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Emmanuel Aquin
LA PINGOUINE
un roman rose (et noir) - Extrait
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MORT À CRÉDIT
Sur le marbre du mur, une horloge digitale brille d’un rouge sanglant entre les veines de la pierre. Elle indique l’heure semi-diabolique de 3 h 33 du matin. Vissé à un pupitre d’acajou sur lequel chaque objet est placé avec un peu trop de minutie, un homme contemple l’alignement parfait des trois chiffres lumineux, qui se reflètent dans le verre épais de ses lunettes. Flottant dans un complet insipide, l’individu au front protubérant s’offre un sourire de fonctionnaire satisfait, révélant une dentition timide. Il est seul dans les bureaux. Alors que tous les employés sont au lit, rêvant bien au chaud à une vie autre que la leur, lui est encore au poste, les traits tirés par les longues heures de travail, à se défoncer pour la bonne cause. Admirant le reflet de son visage blême dans l’écran de sa console, il se trouve l’air d’un chef. De fait, sa dévotion aveugle et son ambition bureaucratique sans pareille lui ont valu le titre de directeur du Crédit Séminal, la plus importante banque de sperme du pays. Et ces bureaux luxueux, marbrés, feutrés, sculptés, ce sont ceux de sa banque, de son palais. Ici, il est le roi. Tout ce qui l’entoure lui appartient. L’horloge, aussi. L’horloge électronique, dont les chiffres font penser au compte à rebours d’une bombe à retardement, telle qu’on en voit dans les films d’espionnage. L’horloge qui indique qu’il est temps de dormir. Comme c’est le cas pour les grands de ce monde, personne n’a jamais pu apprécier le directeur à sa juste valeur. Et pourtant, dans un élan de fantaisie, il lui arrive de mettre une cravate rouge écarlate. L’autre jour, il a même porté une fleur à sa boutonnière. En tissu, évidemment. Mais tout de même. Entre les parois bombées et lisses de sa tête grouille un cerveau étonnant. Notre directeur est un spécialiste de la semence et de ses petits poissons, une véritable sommité en reproduction sous toutes ses formes: in vitro, in utero, in banco. Sous ses extérieurs polis, voire timides, sa matière grise est en constante ébullition, plus animée qu’une culture de bactéries, véritable mine d’or pour le gouvernement qui l’emploie dans l’un de ses projets top secret. Parce qu’il est important dans l’ordre des choses, le directeur. Il travaille sur un rapport en trois exemplaires, écrit dans une langue militaire et sans équivoque, qui mettra en branle une monstrueuse machine gouvernementale. Le Crédit Séminal n’est qu’un début dans la carrière de cet homme qui grisonnerait s’il en était capable. Il compte d’ailleurs sur l’accueil réservé à son rapport pour mettre le pied dans le cabinet d’un ministre. Ou même dans la chambre d’une femme, comme il aime se l’imaginer. On n’est jamais trop vieux pour avoir des fantasmes. Ou pour être vierge. Perdu dans ses pensées, le visage bleui par l’écran de son ordinateur, le haut fonctionnaire n’entend pas le déclic de la porte d’en bas, pourtant verrouillée. Il est plutôt concentré sur le trésor qu’il garde vaillamment, véritable cerbère à lunettes, le crâne lustré en guise de casque de guerrier. Dans les coffres réfrigérés de la banque, des milliers d’éprouvettes contiennent le sirop du gratin de la société. Seuls les plus grands hommes du pays ont juté dans ces petites fioles, méticuleusement répertoriées et classées. Certains tiroirs renferment la sève de musiciens inspirés, d’autres celle de politiciens célèbres, d’acteurs vénérés et de scientifiques respectés. Des litres et des litres de liquide gluant et précieux, craché dans autant de spasmes gênés et malhabiles par les vedettes du coin. On dit qu’il a fallu deux semaines au vieux physicien Gontran von Schnoll pour remplir son petit tube de verre, mais que le chanteur Stiff Pornola a rempli à ras bord une bouteille de vodka débordante de son huile. Le directeur n’est pas insensible à la liste d’attente de toutes ces femmes qui ne pensent qu’à se faire imprégner par un homme célèbre. Lorsqu’il leur donne leur petite ampoule de crème, les clientes ne lui accordent même pas un coup d’œil, hypnotisées qu’elles sont par la liqueur blanchâtre. Pour elles, il n’est qu’un laitier. Ou pire, encore... Il s’enfonce dans son fauteuil trop grand pour lui et exhale un soupir lourd de cinquante années de frustrations, cependant que des pas feutrés grimpent les marches une à une, en cadence avec l’horloge, le rapprochant ainsi de sa fin imminente. Il est 3 h 34. Plus que soixante secondes... Ignorant ce compte à rebours, l’homme se perd dans ses petites pensées, dominées par ce sexe qui lui est résolument opposé. Il en a vu, des femmes, dans sa vie. Par milliers elles ont défilé devant lui, en passant toujours tout droit. Elles lui auraient marché sur la tête si cela leur avait fait gagner du temps. Il s’est contenté de les regarder, de les admirer à distance. Et de les étudier au microscope. Sans pénétration, sans préliminaires, sans même les déshabiller, il a passé sa vie dans l’utérus de ces femmes, acharné à en découvrir avec sa lentille les moindre petits secrets. Un voyeur à la puissance mille. Qui sait, mieux que les spermatozoïdes, naviguer dans le dédale infinitésimal de l’anatomie féminine pour y fertiliser les œufs si précieux et engendrer la vie là où il n’y en avait pas. L’analogie divine ne lui échappe pas. Et à toutes ces indifférentes, à toutes ces égoïstes hautaines et incultes, il a préparé une petite surprise bien à lui. Un souvenir qui durera, qui laissera sa marque et prouvera à tout un chacun que le directeur, lui aussi, a une bonne paire de couilles. Pour ceux et celles qui en douteraient encore, la preuve dort dans ces petites fioles faussement identifiées. Les clientes désespérées d’avoir un enfant de Stiff Pornola n’ont aucune idée de ce qui les attend. Ils seront mignons, tous ces rejetons. Et intelligents. Évidemment, ils souffriront de calvitie, et certains seront très myopes. Mais une fois qu’ils auront atteint l’âge adulte, ces beaux spécimens s’empareront des rênes du pouvoir et sauront réserver au directeur du Crédit Séminal, leur véritable géniteur, une place de choix dans le monde nouveau. Oh oui, rira bien qui rira le dernier. Ce sera son tour de se moquer de Pornola et de ses hordes de fans hystériques, et de toutes les belles créatures qui n’ont jamais voulu de lui. Quelle satisfaction de savoir qu’il aura engrossé un grand nombre de femmes qui auraient préféré mourir plutôt que de coucher avec lui. Douce vengeance. Et comme il se croit seul, l’homme éclate d’un rire qui se veut machiavélique. Au même moment, la porte de son bureau s’ouvre sur une silhouette féminine qui brandit un revolver à silencieux. — Nous sommes fermés! lance le directeur, éternel serviteur malgré l’incongruité de la situation. — Je m’en fous! lance la mystérieuse intruse, habillée d’un long imperméable noir et d’un chapeau à large bord. — Euh, c’est pour un dépôt ou un retrait? L’horloge indique 3 h 35. Le bureaucrate fixe le canon allongé de son bourreau. Ce phallus métallique s’apprête à cracher en silence une semence mortelle. L’homme transpire une dernière fois. Au fond, il a toujours su qu’il mourrait des mains d’une femme. Mais il espérait que ce soit dans un lit...
L’ÉTRANGER
La délicate montre en or d’Uve Vavum indique 3 h 33 du matin. L’agente spéciale pousse un soupir qui résonne dans le restaurant de l’hôtel, complètement désert si ce n’était le profil discret du garçon de table, caché derrière le bar. Assis timidement en face de notre héroïne exaspérée, Billy Bandemou boit de l’eau glacée pour rester éveillé. Dans l’assiette vide de son soufflé aux légumes, Billy scrute les milliers de petites miettes de pain, arrangées en constellations, vestiges de trois paniers de baguette grignotée pour tromper l’ennui. Le silence pèse depuis près d’une demi-heure sur l’agente et son assistant, qui ont depuis belle lurette épuisé tous leurs sujets de conversation. Hébété par l’interminable attente, Billy dépose son verre : — Tu es sûre qu’il a dit 3 heures, ton gars? — Évidemment que j’en suis sûre! Je ne serais pas ici, à m’emmerder en ta compagnie, si je n’étais pas sûre du rendez-vous! — Je voulais juste m’en assurer, c’est tout, Uve. Billy prononce bien " Ouvé ", car c’est ainsi qu’il faut articuler le nom de notre célèbre agente. Ouvé Vavoum. Pas " Uve Vavume ", comme l’a sottement fait le pauvre type de l’autre fois. Il a reçu une sacrée raclée, cet étourdi. Notre amie est très sensible à ce genre de détail. Le silence revient se poser sur l’unique table occupée de la salle à manger. Avec le manche de sa fourchette, Billy déplace le zodiaque des miettes et s’amuse à y dessiner le visage d’Uve, qui, de son côté, a allumé sa vingt-et-unième cigarette de la soirée, ignorant complètement son compagnon. Billy, un homme assez petit et rondelet, à mi-chemin entre l’écureuil et la chenille, fait signe au garçon. Ce dernier approche en gonflant la poitrine pour se donner du courage, car il appréhende de se faire réprimander une fois de plus par sa difficile cliente. — Un autre soufflé aux légumes, s’il vous plaît! fait l’assistant. Et toi Uve, je te commande quelque chose? — Je suis capable de penser par moi-même! s’indigne sa compagne. Si je voulais quelque chose, je le dirais! Pressé de se réfugier dans les cuisines, le serveur repart, le calepin dans sa main tremblante. À peine a-t-il ouvert la porte de son refuge qu’Uve l’interpelle bruyamment : — Garçon! Un vodka-martini! Pauvre Uve, la journée a été rude. Convoquée tôt le matin par le ministre de l’Intérieur, elle s’est vu confier une mission dont elle se serait bien passé : soutirer des informations à un diplomate en vacances, soupçonné d’avoir participé à un scandale de trafic de secrets d’État. Le type en question aimant les belles femmes, le ministre a évidemment pensé à Uve. Elle qui avait prévu depuis des semaines une excursion en montagne pour se refaire une santé et raffermir ses fesses! Sans compter que les diplomates sont particulièrement ennuyeux au lit. Elle en sait quelque chose. Ensuite, ç’a été au tour de la voiture de tomber en panne en pleine circulation. À cause de Billy, évidemment, qui avait oublié de mettre de l’huile dans le moteur capricieux de sa Fjord Escorte. Nous ne parlerons pas de la robe noire et blanche achetée pour la mission, dont la fermeture Éclair s’est coincée dans le tissu, et des escarpins en alligator sertis d’agates, dont le talon la fait horriblement souffrir. Ils étaient loin, tous ces inconforts, quand Uve a terminé l’Académie avec une mention excellente et qu’elle s’est vue recrutée par les Services très secrets. Mais elle était jeune, alors. Jeune et naïve. Uve Vavum aime croire qu’elle est une femme simple. Elle ne se maquille pas, prend soin de sa beauté avec des produits naturels non testés sur les animaux, et a toujours refusé la chirurgie esthétique, qui pourtant fait rage chez ses collègues. Elle affirme sa féminité sans artifices, mettant tout bonnement en valeur les atouts que la nature lui a donnés, sa chevelure auburn qui frise toute seule, son visage fin et racé, ses yeux d’un bleu inspirant, son corps élancé et souple, et ses mains, dont elle est très fière, aux doigts fins et délicats comme de la porcelaine. Les Services très secrets ne pouvaient ignorer une telle diplômée et personne, pas même Uve, n’a été surpris de son ascension fulgurante jusqu’à devenir la meilleure agente du département. Bien sûr, comme toutes les grandes de ce monde, Uve ne fait pas l’unanimité. Les mauvaises langues, jalouses pour la plupart, parlent de sa culotte de cheval, de ses aisselles qu’elle refuse de raser et de son mauvais goût vestimentaire. Toujours habillée de noir et de blanc, elle est surnommée la Pingouine, vilain jeu de mots pour faire aussi allusion à l’attirance de notre agente pour les demoiselles. Toutes ces moqueries l’enragent, il faut le dire, car Uve déteste la critique. Mais rien ni personne ne peut lui enlever son atout principal : le goût légèrement sucré de son sexe, qui rend fous tous ceux et celles qui ont eu le plaisir de l’embrasser. Même ses ennemis lui reconnaissent ce dangereux avantage. Et ceci inclut Pierre Duremanche, le pire d’entre eux. Mais ne parlons pas de cet ignoble individu pour l’instant, Uve ne nous le pardonnerait pas. Tout en continuant de griller sa Cramel Sans Filtre, la belle espionne s’amuse à inventorier les messages subliminaux imprimés sur son paquet de cigarettes. Elle finit par lâcher, de sa voix grave et sensuelle : — Tu sais, Billy, tu n’aurais jamais dû commander ce soufflé aux légumes. Les poivrons te donnent des gaz et à chaque fois, tu le regrettes. On dirait que tu n’apprendras jamais! — Mais, Uve, j’ai... — En plus, tu sais que la plupart des restaurants, aussi chics qu’ils soient, ajoutent des cochonneries dans leurs plats de légumes, pour masquer leur fadeur. — Je sais, mais... — Je ne te parlerai pas des conditions dans lesquelles on fait pousser ces légumes! On dit " biologiques ", mais... Ah! Voilà mon homme! Un individu bedonnant, en tenue de sport démodée, la grosse barbe blonde sortie d’une époque révolue et les joues rouge vin, entre dans le hall de l’hôtel. — Vite, Billy, dégage! L’assistant se lève rapidement et, mine de rien, prend place à une autre table, en retrait. Avec un geste d’habituée, Uve tire un peu sur le col de sa robe pour assurer à son hôte une vue plongeante. Elle dégage aussi sa jambe droite, qu’elle laisse jaillir du tissu telle Minerve de la cuisse de Jupiter. Le diplomate au visage d’alcoolique marche en oie vers notre héroïne, tout heureux de ce rendez-vous nocturne et coquin, attiré par l’agente comme un lemming par une falaise : — Je suis en retard! lance-t-il en laissant paraître sa dent en or. — Oui, je sais! soupire Uve. Cela fait plus de quarante minutes que je vous attends. Mais ce n’est pas trop grave. Après tout, hum, j’avais... tellement hâte de vous voir. À quelques nappes de là, Billy grince des dents en assistant à la scène. Très protecteur de sa patronne, il a peine à contenir ses élans quand il la voit souffrir ainsi. Les yeux de l’agente jettent des éclairs, ses poings sont fermés, les jointures blanchies. Billy admire le professionnalisme d’Uve. Il la trouve tellement belle quand elle enrage de la sorte. — Alors, ma poule! fait le diplomate vulgaire et graisseux. Je te commande une assiette de fruits de mer, ça te va? Moi, je prendrai un bon steak. J’aime ça, la viande! L’espionne déglutit bruyamment et enfonce ses ongles dans ses paumes : — Je déteste les fruits de mers, articule-t-elle froidement. — Pourquoi? C’est bon, le poisson! Allez, des moules à la sauce aux crevettes, ça ne se refuse pas! Uve reste de glace : — J’ai dit que je n’aimais pas les fruits de mer. Je vais prendre un steak moi aussi. — Poupée, on dirait que tu te fâches! C’est toujours moi qui choisis pour mes compagnes. Tu ne vas quand même rompre mes habitudes! Dois-je te faire remarquer que mes conquêtes ont toujours été ravies de mes choix judicieux? — Un steak, grogne l’espionne. Ou ça va mal aller. Billy se crispe, prêt à intervenir. Il craint pour la santé du diplomate et pour la réussite de la mission. Il sait de quoi sa patronne est capable. — Eh bien! fait le barbu mal élevé, ébranlé par la dureté de sa vis-à-vis. Tu sais que tu es drôlement mignonne quand tu fronces les sourcils? Allez, je te laisse commander ton steak. Ne dis pas que je ne suis pas gentil, hein! Tu m’en dois une, coquine! Marchant sur des œufs, le garçon revient avec un vodka-martini. — C’est quoi ce truc? s’indigne Uve. Je n’ai jamais commandé à boire! Et de toute façon, je ne prends pas de glaçons dans mes vodkas-martinis! Donnez-moi plutôt un steak. Rouge! Non, bleu! Je veux qu’il pisse le sang! Et pas de légumes, juste la viande! — La même chose pour moi! s’esclaffe l’étranger. Le serveur obéit silencieusement. — Tu es un sacré numéro, toi! lance l’homme à Uve en reluquant sa poitrine. Tu dois être sauvage au lit! Ha ha! Quelques longues minutes plus tard, Uve attaque avec rage son morceau de viande crue sous le regard perplexe de son invité. Les dents rouges de sang, les yeux réduits à deux lames tranchantes, l’agente dévisage le diplomate ventripotent, qui ne sait trop que faire de son steak coriace. — Tu n’as pas faim? demande innocemment Uve. — Bof, c’est juste que... ben... j’aime la viande un peu moins... enfin, plus cuite. — Il faut vivre dangereusement, mon chou. Qu’est-ce que tu fais dans la vie? Moi, je suis... fleuriste. Je coupe des tiges, je lisse des pétales, je fais des bouquets. Et toi? Tu es plombier? Fonctionnaire? — Non, non! Je suis diplomate. Pour un autre pays, bien sûr. Je sers d’agent de liaison pour quelques réseaux d’informations, rien de bien passionnant, hélas. Mais là, je suis en vacances. Et j’adore la pêche. Si tu veux, je peux te raconter mon dernier voyage. J’ai pêché de ces trucs! Fascinants! Une fleuriste comme toi sera sûrement intéressée d’apprendre comment on dépèce un hippocampe! —Allons dans ma chambre! lance l’agente avec un air de défi. Tu me raconteras tes histoires de maquereaux là-bas, entre les draps. Troublé et excité par cette femme carnivore au regard d’acier, le mou bonhomme sourit béatement. — Eh bien toi, tu n’es pas comme les autres! fait-il en se lissant la barbe. — Tu n’as encore rien vu, mon poilu. Allez, montons à ma chambre, qu’on en finisse. L’agente Vavum se lève sans cérémonie et s’empare de la cravate du gros jambon. Billy Bandemou, à sa table, pousse un grognement d’insatisfaction, incommodé par cette attitude cavalière qui met la mission en danger. Mais aussi, faut-il le dire, par jalousie. Une jalousie qui ferait éclater de rire la principale intéressée. Sa proie en laisse, la sirène traverse le hall de l’hôtel, son déhanchement exagéré par l’inconfort de ses escarpins. Le prisonnier ne sait trop s’il doit rire ou pleurer mais il suit docilement sa maîtresse vers les escaliers. — Eh, on ne prend pas l’ascenseur? hasarde-t-il. — Un peu d’exercice ne nous fera pas de mal! lance-t-elle en lui enfonçant l’index dans les bourrelets. — Hi hi hi! Tu me chatouilles! Petite coch... AÏE!! Billy paye l’addition et regarde d’un œil préoccupé sa patronne grimper les marches avec son captif. Ses consignes sont simples : il doit attendre le signal indiquant que tout est terminé et venir rencontrer Uve à la sortie de la chambre. Son rôle se résume souvent à attendre. Attendre qu’Uve fasse son boulot. La mener à gauche, la reprendre à droite, et attendre entre les deux que la célèbre agente séduise une autre victime. Et à chaque fois, sentir un petit pincement au cœur. La seule vue de sa supérieure aux bras d’un ou d’une autre le rend malade. Pourtant, il reste auprès d’elle. Elle a besoin de lui. Il a besoin d’elle. Et il l’attendra aussi longtemps qu’il le faudra. Résigné, le petit homme s’installe sur une banquette du hall de l’hôtel et s’empare d’un roman, qu’il lit lors de ses interminables pauses. Il choisit souvent une littérature complexe, difficile et philosophique, histoire de ne pas penser à Uve, surtout lorsqu’elle couche avec un étranger fruste et vil. Il en a lu, des livres, Billy. Quand on bande mou, on a avantage à penser dur. C’est ce que lui répète Uve, en tout cas. Le diplomate est essoufflé, il a mauvaise haleine. Uve, concentrée sur le travail à accomplir, déverrouille la porte de sa chambre. Elle enlève ses sales petits souliers et allume la lumière. La pièce est feutrée, décorée avec le seul souci de ne déplaire à personne. Les rideaux sont d’un rouge écarlate à vous garder éveillé toute la nuit. — Allez, mon gros, il est temps de me montrer ton brochet! Sans se faire prier, le marsouin se laisse choir sur le matelas et baisse maladroitement ses pantalons. Se déshabiller est un art, et ce balourd n’est pas un artiste. Les chaussettes montées jusqu’aux genoux, les cuisses poilues, l’otarie barbue expose fièrement son bébé phoque, dont les dimensions sont surprenantes. Uve ne peut s’empêcher de hausser les sourcils devant ce prodige de la nature. Le sexe gonflé à bloc du diplomate forme une véritable péninsule pénienne, un iceberg capable de couler n’importe quelle galère. En dépit de ses principes et de ses idéaux, notre agente sourit intérieurement. Elle déteste les hommes, qui n’ont rien de la complexité et de la finesse de ses consœurs. Et elle déteste les pénis, ces organes primitifs et grossiers. Mais elles les déteste moins quand ils sont fournis de la sorte. C’est une histoire de point G, se répète-t-elle à chaque fois pour se justifier. Le cachalot est couché sur le dos, les pantalons ratatinés autour de ses pieds encore chaussés. Son visage s’est vidé de toute trace de civilisation ou d’intelligence. Il n’est plus qu’un Cro-magnon en manque, une bête à bite. Essayant en vain d’enlever sa robe sans la déchirer, l’espionne pousse un juron. Les forces décuplées par sa légendaire impatience, elle arrache le vêtement encombrant et le réduit en lambeaux. La chair est faible, mais le tissu coûteux l’est encore plus. L’étranger râle en apercevant le corps ondulé de sa maîtresse : son cou bien découpé à la gorge symétrique et anguleuse; ses seins bien assis, percés de mamelons rose foncé, un peu décalés; son ventre délicatement bombé, d’un blanc laiteux, dont le nombril est un trou sans fond; ses hanches généreuses, aux cuisses bien galbées; et sa toison auburn, aux airs de chat sauvage. Épaté, l’homme tend les mains : — Approche ton cul, j’ai le goût de lui palper les joues à pleines mains! J’aime les fesses dodues! L’agente retient une répartie méchante, approche dédaigneusement et se laisse pétrir le postérieur par le vicieux étalon. — Oh oui, les belles grosses fesses! susurre-t-il. — Tes commentaires, tu peux te les garder! lance Uve. — Mais j’aime ton cul, poupée! J’aime sa douceur, sa rondeur! J’aime le pli, là, ta petite culotte de cheval... — Suffit! éructe Vavum en repoussant ces mains étrangères. L’homme affalé sur le dos pousse un soupir déçu : — Tu ne me désires plus! se lamente-t-il. Tu me trouves obèse et laid! Uve se ressaisit et se concentre sur sa mission, sa fichue mission. Son ton s’adoucit quelque peu : — Mais non, mon gros. Je te... désire. C’est juste que... enfin... allez, mange-moi un peu, j’ai besoin d’être motivée. Sans attendre de réponse, l’agente s’assoit sur le visage cramoisi de sa victime, qui se retrouve bâillonnée par la chatte gorgée de sang rouge. — Allez, bouffe, mon loir. Goûte ma chair tendre, tu vas voir, elle va te faire maigrir! Dominé par l’impressionnante silhouette d’Uve Vavum, le diplomate ouvre la bouche et avale le sexe enflammé de sa partenaire, dont la crinière roussâtre se mêle à sa barbe blondasse. L’homme est saisi par le goût légèrement sucré de la vulve vavumienne. Excité, il referme ses lèvres sur celles de sa partenaire et commence une gymnastique labiale un peu bruyante. Au-dessus de cette embrassade torride, Uve sent une chaleur familière lui remonter le long des flancs. Les bouts de ses seins durcissent, ses pupilles se dilatent, et soudain le gros morse n’est plus si repoussant que ça. Mais l’agente se retire subitement, laissant pantois le pauvre homme en pleine tétée. — Avant de continuer, mon homme, j’aimerais que tu me racontes ton dernier voyage de pêche. — Maintenant?! Ça ne peut pas attendre? — Je veux entendre le récit de tes dernière prises. Tu sais, quand tu étais au large de l’île d’Houbaha. Tu pêchais le dauphin, je crois... — Ah oui, Houbaha. Un chouette endroit! Et quelle récolte! J’ai attrapé trois dauphins, dont un petit bébé, et aussi deux thons, qu’on a rejetés à la mer. D’ailleurs, je... — Qui était avec toi, mon chou? Hein? Qui était là? — Ben, il y avait un collègue à moi, un gars qui s’appelle Luc Dudevant, mais qu’on appelle Poil de Luc. Et aussi un étranger, un spécialiste en espionnage, un type plutôt ennuyeux. — Ce type, quel était son nom? demande Uve, toujours à califourchon au-dessus du nez de son adversaire, balançant son clitoris comme une carotte devant un cheval. — Euh... C’était Brutus Bonfils. Est-ce que je peux te brouter, maintenant? Mes papilles s’ennuient de goûter ton miel, poupée! — Et Brutus, il faisait quoi avec vous? C’est un ami de Poil de Luc? — Pas vraiment, non. Il travaille pour un autre pays. Celui-ci, en fait. Il avait des secrets d’État à vendre, Poil de Luc était notre acheteur. Moi, j’étais payé pour les faire se rencontrer. Je te l’ai déjà dit, ce n’était rien de bien intéressant. Par contre, il faut que je t’explique ma recette de dauphin aux oignons... — Donc, tu es allé à la pêche avec Luc Dudevant et Brutus Bonfils, et tu as assisté à un échange de secrets d’État. C’est bien ça? Allez, souffle la réponse dans ma chatte, gros lard. Heureux de reprendre son repas, l’homme siffle un langoureux " ouiiiiiii " dans les pétales sanguins de la belle espionne-fleuriste. Tout en faisant danser son bassin sur les gencives de sa victime, Uve se retourne et empoigne l’énorme saucisse étrangère, dodue et veineuse. Le moustachu pousse un cri étouffé dans les entrailles de notre amie tandis que celle-ci commence à masser sa massue. L’agente serre le manche de toutes ses forces : sa dureté est idéale. Le visage enfoui dans les replis humides d’Uve est aux anges. Sentant des picotements familiers, Uve lâche le gourdin et s’empare de la tête de son partenaire en lui arrachant quelques cheveux. — Ah oui, mon raton, ronge ma noisette! N’arrête surtout pas!! Le visage complètement empourpré de l’homme s’agite encore plus, le nez écrasé par le mont de Vénus de Vavum. La femme au bord de l’abîme lui pétrit le crâne, les doigts entortillés dans ses cheveux, et donne des coups de talon comme on pousse un cheval paresseux. Puis, la bouche pulpeuse de l’agente s’assèche, une onde chaude lui balaie le bas du ventre. C’est le moment qu’Uve préfère, celui où elle sent chacune de ses extrémités s’engourdir et se mêler dans un nuage orgasmique. Fermant les yeux, l’espionne hurle son extase et ponctue ses cris satisfaits de petites gifles sur les joues potelées du diplomate. Une fois passé l’euphorie, Vavum descend de sa selle barbue et s’assoit sur le lit, à côté de la silhouette terrassée. Celle-ci, couverte de sueur et de bave, les traits bouffis d’un plongeur émergeant d’une éprouvante exploration, reprend difficilement son souffle. — Pour un pêcheur, tu asticotes bien les moules, lance Uve en se pinçant les mamelons. Et maintenant, ne bouge pas, je vais tester ta canne à pêche. L’experte plonge la main dans le tiroir de la table et s’empare d’un condom qu’elle enfile sur le boudin du bouddha. Cavalière endurcie, elle prend place sur le pommeau de la selle rembourrée et se laisse lentement empaler par la trompe de l’éléphant, agrippée des deux mains aux bourrelets de la bête. — Hue, coco! aboie-t-elle en faisant la danse du ventre. De la barbe éructe un râle de plaisir. L’homme aux yeux exorbités pense à ses dauphins en imitant le mouvement de la vague. Tout en rebondissant sur le rat de marée, Uve ne lâche pas prise : — Et! Ce! Brutus! Han! Ce Brutus Bonfils! Il a vendu! Des secrets! De mon pays! À Poil de Luc? — Oui! Oui! Lâche-moi! Avec! Ce Brutus! Han! — Quel! Genre! De secrets! Il a! Vendu! Han! Ce Brutus? Han! — ON! S’EN! FOUT!! L’agente arrête brusquement sa danse lubrique et fixe le diplomate dans les yeux, qu’il a rouges et mouillés : — Ça m’intéresse, mon gros. Si tu n’as plus le goût de parler, moi, je n’ai plus le goût de baiser. L’homme ne comprend pas l’intérêt soudain que porte cette fleuriste à ses histoires d’espionnage. En fait, il ne comprend pas grand-chose en ce moment, il a le cerveau au bout du gland et le reste a peu d’importance. Il se dit que si la nana veut des détails avant de poursuivre, eh bien, il va les lui donner, nom de Dieu! On n’arrête pas ainsi un pistonnage aussi délicieux! — Des secrets génétiques! Des conneries sur le sperme! Des bêtises sur les ovules! T’es contente, là? On peut continuer, maintenant? J’ai la queue en feu! Vavum sourit méchamment. La grosse limace a vidé son sac. Enfin! Sa mission est terminée, elle peut aller retrouver Billy et quitter cet hôtel minable. — Ben quoi? Qu’est-ce qui se passe, maintenant? T’aimes pas ma réponse? s’inquiète le diplomate du fond de son prépuce. L’agente, assise sur sa victime, pèse ses options. Elle pourrait se rhabiller tout de suite, évidemment. Remettre autant que possible les lambeaux de sa robe et avertir Billy que la mission est accomplie. Mais elle pourrait aussi se rhabiller un peu plus tard. Juste le temps de profiter de cet obèse obus qui pèse entre ses cuisses. Son point G est en train de s’allumer, il serait dommage de le priver des feux d’artifices. — Alors, poupée? Tu te remues les fesses, oui? J’en peux plus, moi!! Uve hausse un sourcil et jette un regard dédaigneux au visage violet. Sans dire un mot, elle donne un petit coup de pelvis. La barbe s’agite, les narines s’élargissent. Un autre coup de hanche, et la dent en or disparaît. Un autre, et l’homme frissonne de la tête aux pieds. Elle sent les premières bulles venir au creux de son nombril. Elle augmente la cadence. S’appuyant d’une main sur la poitrine moite de son adversaire, elle place l’autre sur sa bouche pour ne plus l’entendre parler. Sa victime ainsi maîtrisée, Vavum ferme les yeux et se concentre sur la friction de la saucisse entre ses gencives lascives. Lentement mais sûrement, son four s’embrase. Bientôt, elle explose de plaisir en lâchant un cri à vous fendre les oreilles. Non sans égratigner un peu les joues du pêcheur de dauphins, lequel se débat et articule difficilement, les doigts de sa maîtresse dans la bouche : — Attends, j’ai pas fini! Je suis pas venu! Continue!! Mais notre héroïne est sans pitié : — Branle-toi, mon vieux. Moi, je suis venue. Et je repars. Tout en quittant les draps froissés, Uve, encore dans les vapeurs de son orgasme, se caresse le clitoris. Désespéré, l’homme se tape la colonne frénétiquement en lorgnant les doigts habiles et fouineurs de la Vavum. Sans gêne, l’agente enfonce sa main dans sa vulve, sous le regard médusé du phoque agité. Alors que ce celui-ci déflaque dans son étui de latex, Uve extrait de son sexe un petit objet chromé en forme de douille, tout reluisant. — Mais qu’est-ce que c’est que ce truc? demande, essoufflé, le gorille, bite en main. — C’est une enregistreuse vaginale, mon cher. Très utile dans mon métier. — Mais tu es fleuriste! — C’est pas parce que j’aime les fleurs que je suis inoffensive, abruti! fait Uve en reprenant les restes déchirés de sa robe. Elle en profite pour saisir son petit sac à main. — Si t’as une enregistreuse dans le minou, est-ce que tu as une caméra dans le trou du cul? s’enquiert le rustre. Parce que je peux lui donner un gros plan de mon gland, si tu veux bien! Encore nue, Uve dégaine un revolver miniature et le pointe sur la pointe de l’iceberg : — Je t’ai eu, verrat! Tu as perdu! Ne voyant pas le danger que représente le petit appareil de métal, l’homme se redresse sur le lit, la bandaison encore musclée : — Pourquoi me menaces-tu la queue avec un briquet? Quelle sorte de fleuriste es-tu, au juste? Vavum appuie sur la gâchette. Il y a un bruit sourd. L’homme reste assis quelques secondes, horrifié par la détonation, puis il s’effondre en silence sur le matelas. Billy Bandemou cogne à la porte de la chambre. Uve lui ouvre tout en enfilant maladroitement les débris de sa robe. Son assistant remarque le corps gras qui tache le lit : — Il a parlé? demande-t-il, un peu distrait par les formes d’Uve qui débordent de son vêtement délabré. — Tout est là-dedans! réplique l’agente en lui remettant la douille enregistreuse toute mouillée. Billy, fasciné par l’engin encore chaud, le prend entre le pouce et l’index : — Il en a pour combien de temps? — Douze heures. La femme de ménage le retrouvera demain matin. Quand il se réveillera, il ne gardera aucun souvenir de nos ébats. — Très bien. Félicitations, Uve. Mission accomplie! L’agente ne répond pas : elle a déjà quitté la chambre en direction de l’ascenseur. Billy, seul devant le diplomate endormi, contemple le dard empoisonné resté planté au bout de son prépuce dégonflé. Ouille!, pense-t-il avec empathie pour le pauvre lardeux inconscient. Puis, profitant de sa solitude, il colle la petite enregistreuse à sa narine et respire le parfum légèrement sucré de sa patronne. — Billy! Qu’est-ce que tu glandes? L’ascenseur est là!! s’impatiente Uve. — J’arrive. J’arrive...
UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE
Le carillon infernal de l’horloge grand-père sonne neuf heures. Uve et Billy, les yeux cernés, grimacent dans leurs fauteuils antiques et inconfortables, secoués par la cacophonie métallique. Ils sont seuls dans la salle d’attente du bureau du ministre de l’Intérieur. Le secrétaire entre dans la pièce, les cheveux lissés et le nez redressé : — Le ministre est prêt à vous recevoir, agente Vavum. Votre assistant est autorisé à vous accompagner. — Trop aimable! grogne Uve en se levant, suivie par un Billy voûté, toujours intimidé par les figures d’autorité. Au passage, elle écrase avec son talon aiguille le pied du secrétaire. Trop bien élevé pour crier, il se contente de serrer les mâchoires en levant le petit doigt. Au-delà de la lourde porte capitonnée, entre quatre murs couverts de tableaux de mauvais goût, le ministre siège derrière son pupitre de lecteur de nouvelles, émergeant du bois comme s’il en faisait partie, hybride mi-table mi-homme, véritable centaure à pattes sculptées. L’homme porte fièrement ses rides et sa barbichette, prince parmi les gueux, le collet bien raide et la cravate serrée. — Bon matin, agente Vavum! — Il est tôt, Monsieur le ministre! Je croyais avoir mérité une bonne nuit de sommeil après avoir fait parler notre diplomate étranger. — Ah oui, votre mission d’hier... Bravo, Uve. Mais l’heure n’est pas à la complaisance et je ne peux me permettre de me perdre en félicitations. Le temps presse! — Quoi, encore? Une autre mission? s’indigne notre héroïne, les yeux cernés par sa mauvaise nuit. — Chère Uve, votre sommeil ne pèse pas lourd quand l’avenir de notre pays est menacé. — Sauf que je... commence Uve, impatiente. — Mais, Monsieur! intervient Billy en grimaçant sous l’effort qu’il fait pour interrompre la conversation. Madame Vavum a besoin d’être en forme pour mieux défendre nos intérêts! — Taisez-vous, Bandemou! Encore un mot, et je vous fais attendre dehors! réplique le ministre sans même regarder son interlocuteur. — Désolé, Monsieur, chuchote Billy en regardant les motifs chargés du tapis. Uve soupire : — Je dois me reposer un peu afin d’être à mon maximum, patron. Baiser des gros lards jusqu’aux petites heures du matin nécessite... — Agente Vavum, vous êtes accusée de meurtre! lance gravement l’homme-pupitre. — Vous voulez rire?! dit froidement notre amie. — Nous avons eu un homicide au Crédit Séminal, la nuit passée, et les caméras de la banque ont capté la silhouette d’une femme qui vous ressemble et qui partage avec vous les même goûts vestimentaires, que certains qualifient de douteux, soit dit en passant. — Allons donc! J’étais au lit avec le diplomate! Vous en avez la preuve dans l’enregistrement que je vous ai fourni!! s’indigne bruyamment Uve. — Je sais, je sais, agente Vavum. Mais nous avons calculé que vous avez eu le temps de commettre le crime avant de soutirer ses informations au diplomate. — J’ai des témoins! braille Uve. Le garçon du restaurant! Le chasseur de l’hôtel! — Ces témoins ne pèseront pas lourd dans votre défense, agente Vavum. De toute façon, quand je vous dis que vous êtes accusée, cela ne signifie pas que je vais vous arrêter. En fait, je crois volontiers à votre innocence, mais certains éléments de notre gouvernement n’attendent qu’une occasion pour vous boucler une fois pour toutes. Ils n’hésiteront pas à acheter les quelques témoins que vous pourriez produire dans un procès. Dois-je vous rappeler votre dernière sortie contre le président? Vous savez, un chef d’État n’apprécie pas d’être traité de couillon, surtout pas par l’un de ses agents, et encore moins lors d’un cocktail mondain en présence de plusieurs délégations étrangères. — Allons donc! Vous savez tout comme moi que notre leader est un faible! Bon Dieu, Billy bande plus dur que ce président minable!! — Merci, sourit bêtement Billy. — Vavum, écoutez-moi un peu! s’impatiente le ministre. Un meurtre a été commis! — C’est ça! Et c’est de ma faute! Parce que j’ai osé exprimer tout haut ce que les autres pensaient tout bas! Chaque fois qu’une femme se tient debout, on crie à l’enragée, à la folle! — Vavum! Taisez-vous!! Arrêtez de croire que tout tourne autour de vous, à la fin! — Ce n’est pas ce que j’ai dit! rétorque Uve sur la défensive. Je... enfin... Le ministre tend une enveloppe à son agente, qui doit desserrer les poings pour s’en emparer. Elle l’ouvre en respirant fort. Billy ne sait plus où se mettre devant tant de tension. L’homme à la barbichette attend patiemment que notre amie se soit un peu calmée avant de poursuivre sur un ton délibérément calme, voire paternel : — La victime est le directeur du Crédit Séminal, un homme brillant. Spécialiste de la reproduction artificielle, il travaillait sur un projet top secret du gouvernement. Projet qui a souffert de plusieurs coups durs, dont notamment une fuite d’informations dans des pays ennemis. — C’est quoi, ce projet? demande Uve. — Disons qu’il s’agit de génétique avancée. Très avancée. Nous travaillons depuis des années dans ce domaine, mais nos rivaux semblent avoir toujours une longueur d’avance. La mort du directeur du Crédit Séminal nous fera encore perdre du terrain. Il est évident que nous avons affaire à des traîtres travaillant au sein du gouvernement. — J’imagine qu’on me soupçonne d’être un agent double? lance Uve sur un ton menaçant. — Exactement. Surtout depuis la nuit dernière. Regardez bien la photo prise par le système de surveillance de la banque. Avouez que cette fille a un air de famille! Tremblante, l’espionne examine attentivement la photographie d’une femme de la même carrure qu’elle, bien habillée, tout en noir, coiffée d’un chapeau comme Uve les aime, avec un bandeau blanc, et portant une ceinture assortie. — Cette femme ne me ressemble pas du tout! déclare l’agente Vavum. — Vous avez 48 heures pour trouver une bonne piste. Je vous charge de l’enquête même si vous en êtes la principale suspecte, quitte à me mettre dans de sales draps. Je vous laisse cette chance de redorer votre honneur par égard pour tout ce que vous avez fait pour nous. Cela dit, si vous ne m’arrivez pas avec des résultats satisfaisants d’ici deux jours, je serai obligé de vous accuser formellement de ce meurtre crapuleux. Le directeur était un homme important pour notre pays. — Allons donc, c’était un vaurien! Ne l’a-t-on pas déjà accusé d’avoir trafiqué ses échantillons? — Il a été acquitté. — Et ses déclarations misogynes? — La misogynie n’est pas un crime, agente Vavum. Et nous ne sommes pas là pour faire le procès d’un cadavre. Il s’agit plutôt pour vous de prouver votre innocence. Voilà qui devrait vous motiver un peu, malgré votre manque de sommeil. Vavum ne relève pas les insinuations de son supérieur. Elle se contente de se lever dignement et d’enfiler son propre imperméable noir à la ceinture blanche : — Viens, Billy. Nous allons une fois de plus sauver notre brave nation de phallocrates des griffes de cette assassine bien habillée! Bandemou se lève et salue humblement le ministre : — N’ayez crainte, Monsieur. Nous allons retrouver cette... cette... — Cette Pingouine, répond l’homme avec un sourire entendu. C’est son nom de code. En attendant de connaître sa véritable identité. *** Dans la Fjord Escorte blanche que Billy conduit trop prudemment, l’agente examine le contenu de l’enveloppe remise par le ministre. Cette Pingouine aurait été aperçue par des témoins lors de trois autres assassinats, similaires à celui du Crédit Séminal. Le premier remonte à la semaine dernière. Un certain Firmin de la Fiente, gynécologue de la vieille école reconnu pour ses positions machistes et son implication dans plusieurs scandales personnels, criblé de balles. Uve l’avait déjà rencontré dans un cocktail, il y a plusieurs années. L’air complaisant de cet individu aux mains glaciales avait horripilé Vavum. Après une discussion agitée et quelques insultes bien senties, elle lui avait jeté son verre à la figure, lui cassant l’arête du nez. Le deuxième macchabée est un chirurgien plastique, Hugo Piment, notoire coureur de jupons qui a semé autant d’enfants illégitimes qu’il a reçu de prix internationaux. Plus tôt dans l’année, ce Don Juan a osé flirter avec Uve lors d’un séminaire gouvernemental sur les performances des Services très secrets. Il a passé un mois à l’hôpital. Pour rien, puisque que peu après, il allait succomber à une surdose de plomb entre les deux oreilles, crachée par une Pingouine au trench noir et au silencieux agressif. La troisième victime est un neurologue, Gustave Moustache, un homme qui travaillait autrefois pour une nation rivale. Depuis sa défection, Moustache a grandement aidé le pays. Un homme au tempérament bizarre, dont la maison était remplie de chats siamois, qu’il collectionnait avec passion. Le mois dernier, Gustave Moustache a signé un article sur les inégalités cérébrales entre les hommes et les femmes, qui a fait enrager Uve pendant deux semaines. Il est mort il y a trois jours d’une balle dans le cerveau, placée là, selon les témoins, par une femme tout de noir vêtue, au chapeau large et au pistolet allongé. Uve avoue que cette tueuse choisit bien ses victimes. Ce qui, il faut le reconnaître, ne joue pas en la faveur de l’agente. À croire que l’intention de la meurtrière est de faire accuser notre héroïne. Vavum se concentre pour respirer par le nez et contenir sa colère montante : se faire mettre sur le dos un meurtre qu’on n’a pas commis est injuste, et tout le monde sait à quel point l’injustice l’enrage : — Billy, bordel de Dieu! Conduis plus vite!! Pourquoi m’encombrer d’un assistant aussi inefficace? se demande l’espionne pour la énième fois. Après tout, il y avait une jolie fille disponible, quand elle a choisi Bandemou. Une mignonne petite agente en devenir, au sourire coquin et aux formes aguichantes. Elle aurait fait une intéressante partenaire, cette gazelle. Évidemment, avec sa poitrine ferme et ses fesses d’adolescente, elle aurait probablement tenté d’attirer toute l’attention sur elle. Au moins, avec Billy, Uve était tranquille. Il faut le dire, Vavum a un faible pour ce petit Bandemou. Pas un faible pour son physique, ça c’est certain. Et pas non plus pour son esprit, qu’elle trouve parfois un peu empâté. Non. Ce qu’elle aime chez son assistant, c’est son lourd passé. Car Billy Bandemou est un ancien criminel activement recherché. Un homme qui a fait trembler toute une nation. Un homme qui a été l’ennemi juré de Pierre Duremanche. Or, pour Uve, l’ennemi de son ennemi est son ami. Comment imaginer Bandemou en danger public, la mauvaise conduite mise à part? C’est une longue histoire. Disons que, déçu par ses propres limites corporelles, Billy s’est mis en tête un jour de partager avec le reste de la gent masculine son incapacité à lever. Il a donc empoisonné l’eau du pays voisin et a ainsi transformé une nation de fiers-à-bras en un amalgame informe d’impuissants geignards. Même Gros Pierre, le zob de l’agent Duremanche, a cessé de faire régner la terreur. Tout un pays réduit à la mollesse. C’est un exploit qui a conféré à Billy une notoriété qu’on n’est pas près d’oublier. Évidemment, tout a tourné au vinaigre quand Duremanche s’est mis en tête de recouvrer son honneur. Après un combat plus ou moins spectaculaire, l’agent ennemi a neutralisé le misérable Bandemou et a découvert un remède au bobo. Il s’est vanté d’avoir ensuite enfourné Gros Pierre entre les fesses de Billy pour lui prouver l’étendue de ses moyens retrouvés. Le pauvre criminel défait s’est exilé dans le pays d’Uve, qui l’a accueilli en héros. Depuis ce temps, Billy est l’assistant de la célèbre Uve Vavum, la meilleure agente spéciale du pays, et la seule capable de tenir tête au sinistre Duremanche, même si, à ce jour, elle n’a pas réussi à véritablement le défaire. — Alors Billy, tu fonces, oui ou merde? s’impatiente l’agente sur le siège du passager. — Ben, il y a cette voiture devant qui me ralentit..., commence l’assistant. Sans se faire prier, Uve s’empare du volant d’une main et klaxonne avec férocité. Billy, qui a les oreilles sensibles, est traumatisé par tout ce bruit. *** Le Crédit Séminal est rempli de policiers, de policières, d’enquêteurs, d’ambulanciers, de médecins légistes et de nettoyeurs de sinistres. Uve navigue en jouant des coudes dans cette foule en uniforme et arrive en face de l’enquêteur en chef, un homme aux oreilles énormes et aux mains potelées, qui parle à un employé de la banque. — C’est vous le responsable de cette scène de crime? demande l’agente en interrompant la conversation. L’enquêteur, en train de manger un cornet de frites, se retourne vers Uve : — En effet, Madame... Vavume, c’est bien ça? Je suis le lieutenant Brave Sansoupe. — On dit Vavoum, Sansoupe! Vavoum!! — Pardon, pardon. On m’a fait savoir que vous étiez chargée de cette enquête. Je suis à votre service, Madame. — Alors faites-moi faire le tour de cette banque qui pue le poisson! Accompagnée par Billy, Uve suit le lieutenant dans une visite guidée de la scène, décorée de ruban jaune, de contours à la craie et d’enquêteurs à genoux, armés de leurs petits pinceaux à poudre. Le trio observe le directeur abattu dans son gros fauteuil, une expression ahurie à jamais gravée sur son visage gris. Le type est mort les lunettes au nez comme un vrai cowboy. La balle a percé son cœur ratatiné, ornant d’une fleur rouge la boutonnière de son habit trop bien pressé. — Il est moins repoussant comme ça, remarque Uve. La mort lui sied bien. — Attendez que les gars de la morgue s’en occupent, répond Sansoupe en mangeant une frite. Il aura l’air de Casanova dans son cercueil! Les trois descendent au sous-sol, dans la salle des coffres du Crédit Séminal. Les deux pieds dans le sperme fondu, le policier explique : — L’assassine a réduit au silence sa victime avec un silencieux. Puis elle est descendue ici et a saboté les congélateurs. Il est clair que le motif de cette attaque était de neutraliser les capacités reproductrices de cet établissement. En abattant le directeur, cette agresseuse a coupé la tête de la banque; en détraquant ses glacières, elle en a coupé la queue. Quel gâchis! Constatant le dégât gluant autour d’elle, Uve, jusqu’aux chevilles dans la semence, lance un regard sceptique à Billy : — Crois-tu qu’il y ait un rapport entre mon diplomate et ce meurtre? — Tu sais, Uve, je crois que... — Bon, allez, je n’ai pas le goût de m’éterniser dans cette flaque, on rentre à la maison! Le trio remonte les escaliers, laissant derrière lui des traces sur le tapis tandis que les nettoyeurs amorcent le pénible travail de pompage. — Qu’est-ce que vous allez faire de tout ce... liquide gaspillé? demande un Billy curieux. — Une chance pour nous, répond Sansoupe, les pays du Tiers-Monde ne sont pas difficiles : ils sont prêts à racheter notre stock au rabais. On va leur envoyer un camion-citerne rempli de foutre bien homogène et bien blanc. Ils ont à cœur d’entretenir leur surpopulation, ces pays-là. Ils en ont besoin pour demander l’aide internationale. Ils payent même le pape des millions pour qu’il condamne le port du condom, afin d’encourager les couples à se reproduire. Mais avec toutes les maladies qui déciment leur population, ils ont besoin de semence neuve! — Et les gens d’ici? s’inquiète Bandemou. Je veux dire, les clientes qui cherchent à se faire fertiliser par le sperme de Stiff Pornola? Comment vont-elles faire? — Mais on s’en fout! intervient Uve. Les précieux mâles n’auront qu’à se branler de nouveau! Ils n’attendent que l’excuse de s’y remettre, je ne m’en fais pas pour eux! — Je ne me branle pas, moi! s’indigne Billy. — On sait pourquoi! rajoute cruellement Uve. Salut, Sansoupe! On se reparlera bientôt! L’agente et son assistant quittent la succursale du Crédit Séminal dans leur Fjord Escorte. Cette fois, c’est Uve qui conduit. Billy s’accroche à la poignée de sa portière pour ne pas être éjecté du véhicule en furie. — Tu sais, Uve, ce n’est pas ma faute si je ne suis pas capable de bander. Tu n’es pas obligée de t’en moquer sans cesse. — Pardonne-moi, Billy, répond doucement l’espionne en évitant de justesse un piéton téméraire. J’ai mal dormi, je ne suis pas dans mon assiette. Bandemou sourit à sa patronne, soulagé : — Ne t’en fais pas avec ça, Uve. Je sais que ce n’est pas toujours facile d’être toi. — Qu’est-ce que tu insinues, au juste? répond dangereusement Vavum. Tu veux dire que je ne suis pas facile à vivre, c’est ça? Ou bien tu crois que j’ai de la difficulté à exister? — Je ne voulais rien dire, Uve. Rien du tout. Excuse-moi... La voiture navigue périlleusement dans la circulation, aboyant à qui mieux mieux, coupant les lignes comme autant de mauvaises herbes, striant la chaussée de traces de pneus poussés au-delà de leurs limites. Partout où elle passe, Uve aime laisser sa marque. © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |