi et les autres de mon espèce, dans une petite boîte aux contours bien limités, qui renferme tout ce qu’ils sont bien certains de ne pas être. Évidemment il plaque un verre de rosé devant moi. Lui, il boit un truc couleur crème qui sent le sirop pour la toux. Il ne dit pas grand-chose. Il sourit un peu, me demande machinalement si je vais bien, si c’est mon prochain roman de cul que je viens d’enfoncer dans mon sac. Il trouve ça drôle... Ou il fait semblant, pour cacher sa timidité. Moi je me sens comme Marilyn Monroe à qui on viendrait de greffer le cerveau de Camus (d’accord, Camus en moins cultivé, moins intelligent, moins vieux) : je me tortille sur ma chaise en pensant que tout cela ne sert à rien, qu’on crève toujours tout seul et que de toute façon, " pour créer, il faut avoir le cœur un peu sec " (ça, c’est de Camus)... Je m’efforce de le devenir – sèche. Albert pose sa main sur la mienne. Il commence à me parler de l’autre soir. Ça sent l’homme qui veut éconduire sa proie sans trop la blesser. Il m’apprend qu’il a une copine, et je me dis que plus ça change, plus c’est pareil (voilà de quoi consolider ma réputation de sorcière voleuse d’hommes, hourra hourra et tralala!) Il essaie de me communiquer, avec cette délicatesse bien masculine qui fait que vous n’êtes pas même certaine de comprendre ce qu’on vous dit, combien il regrette ce qui s’est passé tout en déplorant que la nuit n’ait pas duré toujours. Il découvre le désir de l’interdit et le plaisir du proscrit, pauvre petit. Il croit être le premier homme à l’avoir formulé. Il en est tout chamboulé. Il a l’impression d’avoir mis le doigt sur une grande et triste vérité de l’âme humaine. Sa naïveté me touche tant que j’en deviens toute triste, assise sur mon banc, le rebord de ma coupe de vin appuyé sur ma lèvre inférieure pour qu’on ne voie pas qu’elle s’est mise à trembler. Surtout, ne pas pleurer devant un homme qui vous rejette. Faire comme si vous aviez décidé que vous ne vouliez pas, bien avant lui. Gagner le concours. Il continue à me ménager, commande une autre tournée. Je lui souris et je secoue la tête même si je n’entends plus rien de ce qu’il me dit – et que j’aurais sans doute eu l’impression d’avoir entendu cent fois, de toute façon. Je lui joue la totale : la fille qui s’en fiche, qui n’a pas peur d’appeler les choses pas leur nom, de dire qu’elle a été émue par cet éphémère moment mais que peu importe, puisqu’il est évident que ça ne pourrait jamais au grand jamais aller plus loin... — De toute façon, tu me fuiras comme la peste, lui dis-je. Évidemment il ne saisit pas. C’est un peu voulu : une bonne dose de mystère, ça vous donne l’air plus sage que l’autre, ça inverse les rapports de pouvoir. Et ce soir c’est lui qui l’a, le pouvoir, et je le sais. — Pourquoi dis-tu ça? qu’il me demande. — Tu ne le sais vraiment pas? Il me semble, pourtant, que tu as déjà commencé... — À te fuir? — Hmm hmm. — Pas du tout! Je n’arrive pas à croire qu’il a mordu. Un vrai enfant, cet Albert. Les hommes que je croise ces temps-ci, généralement, me lisent comme un livre ouvert quoi que je fasse. Mais Albert me parle encore. Et il ne me demande même pas ce que je veux dire, au juste. C’est là que je comprends qu’il a envie de moi. — On s’en va? Je veux dire, ensemble? hasarde-t-il. J’acquiesce, effaçant d’un coup tout le travail que je viens d’accomplir. Nous nous retrouvons chez moi blottis l’un contre l’autre. Haletants. Peut-être même émus. Il a cette manière presque paternelle de tirer sur les bretelles de ma robe-soleil qui me rend toute molle. Je me laisse prendre comme si j’avais attendu ça toute ma vie. Il m’arrache tous mes vêtements mais me sourit comme un grand frère attendri. Nous faisons l’amour avec cette déception qu’on a parfois devant la réalisation de rêves trop longtemps échafaudés. Nous nous endormons sans histoire. Mais au matin, dès six heures, c’est Jacques Villeneuve à la piste de départ. Les feux s’allument... Envol parfait! Pas d’arrêt au puits. Stratégie d’un conservatisme enrageant comme celle que concoctait toujours le vieux Williams, qui me faisait terriblement chier, cette année où j’étais la femme d’un homme qui avait le câble et que je suivais avidement les courses. Just play it safe, Jack (hit the road). La porte claque après un " salut! " dégonflé. — Je te l’avais dit, que tu me fuirais comme la peste, dis-je à l’intention de l’absence qui vient de se creuser chez moi. * Papa-poule et maman-babyboom divorcèrent peu après les quatorze ans de M. Ce fut une chose terrible pour la jeune fille, mais pas comme on serait porté à le croire : elle jouissait presque de les voir se quitter – enfin, finis les cris! Fini l’air chargé d’agressivité mal contenue, l’impression de faire la planche sur une nappe d’eau dormante, ou au sommet d’un volcan mal assoupi... C’était surtout de voir la douleur de sa mère que M. souffrait. Le scotch ne tarda pas à être insuffisant. Il fallut des comprimés tueurs de peine, des pilules de toutes les couleurs pour égayer l’appartement de maman-babyboom. Il fallut la soigner et la consoler. S’en vouloir quand on était heureuse, se trouver égoïste quand on oubliait d’être triste avec elle, pour elle, chez elle, à l’école, chez les amis, au cinéma ou à vélo... Et il fallut surtout se rappeler que dans la compétition provinciale professionnelle des faire-pitié, c’était toujours une maman-babyboom qui l’emportait à plate couture. Pourtant, dès cet âge, et jusqu’à la toute fin de l’adolescence, M. aurait une vie affective digne d’une finaliste de concours de pathétisme. C’est qu’elle était alors ce qu’on appelle communément " le vilain canard ". Elle faisait penser à ces jeunes filles encore non écloses qu’Oprah Winfrey invite une fois par an à se faire faire un make-over, une transformation à base de maquillage, de vêtements offerts par Seventeen Magazine et de coiffure de Beverly Hills. Bien des années plus tard, M. devait justement tomber sur une de ces émissions annuelles. Elle devait en pleurer de longues minutes, distinguant tant bien que mal l’écran entre ses larmes, soulagée de n’être plus cette adolescente esseulée dont tout le monde riait. Oprah : " Come out girl, show us your wonderful transformation! "... La fille qui sort de derrière le rideau et qui a soudain l’air d’une jeune femme épanouie. La mère qui pleure. Oprah qui explique que c’est la beauté intérieure qui compte, mais qu’un petit boost bien extérieur (comprenez : superficiel) de l’estime de soi peut mettre plein de belles idées positives dans une tête de vilain canard... Le visage de la fille sur les photos " avant " et " après "... Et le témoignage filmé avant le make-over, l’horreur... L’adolescente qui ne sait pas que pour un tas de spectateurs adultes elle est tout à fait belle sans le savoir... Que c’est de ses yeux que vient " l’indice vilain canard ", que bien plus que les vêtements les cheveux les lunettes pas à la mode, c’est le regard qui la vend à ses imbéciles de camarades. Aviez-vous déjà remarqué que dans le monde adulte, les femmes dont la beauté était la plus remarquable, la plus incontestée malgré toutes les divergences de goût et les modes, étaient toujours des ex-vilains canards? Mais à l’adolescence, M. n’avait encore rien compris à ce genre de chose. Aussi, le jour où Andreas Vitelli l’aborda pour lui demander si elle voulait bien sortir avec lui, fut-elle instantanément convaincue qu’il y avait anguille sous roche. Il le fit pendant la pause du cours de gymnastique (celui où M. était la plus nulle des nulles, le vélo ne faisant pas partie des activités au programme). M. n’avait remarqué ni la horde de garçons qui se tenait un peu à l’écart et surveillait sa réaction en faisant mine d’avoir une discussion animée, ni le visage embêté de ses trois grandes amies qui se tenaient non loin. Elle ne se fia qu’à son instinct et à son " intelligence prématurée des rapports humains ". — Es-tu fou Andreas! Jamais de la vie! Beurk! lui cracha-t-elle avant de s’enfuir au pas de course... (De toute manière, le cours venait de reprendre et il fallait recommencer à courir en rond autour du prof en suivant bien la ligne circulaire pointillée de la cour d’école). Elle ne vit donc pas non plus les garçons éclater de rire, l’air mitigé de ses amies qui avaient remis leurs masques cool/empathique, ni le visage d’Andreas Vitelli lui-même qui, Dieu sait pourquoi, n’eut pas le cœur à rire... Il courut derrière elle et la rattrapa. Elle le regarda et lui lança : — Dégage Vitelli. Je ne veux rien savoir de toi. — M., écoute, lui répondit-il en ralentissant sa course pour bien rester à sa hauteur. C’est une blague. Je ne veux pas vraiment sortir avec toi. On voulait juste te faire croire que le garçon le plus populaire de l’école te voulait, pour voir comment tu réagirais. J’étais censé te dire d’oublier ça si tu répondais oui – on m’avait dit que tu dirais oui, sans aucun doute... — Tu rêves! répondit M. qui, on s’en souvient, était folle amoureuse de lui. — Je suis désolé, insista-t-il comme pour lui dire qu’il se rendait compte de leur indélicatesse à tous... Bon... Alors salut! termina-t-il, reprenant aussitôt son rythme de course normal afin de semer l’ostracisée ostracisante... M. continua de courir, tant bien que mal, l’intérieur du torse en lambeaux, la gorge nouée. Elle avait sauvé les apparences et le savait. Elle sentait confusément que tout cela était d’une importance cruciale. Mais la peine qui venait avec! Étrange, cette hiérarchie des valeurs qu’elle sentait déjà nécessaire à sa propre survie. La dignité d’abord, les sentiments ensuite, l’honnêteté loin derrière... Et le bonheur? Disqualifié. Hors concours. Veuillez ignorer cet élément lors de vos délibérations, Mesdames et Messieurs du jury. L’accusée doit être jugée sans qu’il soit tenu compte de cette donnée superfétatoire. Inintéressante. Inutile. © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |