Magali Deleuze

 

L’UNE ET L’AUTRE INDÉPENDANCE

1954-1964 :

Les médias au Québec

et la guerre d’Algérie - extrait

 

Histoire

 

***

PRÉSENTATION

 

Pourquoi s’intéresser aux réactions québécoises à l’endroit d’une guerre, la guerre d’Algérie, qui, à première vue, est bien éloignée des préoccupations des Québécois, davantage affairés, dans les années 1950-1960, à réaliser leur Révolution tranquille? Là est justement le défi du travail de l’historien : faire découvrir les facettes cachées ou peu connues des moments de l’histoire. C’est à ce défi que je me suis attelée. Situons rapidement, pour commencer, le cadre de cette recherche.

Pour le chercheur qui s’intéresse aux relations internationales, les relations franco-québécoises constituent un terrain d’étude fertile. Les Québécois francophones, de par leur histoire, ont pris l’habitude d’être attentifs aux événements qui marquaient la France " mère patrie "; mais si certains ont continué à revendiquer le modèle français, beaucoup par contre s’en sont détachés au cours du xxe siècle. L’institutionnalisation de l’ouverture du Québec au monde, à partir de 1960, grâce au gouvernement de Jean Lesage et au développement des échanges culturels avec la France et d’autres pays francophones, pourrait faire croire qu’avant cette date les Québécois ne s’intéressaient guère aux événements étrangers et vivaient repliés sur eux-mêmes leur crise d’adolescence. Tout comme les historiens québécois dits révisionnistes ont remis en question la vision folklorique du Québec des années cinquante, il nous faut chercher à mieux connaître et à préciser l’histoire internationale du Québec.

L’historiographie concernant l’histoire des relations extérieures du Québec avec d’autres pays, en particulier la France, connaît depuis une quinzaine d’années un regain d’intérêt, même si les travaux historiques restent rares. Sylvie Guillaume, une des pionnières de l’histoire franco-québécoise, est une des seules historiennes à s’intéresser aux relations internationales, habituellement apanage des politologues. Elle soutient, en particulier, la thèse d’une différence de perception entre anglophones et francophones par rapport à la France. On retrouve cet intérêt chez le politologue James I. Gow qui, à travers les sondages, les articles de journaux et les interventions à la Chambre des communes, nuance la thèse traditionnelle du désintéressement québécois pour les affaires internationales avant 1960. Mais il s’arrête aux raisons politiques pour expliquer cette situation.

Quelques années plus tard, l’équipe de Paul Painchaud publiait un des premiers ouvrages sur les relations internationales du Canada et du Québec. Les années 1955-1967 (" l’après-guerre froide froide " [sic]), étaient considérées comme une période de transition dans les relations du Canada avec l’Europe. Un certain intérêt, timide du côté du gouvernement canadien, plus prononcé du côté du Québec, se manifestait à l’égard de la France. On a commencé à parler, lors de la Révolution tranquille, de la possibilité d’ouvrir le Québec au plan international. Les archives diplomatiques et les ententes franco-québécoises sur l’éducation témoignent de cette relance des relations franco-québécoises en 1961. André P. Donneur impute à la stratégie internationale du Canada l’ouverture tardive (1968, avec l’arrivée de Pierre E. Trudeau comme Premier ministre), du Canada à l’Europe et la France. Rappelons que la période 1947-1954 fut une période de guerre froide avec l’Europe de l’Est, et 1955-1967, une période de transition dans la politique européenne du Canada. L’historien Luc Roussel a tenté de nuancer la coupure de 1960 en ce qui concerne les relations franco-québécoises. Il a montré comment la perception de soi avait joué dans l’intérêt des Québécois pour l’étranger. Le développement des échanges culturels, qui dans sa thèse comportent pour l’essentiel les ententes sur l’éducation entre le Québec et la France, est la résultante de trois facteurs. Le gouvernement québécois cherchait à évincer Ottawa pour s’affirmer sur la scène internationale, le gouvernement français cherchait un allié contre les États-Unis et les Québécois, quant à eux, développaient une curiosité dynamique pour tout ce qui était étranger. Les conditions politiques, mais aussi les dispositions mentales, étaient réunies pour que les Québécois fassent à nouveau preuve d’intérêt pour la France.

On pourrait toutefois, à la lumière de ces études, mésestimer le rôle et l’opinion des Québécois vis-à-vis de la France, et considérer que le changement de la politique officielle du gouvernement de Jean Lesage, dans ses relations avec l’étranger, lors de la Révolution tranquille, traduisait l’ouverture des Québécois aux autres pays. On risque alors de minimiser le rôle d’une histoire non officielle mais tout aussi dynamique : celle de la population ou tout au moins de groupes curieux de ce qui se passe en dehors du pays. Cela nous paraît d’autant plus significatif que l’essor des communications, de la presse, de la télévision, a contribué, au Québec comme ailleurs, à créer un système de vases communicants tel que, les idées débordant des frontières, les intellectuels québécois ne pouvaient pas ne pas se heurter à certaines idées phares de l’après-guerre. La médiatisation à travers la radio, la télévision, d’événements comme la guerre froide, la création de l’ONU, la décolonisation, etc., rendait accessible aux Québécois une meilleure connaissance des pays étrangers.

Le thème de la décolonisation, si important dans l’histoire intellectuelle de l’après-guerre, retient assez peu l’attention des chercheurs du Québec contemporain et lorsqu’il apparaît, il est souvent englobé dans l’étude plus générale de la gauche québécoise. Parmi les rares études historiques sur la gauche québécoise couvrant les années cinquante et les années soixante, le collectif de Robert Comeau et Bernard Dionne dresse un tableau de l’histoire du parti communiste au Québec, de quelques dirigeants et de ses rapports avec les syndicats. Cependant, rien n’est dit sur l’analyse de la décolonisation et du débat qui entoure la question nationale au sein de la gauche québécoise – l’étude des années trente à quarante étant beaucoup plus approfondie que celle des années cinquante.

Mais si relativement peu d’historiens traitent, aujourd’hui encore, de l’histoire de la gauche au Québec, certains sociologues et politologues, toutefois, ont ouvert quelques pistes dans l’association d’idées, au sein de la gauche québécoise, entre décolonisation du Tiers-Monde et décolonisation du Québec. Le mémoire de Marthe-Francine Tremblay constitue une exception, même si elle n’aborde pas uniquement la question de la décolonisation. Quelques sociologues ont également étudié les rapports de la gauche québécoise avec la question nationale et la décolonisation. Marcel Fournier a, notamment, montré qu’une des raisons de l’insuccès de l’idéologie communiste au Québec était le manque d’enthousiasme, et donc d’adhésion, des intellectuels à l’idéologie marxiste. Mais là encore, il est fait peu de place à l’idéologie de la décolonisation, pourtant soutenue par les marxistes, et à son application au Québec. Cependant, la gauche québécoise ne peut se ramener au parti communiste; beaucoup d’autres courants, souvent très marginaux, ont prôné des idéaux socialistes. Le sociologue Gilles Bourque et l’économiste Gilles Dostaler ont étudié l’idéologie socialiste et la décolonisation du Québec. Collaborateur de la revue Parti pris et directeur de la revue Socialisme québécois, Bourque a repris l’idée d’une nécessaire association entre socialisme et indépendance du Québec. D’autres travaux font également ressortir l’intérêt mais aussi le malaise de la gauche québécoise face à la question nationale. Attirés par les thèmes de la liberté, de l’indépendance libératrice, certains " se sentiront proches du nationalisme de la décolonisation ". D’autres, plus marxisants, auront du mal à accepter " un nationalisme étroit qui sent définitivement trop la droite ".

L’intérêt pour la question de la décolonisation n’a pas été le seul apanage de la gauche québécoise, et il a fort bien pu se manifester d’autres façons. Carole Page est une des seules à avoir intégré la droite québécoise à son analyse du thème de la décolonisation, à travers la revue Laurentie. Elle ouvre des pistes de recherche, en mettant en évidence les liens que certains intellectuels établissaient entre la situation coloniale du Québec et les mouvements de décolonisation qui ont secoué l’Europe après 1945. Parce qu’elles concernaient l’Angleterre et la France, la question irlandaise et la guerre d’Algérie étaient, selon ses sources, les exemples les plus proches de la question nationale québécoise.

Mais aucune étude ne traite de l’impact sur les Québécois de la guerre d’Algérie et du débat entourant la question. Le terme " Québécois " renvoie, dans la plupart des études, aux Québécois francophones, pour des raisons politiques et sociologiques qu’il serait ici trop long de détailler – même si l’histoire des anglophones québécois se construit de façon dynamique depuis les années quatre-vingt. Michael D. Behiels note qu’anglophones et francophones ne perçoivent pas de la même façon la Révolution tranquille. Vers 1940-1950, la plupart des anglophones québécois s’imaginaient que la majorité des francophones étaient toujours des ruraux et que ceux qui s’urbanisaient devaient reléguer la langue française au rang de dialecte parlé à la maison, au profit de la langue des affaires, à savoir l’anglais. La Révolution tranquille a été pour eux la fin d’un ancien régime : enfin, une nouvelle ère, industrielle et urbaine, pouvait prendre place au Québec. Pour les francophones, cette révolution symbolisait beaucoup plus qu’une ouverture économique à la modernité. Rapidement, dit l’auteur, elle s’est mise à acquérir une signification bien différente, voire opposée, pour les anglophones et les francophones.

W. D. Coleman, pour sa part, considère que, influencés par les échos des pays du Tiers-Monde, les anglophones (historiens et sociologues compris) ont analysé la volonté de changement chez les francophones comme un désir de modernité, de rupture avec la tradition québécoise. Ronald Rudin va plus loin et remet en question l’idée que, jusqu’en 1960, les anglophones prospéraient aux dépens des francophones. Même si globalement les années d’après-guerre ont profité à la classe moyenne anglophone au Québec, elles ont vu, dès avant 1960, l’élite anglophone perdre son pouvoir.

Pour d’autres, les anglophones, minoritaires démographiquement, se sentent jusqu’en 1960 majoritaires linguistiquement, culturellement et financièrement. Après 1960, ils se considèrent franchement comme un groupe minoritaire et voient d’un œil méfiant les réformes de Jean Lesage. Certains n’hésitent pas à penser que c’est là une des raisons pour lesquelles les médias anglophones sont passés " à côté " de la Révolution tranquille : celle-ci représentait pour eux un phénomène francophone.

On voit donc que si les historiens s’accordent sur une évolution significative des mentalités au Québec après 1945, le débat est encore ouvert sur les perceptions des anglophones quant à la Révolution tranquille et à ses transformations. Rares, par ailleurs, sont les historiens francophones qui s’attardent à comparer les idéologies et perceptions de la Révolution tranquille entre Québécois anglophones et francophones. Il nous a donc paru intéressant d’étudier ensemble francophones et anglophones. Pourrait-on, là aussi, parler de " deux solitudes ", chacune ayant sa vision des événements étrangers?

Ainsi est fixé le cadre général de cette recherche, à savoir l’intensification, après la Seconde Guerre mondiale, de l’intérêt tant du Canada que du Québec pour les questions internationales. Je pense cependant qu’il existe aussi des facteurs culturels et historiques qui ont amené les Québécois à s’intéresser à la France. Prendre en compte les seuls facteurs politiques pour expliquer les relations internationales et celles qui prévalent entre deux populations ne suffit plus maintenant. Mon questionnement sur les intellectuels et la guerre d’Algérie s’inspire des nouvelles études en histoire des mentalités dans le domaine des relations internationales. Les populations sont-elles à ce point fermées aux événements internationaux qu’aucune influence extérieure ne puisse les atteindre? Peut-on mesurer cette influence? Le Québec des années cinquante, longtemps considéré comme hermétique et d’une grande " noirceur ", n’a-t-il bénéficié d’aucune influence idéologique de la part de l’étranger durant sa Révolution tranquille? La réflexion des intellectuels Québécois, qui se transforme et s’affine dans les années cinquante et soixante, emprunte peut-être en partie à certaines idées politiques européennes.

A travers le phénomène de la guerre d’Algérie, qui reste et j’en suis consciente, un exemple limité, nous nous interrogerons donc sur le regard que portaient certains Québécois sur les événements français de l’époque. On sait en effet que, à la fin des années cinquante, beaucoup de Québécois cherchaient à s’émanciper de leurs aînés. Ceci est valable pour les néonationalistes comme pour les néolibéraux. La guerre d’Algérie étant une guerre de libération, nationaliste souvent, et plus ou moins laïque, on imagine que les Québécois nationalistes devaient soutenir la cause algérienne. Mais la réalité ne semble pas s’accorder avec une telle présupposition. Leurs réactions ont, semble-t-il, été bien moins uniformes. Dans le cas des néonationalistes, les plus logiquement enclins à être favorables à cette lutte de libération, certains ont encouragé les Algériens, d’autres les ont critiqués, et certains sont restés silencieux. La guerre d’Algérie n’aurait-elle été qu’un catalyseur pour l’image que les intellectuels Québécois se faisaient de la France?

Il s’agit donc moins de chercher à savoir si le conflit algérien représentait une réelle importance sur la scène internationale nord-américaine que de comprendre pourquoi et à quel niveau les intellectuels québécois ont réagi. On pourra alors déterminer s’il y a eu appropriation par les intellectuels québécois de certaines idées entourant le débat à propos de la guerre d’Algérie. Peut-être également pourrons-nous mieux découvrir si les réactions de certains Québécois face à cette guerre ont été le révélateur ou l’aboutissement de l’évolution de l’attitude des Québécois par rapport à la France après la Deuxième Guerre mondiale.

Voici brièvement quelques-unes des raisons qui ont guidé mon choix méthodologique. J’ai voulu consacrer l’analyse à l’étude de la mentalité politique des Québécois qui ont exprimé leur sentiment d’une façon que l’on pourrait qualifier d’organisée. Les médias, et les publications en général, constituent le lieu privilégié de cette expression. J’ai choisi d’entendre au sens large le vocable " intellectuels "; mon étude couvrant une période restreinte dans le temps, mais étendue quant aux sources, je ne pouvais utiliser une définition rigide ou restrictive qui aurait écarté les anglophones, les gens peu connus, ceux que l’on ne retrouvait pas forcément dans le média par excellence de l’époque, la télévision. J’ai considéré par conséquent tout Québécois qui était en mesure (par sa formation ou par son désir personnel) de réagir publiquement, de façon régulière, à l’événement que constituait la guerre d’Algérie. Si imparfaite qu’elle soit, cette définition est néanmoins opérationnelle pour cette étude. Il était difficile, dans ces conditions, de garder la notion de profession telle que la présentent les intellectuels eux-mêmes, car elle aurait écarté trop d’individus et qu’elle me semblait représentative d’une réalité plus européenne que québécoise. Par ailleurs, " publiquement " doit être entendu dans un sens assez large : les médias, l’université, un meeting, etc. Il est fondamental de pouvoir retrouver une trace de cette réaction pour l’étudier, je me suis vite rendu compte que les hommes politiques étaient plus bavards sur le sujet de la guerre d’Algérie en terrain médiatique qu’à l’Assemblée, où l’événement ne défrayait pas la chronique politique.

La réflexion méthodologique représente une part importante dans ce travail. L’histoire des mentalités dans le domaine des relations internationales rencontre à l’heure actuelle deux grandes difficultés. Comment mesurer ou définir des phénomènes qui ressemblent à des attitudes ou à des comportements? Sur quelles bases historiques définir l’image que les intellectuels québécois avaient de la guerre d’Algérie? L’image est vue par tous comme la représentation mentale de quelque chose, événement, gens d’ailleurs, etc. D’autre part, comment analyser et expliquer la réaction d’un groupe à tel ou tel événement étranger? Reconnaître une place plus importante à des acteurs dans les relations internationales, c’est aussi et souvent s’interroger sur une nouvelle méthodologie qui, sans pour autant survaloriser un événement comme la guerre d’Algérie, permet de lui redonner sa place dans les mentalités collectives de l’époque.

Deux écoles d’historiens et de politologues se sont intéressées à la définition de l’image ou de la vision que quelqu’un se fait d’un événement, et à son analyse. Pour ce que l’on pourrait appeler l’école américaine, l’image se forme à partir de la perception; en conséquence, l’analyse doit faire ressortir les déterminants culturels et les préjugés d’une population ou d’un groupe témoin. Donc, l’image que les intellectuels québécois avaient de la guerre d’Algérie dépendrait en grande partie de leur psychologie. Pour la cerner, les chercheurs utilisent des sources quantitatives, les sondages par exemple. Ils créent également de nouvelles sources, ainsi une analyse structuraliste des discours. Cette méthode a l’avantage de relativiser le poids d’un événement lors de son analyse. Elle a toutefois des limites, qui ont inspiré à J. Padioleau une critique en règle des méthodes quantitatives. Un des premiers écueils de cette technique est le problème de l’ " opérationnalisation ". La technique du sondage permet de quantifier et d’expliquer certaines façons de penser. Mais comment être sûr que l’idée générale qui ressort des questionnaires correspond à la réalité? En règle générale, l’interprétation suppose une régularité idéale dans la société, une " norme " absolue mais cette norme n’est pas toujours réaliste, de même que le phénomène de moyenne en mathématique.

Un autre danger est la dilution de la matière historique dans les autres disciplines. La majorité des ouvrages traitant d’opinion publique, de perception, sont le fait de chercheurs en science politique ou en psychologie sociale. Les auteurs étudient l’image que se font les intellectuels d’une situation pour mieux déterminer le rôle de ce groupe social en politique; on peut donc facilement se contenter d’un seul type de source ou d’une seule série de journaux, mais cette étude risque fort d’être une concoction de " l’histoire des journaux et de celle de l’histoire par les journaux ". Il reste que cette méthode constitue une science auxiliaire indispensable en histoire des relations internationales.

Une autre école, plus classique, se concentre sur des documents écrits, de préférence politiques (archives diplomatiques, mémoires, discours politiques, etc.). La dimension psychologique intervient assez peu dans les grilles d’analyses des tenants de cette école. L’événement et sa signification politique priment dans l’interprétation qu’on donne de l’image qu’un peuple ou qu’un politicien se fait d’une situation. On explique, par exemple, que ce sont la Deuxième Guerre mondiale et ses conséquences qui ont cassé l’isolationnisme nord-américain. James I. Gow considère que le cadre politique au Québec, de 1945 à 1960, est déterminant pour analyser l’évolution des opinions québécoises. Mais les historiens se sont longtemps fiés à la seule image que les intellectuels avaient du Canada sur la scène internationale, à savoir celle d’un pays coincé entre l’URSS et les États-Unis. De nouvelles études relativisent une telle façon de voir. De 1947 à 1963, le Canada s’impose comme puissance moyenne et la liste de ses implications internationales s’étoffe (OTAN, ONU, reconnaissance de la Chine, position lors de la crise de Cuba, etc.). On sait maintenant que les Canadiens n’étaient pas plus isolationnistes à la fin des années cinquante que les Suédois ou les Danois. L’étude de groupes (comme celui des intellectuels) peut parfois conclure à une unité dangereuse : on finit par déterminer une vision globale qui, souvent, ne reflète pas l’hétérogénéité dudit groupe. La généralisation constitue la limite principale de l’étude des seuls textes politiques. Le danger que l’on court à refuser de chiffrer ou de répertorier des opinions est illustré par la phrase lapidaire: " pour une majorité de Québécois ".

Depuis une dizaine d’années, les historiens des relations internationales cherchent à adapter leur méthodologie à l’objet même de leur recherche. Une synthèse entre ces deux écoles a permis des résultats remarquables. Le croisement et la multiplication des sources représentent actuellement le meilleur compromis méthodologique qui soit pour parvenir à des résultats significatifs. C’est cette optique que j’ai privilégiée pour étudier les réactions des intellectuels Québécois devant la guerre d’Algérie et la vision qu’ils en avaient.

J’ai utilisé un large éventail d’articles de revues. Les revues francophones étant assez bien connues par les historiens, il a été facile de choisir un ensemble qui puisse représenter toutes les sensibilités politiques : Cité Libre, La Revue Socialiste, Parti pris, Laurentie, Liberté, L’Action nationale, Le Magazine Maclean. Il fallait, de plus, choisir des périodiques qui entrent dans la période 1954-1964 et qui traitent de la guerre d’Algérie; ont donc été écartées des revues comme Socialisme (1964-1969), Maintenant (l’ancienne Revue dominicaine), Combat, Relations, Le monde ouvrier, Le travail, Vers demain, etc., où la guerre d’Algérie n’était pas traitée.

La représentativité de ces sources est liée à la diversité des opinions exprimées ou à la possibilité de les exprimer. La presse québécoise des années soixante était assez diversifiée (de L’Action catholique à Parti pris). La guerre d’Algérie n’est pas, bien sûr, le seul sujet international à intéresser les intellectuels de l’après-guerre, mais on en parle dans la presse. De 1960 à 1962, Cité Libre consacre quinze articles à la réflexion sur la guerre d’Algérie.

A lire Cité Libre ou Liberté, on serait tenté de croire que tous les intellectuels québécois se sentaient concernés par la guerre d’Algérie, ce qui serait excessif. Il faut donc comparer ces journaux avec un ensemble d’autres sources médiatiques, pour ne pas leur faire dire plus qu’ils ne contiennent.

Il a été beaucoup plus difficile de choisir des revues anglophones non que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, elles n’aient pas traité du sujet de la guerre d’Algérie, mais parce qu’aucun travail ne les étudie ni ne les répertorie. De plus, assez peu étant publiées au Québec, il a fallu multiplier les recherches pour déterminer celles qui étaient lues par les anglophones québécois. J’ai donc choisi, à l’instar de plusieurs autres chercheurs (Sylvie Guillaume par exemple), d’inclure des revues de l’Ontario qui, de par leur proximité géographique et leurs affinités idéologiques, avaient la faveur des anglophones québécois. L’opinion des anglophones de Montréal et celle des anglophones de Toronto sur la politique internationale ne présentaient pas de différences majeures. Cette communion de pensée ne se retrouverait peut-être pas concernant la politique canadienne, non plus que si, pour retracer les idées des anglophones québécois, l’on utilisait des revues de Vancouver. Il aurait donc été dommage de se priver d’une aussi riche source d’informations sous prétexte que ces revues étaient publiées à Toronto et non à Montréal ou ailleurs au Québec. Nous avons retenu Maclean’s, The Canadian Forum, Canadian Business (seul périodique à être publié à Montréal), Saturday Night, The Financial Post, International Journal et Canadian Commentator.

Les articles de revues anglophones et francophones, la littérature politique de l’époque concernant la guerre d’Algérie ou l’utilisation de l’exemple algérien pour soutenir une idée, les quelques émissions de télévision d’affaires publiques (" Point de mire ") et de radio consacrées au sujet viendront compléter l’analyse. J’ai cependant dû renoncer à traiter de façon exhaustive les émissions francophones et anglophones de télévision et de radio pour plusieurs raisons. Contrairement à ce que je pensais, les émissions d’informations sur la guerre d’Algérie et/ou la politique française sont très nombreuses, en particulier à Radio-Canada français. Leur contenu analytique est très faible, il s’agit d’informations au jour le jour, ou encore de la simple relation d’un événement précis sans commentaire particulier.

Le traitement statistique aurait été possible mais aurait demandé une énergie disproportionnée par rapport aux résultats espérés (peut-être les mêmes qu’avec les journaux d’informations). De plus, même si le fichier de Radio Canada est bien fourni, des lacunes existent : 70% des émissions de télévision ont été conservées, et 40% des émissions de radio. Les recherches sur l’histoire audiovisuelle du Québec sont encore pleines d’embûches : les archives de Radio-Canada français sont à Montréal, celles de Radio-Canada anglais à Toronto, et leur visionnement est parfois payant. Mais la richesse de ces fonds prouve que leur étude s’avérera peu à peu essentielle à l’histoire du Québec. J’ai donc gardé, pour compléter l’analyse qualitative, les magazines à fort contenu abordant la politique française et la guerre d’Algérie.

Certaines limites doivent cependant être soulignées dans l’utilisation des médias pour une étude historique. Et pour commencer, la question de la diffusion. Quelle était la réception, par exemple, des émissions de télévision au Québec? Selon Gérard Laurence, 76% des foyers québécois possédaient la télévision en 1957, les émissions diffusées pouvaient donc avoir une influence sur la population en général. La télévision constituait une tribune de choix (de par sa diffusion et son prestige) pour les intellectuels, mais il ne faut cependant pas surestimer le degré de libre expression à la télévision dans les années cinquante. Bien que Maurice Duplessis ait toujours refusé de s’y rendre sous prétexte que c’était le foyer de la contestation gauchiste et libérale, les émissions de Radio-Canada étaient soigneusement conçues, et les questions toujours préparées d’avance. Comme rien de bien spectaculaire ni de scandaleux ne sortait de Radio-Canada, il est nécessaire de connaître le fonctionnement des médias afin de pouvoir comprendre les raisons de la diffusion d’un événement ou d’un débat.

D’autre part, la représentativité des intellectuels qui s’expriment à la télévision ou à la radio peut faire problème. En 1960, par exemple, il existait dans les médias québécois une surreprésentation des antiduplessistes et de la gauche, souvent associée à l’équipe de Cité Libre. Il faut donc résister à l’envie de généraliser le discours médiatique à celui de tous les intellectuels. Une minorité peut parfois s’exprimer plus violemment que la majorité. Les médias ont, en quelque sorte, un effet amplificateur des opinions émises, et c’est un avantage pour le chercheur curieux de savoir le réseau de diffusion d’une émission, même assez peu regardée, mais c’est un handicap pour qui veut analyser les tendances générales du discours.

Des limites inhérentes à la technique audiovisuelle doivent aussi être prises en compte. Une émission qui n’est pas en direct subit une double censure, la censure dite normale de l’émission et celle du montage. Les idées avancées refléteront souvent celles de la chaîne, même si par ailleurs il se trouve qu’elles aillent rarement à l’encontre de celles des téléspectateurs. Toutes ces limites n’enlèvent cependant pas les avantages qu’il y a à utiliser un matériau souvent très précis. Le " Point de Mire " de René Lévesque sur la guerre d’Algérie fournit une demi-heure de contenu au chercheur sur la façon dont un intellectuel de l’époque désirait présenter l’événement.

J’ai également procédé à une analyse quantitative à partir des journaux francophones : La Presse, Le Devoir, Le Soleil, et anglophones : The Gazette, The Montreal Star. On reprendra quelques idées de la méthode utilisée par Jean-Pierre Rogel. Il utilise l’analyse structuraliste pour mesurer la mise en forme de l’information (la place en pourcentage, par exemple, que la nouvelle prend dans le journal) et l’analyse plus empirique de mesure de mise en valeur.

La technique de mise en valeur d’une information dans un journal, telle que la définit Jacques Kayser, permet, par sa souplesse et sa possible simplification, de ne pas se lancer dans des quantifications fastidieuses et souvent décevantes. J’élaborerai un coefficient de Kayser simplifié, qui permettra de nuancer l’idée générale que l’on se fait lors d’une première approche traditionnelle, et ces chiffres permettront de faire une comparaison avec la presse anglophone. Avec cette méthode, Jean-Pierre Rogel a ainsi pu montrer qu’il n’y a pas de grandes différences entre la mise en valeur de l’information internationale par les Québécois anglophones et francophones, mais par contre qu’il y a des différences dans la mise en forme. La presse quotidienne se prête assez bien à ce type de méthode qui a l’avantage de pouvoir créer de nouveaux indicateurs, car, ainsi que le souligne Louis Bélanger, " une des principales difficultés de l’étude des relations internationales du Québec consiste justement à se donner de tels indicateurs ".

La première partie de l’étude porte sur les années allant de 1954 à 1957, au cours desquelles les Québécois adoptent une attitude de " spectateurs désengagés " (pour reprendre une expression de Raymond Aron), à propos de ce qui n’est encore que la crise algérienne. Dans un premier temps, il m’est apparu important de présenter la place de l’événement international dans les médias québécois, ainsi que la représentativité des médias choisis, afin de mieux saisir le poids et les limites d’un événement comme la guerre d’Algérie telle que vue au Québec. Un bref survol des principales étapes de la crise algérienne de 1954 à 1957, et une analyse chiffrée de la couverture de l’événement lors de cette période permettront de mieux délimiter le sujet. Dans un deuxième temps, je tenterai d’analyser ce que la crise algérienne inspirait aux anglophones et aux francophones du Québec. Les médias anglophones se rejoignent-ils en tir groupé contre la politique algérienne des gouvernements français? Pourquoi les francophones défendent-ils la France " mère patrie "? Nous verrons que, dès 1954, la guerre d’Algérie suscitait une attention particulière de la part des journalistes québécois, qu’il en était pour ne pas simplement relater l’événement mais l’analyser par rapport à la situation québécoise. De plus, l’apparente communauté de pensée au sein des anglophones et au sein des francophones s’effrite rapidement lorsqu’on cherche les raisons de leurs positions face à la crise algérienne.

La deuxième partie comprend la période qui va de 1958 à 1960. L’événement attire de plus en plus l’attention, comme le montre l’analyse quantitative, et le regard que portent certains Québécois sur la guerre d’Algérie prend de plus en plus forme. Nous verrons d’abord comment la guerre d’Algérie vient à la rescousse des nationalistes québécois dans l’analyse de leur propre situation. Ensuite, pourquoi cet événement sert d’exemple à la gauche québécoise pour illustrer sa théorie de l’oppression des peuples. Je montrerai l’importance que le débat français autour de la guerre d’Algérie a revêtu à titre de référence pour les intellectuels québécois de gauche, à une période où l’on considère souvent que le Québec ne s’est pas encore ouvert sur le monde. Enfin, un troisième thème ressort de l’analyse de cette période, celui de la critique de la France à travers sa politique algérienne, les raisons de cette critique étant, là encore, très différentes chez les néolibéraux de Cité Libre et chez les anglophones.

La troisième partie porte sur l’appropriation et la polarisation de l’exemple algérien au Québec entre 1961 et 1964. Cette appropriation n’est pas uniquement le fait des Québécois nationalistes, comme nous le verrons lors du paroxysme du débat québécois sur l’analogie Québec-Algérie. J’ai notamment découvert, au Québec, un dossier pieds-noirs qui montre que la nouvelle lune de miel France-Québec ne fait pas le bonheur de tous. Je discuterai enfin de la redécouverte de la France par les Québécois, alors que prend fin la guerre d’Algérie. La redécouverte de la gauche française pour certains, celle de la France moderne et émancipatrice pour d’autres, expliquent que la guerre d’Algérie fait véritablement partie de la mémoire québécoise.

***

 

PREMIÈRE PARTIE

DES SPECTATEURS DÉSENGAGÉS

1954-1957

 

 

Quand on étudie les sources de l’affaire algérienne, on voit se dégager assez facilement une première période qui va de 1954 à 1957. Durant ces années et contrairement à ce que l’on pouvait penser, la couverture médiatique de ce qui venait tout juste de devenir " la guerre d’Algérie " était relativement importante, particulièrement chez les anglophones. Les médias, principalement les revues et les journaux, constituent mes principales sources. À ma connaissance, aucun livre ne traite en effet de la guerre d’Algérie entre 1954 et 1957. Sauf de rares exceptions, les émissions de radio et les premières émissions de télévision restent axées sur la simple information et ne fournissent donc guère de contenu à mon analyse. Bien qu’il ne s’agisse que de quelques années, les traces des réactions québécoises à cette guerre me paraissent cependant significatives à plusieurs titres.

La date de 1957, qui met fin à cette première période, peut s’expliquer en partie par les événements de la crise algérienne. À partir de 1958, l’affaire algérienne fait partie intégrante de la politique intérieure française puisqu’elle contribue à ramener le général de Gaulle au pouvoir. Ainsi, ce qui n’était au départ qu’une crise coloniale devient une crise française. On comprend donc les nouveaux enjeux de cette crise qui, dès 1958, devient pour la France une guerre, et l’intérêt accru des médias français et étrangers pour l’événement.

Il n’en reste pas moins qu’au tout début de la crise algérienne, les médias québécois témoignent déjà de visions différentes. Les anglophones et les francophones ne réagissent pas de même. Pour les premiers, l’affaire algérienne reflète l’incompétence des gouvernements français; pour les seconds, le lien avec la France est encore présent, et ils évitent souvent de la juger en déplaçant le débat sur le rôle de la gauche en France et au Québec. Voyons pour commencer la place de la guerre d’Algérie dans les médias.

I — LA GUERRE D’ALGÉRIE ET LES MÉDIAS.

A. Rappel des événements.

Les journaux québécois, entre 1954 à 1957, rapportent des informations sur le début de la guerre d’Algérie et sur les atermoiements des gouvernements français de l’époque. Les articles émanant tous, pendant cette période, de l’agence de presse britannique Reuters et de l’agence France Presse (utilisée à partir de 1955 par la presse francophone québécoise), le contenu de ces articles reflète ce que presque tous les médias, français ou québécois, ont véhiculé jusqu’en 1957, c’est-à-dire la mystique française en Algérie, " celle attachée au nom de la France, à sa Mission, à ses traditions humanistes ".

Dans la plupart des cas, sauf à La Presse où le sujet est peu couvert en novembre 1954, on reprend les informations sur le déclenchement de ce qui n’était en 1954 que des " événements ". En effet, " la guerre sans nom " débute sur la scène internationale dans la nuit du 1er novembre 1954, quand une série d’attentats revendiqués par le Front de libération nationale (FLN) et l’Armée de libération nationale (ALN) tuent huit personnes au moins. L’Algérie, colonisée en 1830 par la France de Charles X, était devenue rapidement " à la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français ", ce qui satisfaisait en partie les Français mais peu à peu révolte et choque ceux que, au xxe siècle, l’on appelait les indigènes ou les musulmans. Les années 1839-1840 sont particulièrement violentes lorsque la France décide de coloniser entièrement l’Algérie et de mater la révolte d’Abd el-Kader. Dès 1840, le pays devient à la fois une colonie économique mais également une colonie de peuplement où des Français, des Espagnols, des Maltais, des Italiens, des Juifs s’établissent comme colons (que l’on appellera plus tard les " pieds-noirs "). De 110 000 Européens en 1847, l’Algérie passe en 1962 à près d’un million.

Le régime, peu encadré par les gouvernements français successifs, ne satisfaisait pas les colons, qui n’appréciaient pas les menaces d’arrêt de la colonisation, les répressions militaires des contestations, la menace que faisaient planer sur leurs terres des revendications des " indigènes ". Le rêve de Napoléon III de faire de l’Algérie, en 1863, un " royaume arabe " fédéré à la France dans lequel Abd el-Kader aurait pu devenir vice-roi, tourne court.

Les " indigènes " n’étaient pas non plus satisfaits d’un régime qui les spoliait de leurs terres sans même leur accorder ce que les Juifs avaient obtenu collectivement en 1870 par les décrets Crémieux, c’est-à-dire la naturalisation française. Les Algériens étaient toujours régis par le système de l’indigénat, qui les privait du droit de vote et de l’accession à certains postes administratifs (police, diplomatie, etc.) même si, depuis 1848, l’Algérie était divisée en trois départements français.

Le gouvernement français avait bien essayé, en 1865, de donner aux Algériens la nationalité française mais, pour obtenir leurs droits civiques, il leur fallait renoncer à leur religion. La majorité d’entre eux refusent ce qu’ils considèrent comme une insulte à leur culture, et l’écart se creuse un peu plus entre les différentes communautés de l’Algérie. L’insurrection de la Grande Kabylie éclate en 1871, au moment même où les Français devaient assumer la défaite de 1870. La politique française d’assimilation ne parvient pas à freiner, au début du xxe, la naissance du nationalisme algérien. Ainsi, " Le manifeste du peuple algérien ", signé en 1943 par Ferhat Abbas et de nombreux élus musulmans, demandait pour les Musulmans plus d’autonomie et plus de participation à la vie politique algérienne. Il ne faut en conséquence pas gonfler la dimension appelée par certains franco-française de la guerre d’Algérie, ni relayer au second plan les revendications nationalistes des musulmans algériens.

L’événement déclencheur de cette guerre, aboutissement en fait d’une longue série d’événements importants, éclate le 8 mai 1945. Le Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj organisait à Sétif, le jour même de la capitulation de l’Allemagne, une manifestation nationaliste. L’événement tourne vite au massacre, faisant plus d’une centaine de morts européens et plusieurs milliers (45 000 selon le FLN) de morts algériens.

La France de la IVe République était mal outillée pour faire face à une guerre en Algérie. L’instabilité ministérielle chronique de ce régime qui, de 1947 à 1958, connaîtra dix-huit gouvernements différents, favorisait les alliances éphémères, surtout à partir de 1951 où est élue une assemblée très disparate (modérés, radicaux, socialistes, communistes, etc.), sans réelle majorité. De plus, le début des années cinquante plonge les gouvernements français dans le tourbillon de la décolonisation : en 1951 la crise tunisienne ébranle le protectorat français, en 1953 le Maroc connaît une vague de grèves et de manifestations réprimées énergiquement, et en mai 1954, la France essuie à Diên Biên Phû une humiliante défaite qui met un terme à la guerre d’Indochine. L’idée d’une autre guerre en Algérie, " département " français, est donc inacceptable et écartée en 1954 par le gouvernement du socialiste Pierre Mendès France (président du Conseil de juin 1954 à février 1955) qui accorde en juillet 1954 l’indépendance à la Tunisie. " Lorsque éclate l’insurrection algérienne de la Toussaint 1954, le réflexe quasi unanime en France est celui de l’indignation devant ce qui apparaît comme un coup gratuit et incompréhensible porté à une appartenance de l’Algérie à la France que personne, au sein des forces politiques organisées, n’entend remettre en cause. À ce moment " l’Algérie française " n’est pas un thème politique, mais une constatation ".

On comprend donc mieux la volonté, consciente chez certains et inconsciente chez d’autres, de ne voir dans les attentats de novembre 1954 qu’un incident de plus dans l’histoire coloniale de la France. Les journaux québécois présentent avec les mêmes caractéristiques que les médias français les premiers événements de la guerre d’Algérie. L’apolitisme domine, aucun commentaire n’accompagne les textes des agences de presse française et anglaise. On souligne la puissance militaire de la France : " En Algérie, 1000 soldats français déjà envoyés en renfort " (Le Devoir, 3 novembre), " Troupes françaises dépêchées en Algérie " (Le Soleil, 2 novembre), " Les Français croyaient posséder en Algérie l’armée de Dieu " (The Star, 8 novembre), " 10 000 Français envoyés se battre contre la tanière des rebelles " (The Gazette, 10 novembre).

La guerre n’existe pas, l’anonymat des combattants est de mise, et tout comme en France, les Algériens sont toujours appelés " rebelles " ou " terroristes ": " Les terroristes tuent 12 personnes en Algérie " (Le Devoir, 2 novembre), " Offensives à finir contre les rebelles en Algérie " (Le Soleil, 8 novembre), " Les Français contre les rebelles " (The Star, 4 novembre), " Le long répit algérien brisé par les terroristes " (The Gazette, 2 novembre). La visite de Pierre Mendès France au Canada, à partir du 15 novembre 1954, contribue à attiser la curiosité des journalistes sur les événements français : " juste avant son départ pour le Canada, Mendès France fait face à une crise sérieuse " (Le Devoir, 13 novembre).

Le contenu des articles souligne le rôle des soldats français qui pacifient, en opposition avec les Algériens qui tuent et terrorisent. Les photos présentent généralement des soldats français ou des paysages de l’est algérien, là où les attentats ont été nombreux. En quelque sorte, la presse québécoise, à travers le traitement qu’elle accorde à la guerre d’Algérie, se fond dans ce qui devient au cours du xxe siècle l’industrie internationale de la presse.

Bien que l’échantillonnage de la presse québécoise ne concerne que l’année 1954, il est utile de survoler rapidement les événements jusqu’en 1957. En effet, de 1954 à 1957, la guerre d’Algérie s’accélère et les attentats se multiplient. En août 1955, des massacres particulièrement sanglants changent le visage de la guerre : " Des milliers de paysans armés de couteaux, de haches, etc., et persuadés d’un soutien de l’aviation égyptienne, manifestent à la fois leur haine de l’étranger et leur rancœur à l’égard de ceux qui, dans le camp national, condamnent la violence. Bilan : 71 morts européens et plusieurs algériens. Menée sous l’autorité d’un intellectuel, le Gouverneur général Soustelle, et inspirée de l’idée de la responsabilité collective, la répression fait 12 000 morts. Elle n’épargnera aucune couche de la société musulmane, pas même les alliés de la colonisation. "

L’année 1955 est aussi celle qui voit " l’internationalisation du problème algérien " : les délégués du FLN ont réussi, d’abord à la conférence de Bandoeng (avril 1955), puis à la dixième session de l’Assemblée générale de l’ONU (septembre 1955), à présenter leur cause au monde entier et à recueillir l’appui des pays du Tiers-Monde. De plus la France " découvre la guerre " à travers les écrits d’intellectuels comme François Mauriac avec son " Bloc-notes " à L’Express, ou encore par le livre, qui fera scandale, de Francis Jeanson et de sa femme, L’Algérie hors la loi, critique en règle de la politique coloniale française : " nous avons débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser ". La situation bascule vers une guerre bien réelle pour le gouvernement français et, en novembre 1955, la France instaure l’état d’urgence en Algérie. Les militaires sont chargés de " pacifier " l’Algérie et en 1956 de jeunes Français faisant leur service militaire, les appelés, sont envoyés en Algérie en renfort. Cette jeunesse en guerre, du côté français comme du côté algérien, a contribué à rendre le souvenir de la guerre d’Algérie particulièrement pénible pour les survivants, qui ont actuellement une cinquantaine d’années.

La question algérienne devient peu à peu l’enjeu central de l’élection des nombreux gouvernements de la IVe République. Ainsi, en janvier 1956, Guy Mollet, chef du parti socialiste français (SFIO), devient président du Conseil et forme un gouvernement pour résoudre " cette guerre imbécile et sans issue ". Un ministère spécial pour l’Algérie est créé et confié au général Catroux, militaire modéré, partisan d’une politique de détente. Parallèlement, commencent les premières négociations secrètes de la France avec le FLN. Mais le gouvernement français accuse toujours un temps de retard sur l’évolution en Algérie, et en 1956 et 1957 le temps de la conciliation est bien terminé. L’échec des réformes du nouveau Résident, Robert Lacoste, ainsi que l’expédition française à Suez en novembre 1956, contrastent avec la détermination et l’organisation de l’ALN.

L’année 1957 s’ouvre sur la bataille d’Alger (de janvier à septembre) : le général Massu est chargé de " nettoyer " et de " pacifier " la ville. Mais les résultats obtenus par les militaires en Algérie ne suffisent plus à contenir les vagues de protestation contre la politique de la France. Les premières dénonciations de la torture utilisée par l’armée française commencent à mobiliser les intellectuels français et, sur la scène internationale, la politique des gouvernements français " fantômes " reçoit la critique d’un jeune sénateur américain, John F. Kennedy, qui exhorte les États-Unis à soutenir l’indépendance de l’Algérie.

De 1954 à 1957, la situation en Algérie évolue vers une guerre que les différents gouvernements français semblent incapables d’endiguer. La réaction de l’opinion publique française est, selon les dernières recherches, tardive et il faut attendre 1956-1957 pour que les intellectuels français s’intéressent véritablement aux événements et à leurs implications politiques et idéologiques. Cette première période, choisie pour analyser l’évolution de la réaction des intellectuels québécois face à la guerre d’Algérie, correspond aussi à une périodisation particulière des événements algériens et de leurs échos auprès des intellectuels français.

B. La presse québécoise.

Vouloir étudier la réaction des Québécois face à la guerre d’Algérie à travers des médias et des livres n’est pas si restrictif qu’il pourrait paraître au premier abord. En contraste avec le nombre restreint de personnes qui, au Québec, ont réagi à l’événement, j’ai trouvé un très large éventail de médias qui traitaient de la guerre d’Algérie.

1) Revues et journaux.

La diversité des publications est frappante. Revues économiques (Canadian Business, The Financial Post), d’opinions (The Canadian Forum, Canadian Commentator, International Journal, Cité Libre, Laurentie, Parti pris, La Revue Socialiste, L’Action nationale, Saturday Night), littéraires (Liberté) et grand public (Maclean’s, Magazine Maclean), toutes se sont intéressées à l’événement, ce qui rend l’étude plus significative. (N’ont été sélectionnés que les articles où la guerre d’Algérie était nommée, et par conséquent écartés ceux qui s’intéressaient à la politique française sans aborder directement l’affaire algérienne.)

(Voir Tableau 1, p. 203)

Le nombre total d’articles témoigne d’un intérêt certain pour la guerre d’Algérie, compte tenu de la parution mensuelle ou trimestrielle de la plupart des revues. De plus, l’écart relativement faible entre le nombre d’articles francophones et anglophones (11 articles de moins chez les anglophones sur une période de 10 ans), nous encourage à penser que les anglophones, bien que peu représentés en général dans les études sur le Québec, s’intéressaient également à la guerre d’Algérie. Une analyse de contenu de ces articles permettra de déterminer si anglophones et francophones ont les mêmes raisons de s’intéresser à cette guerre. (Je n’ai malheureusement pas de point de comparaison à proposer avec d’autres types d’événements internationaux, les études quantitatives étant effectuées sur la presse quotidienne et non sur les revues).

Le Tableau 2 (voir p. 203) présente le détail des articles concernant l’Algérie, dans les revues anglophones durant la période considérée. Les revues sélectionnées existaient toutes avant 1954, ce qui explique à première vue la régularité, mais aussi le nombre d’articles, en particulier pour une revue grand public comme Maclean’s qui en général ne s’intéresse guère à la politique internationale.

On remarque également que les revues qui publient le moins d’articles sur l’événement lui consacrent par contre le plus grand nombre de pages (c’est dans l’International Journal que la moyenne de pages par article est la plus forte : 8,6; elle est de 3,4 dans le Maclean’s et de 3,0 dans le Canadian Business). On peut donc s’attendre à ce que le contenu de ces articles dépasse le simple cadre informatif, comme c’est le cas avec les journaux. On peut finalement constater avec la Figure 1 une progression quantitative (voir Figure 1, p. 199).

Trois périodes se dessinent particulièrement, 1954-1957 : 16 pages (avec 8 articles), 1958-1960 : 46 pages (avec 16 articles) et 1961-1963/4 : 66 pages (avec 20 articles). Il faut donc chercher ailleurs que dans l’histoire événementielle de la guerre d’Algérie (dont les deux dates marquantes pour l’information internationale sont 1958, avec le retour au pouvoir du général de Gaulle, et 1962, avec l’indépendance de l’Algérie et les accords d’Évian) les raisons de cette évolution quantitative.

Les données compilées dans le Tableau 3 (voir p. 200, pour les revues francophones, présentent la même régularité dans la parution d’articles concernant la guerre d’Algérie.

Le nombre d’articles est considérable, compte tenu du fait que plusieurs revues n’existaient alors pas ou plus. La période de 1955 à 1963 est en effet propice à une " explosion quantitative " de la presse francophone (journaux et revues), et l’année 1959 " marque véritablement un changement de vitesse ", car cinq des revues francophones coexistent pour la première fois depuis 1954, ce qui peut expliquer l’irrégularité de notre échantillon. (Il ne s’agit donc pas de tirer des conclusions pour l’ensemble des revues francophones de la période, car d’autres existaient alors mais qui, parce qu’elles ne traitent pas ou trop peu de la guerre d’Algérie, n’ont pas été retenues.).

Par contre, le ratio page/article n’est pas aussi marqué que chez les anglophones. En effet les revues qui consacrent le moins d’articles à la guerre d’Algérie y consacrent toujours le plus de pages, mais ce chiffre doit être relativisé par le fait que ces revues ne paraissent pas durant toute la période. Ainsi, la moyenne de pages par article est la plus forte dans L’Action nationale (surtout à cause des articles de 1952, antérieurs à notre période) : 9, puis viennent Liberté : 4,6, La Revue socialiste : 4,1, et Parti Pris : 4.

Il est donc remarquable de constater que, Liberté mise à part, toutes les revues ont publié très régulièrement, souvent chaque année, des articles sur la guerre d’Algérie, et que le nombre de pages, compte tenu des limites soulevées, est supérieur à celui des anglophones – en particulier dans des revues comme Le Maclean et Liberté, qui ne sont pas des magazines politiques. Cette régularité est accompagnée d’une progression quantitative au cours des années comme l’indique la Figure 2 (voir p. 199).

On retrouve également, et de façon plus prononcée à cause de l’instabilité des revues, trois grandes périodes dans cette évolution : 1954-1957, où seulement 22 pages pour 4 articles (dont 2 articles et 18 pages pour 1952) sont consacrées à l’Algérie, puis 1958-1960, avec 38 pages (13 articles) et 1961-1964. avec 144 pages (38 articles). L’intérêt porté à cette guerre n’est donc, là encore, pas uniquement relié aux événements algériens puisque les années 1961, 1963 et 1964 totalisent plus d’articles que les dates clés de 1958 ou 1962.

L’ensemble de ces revues, par leur variété et le nombre d’articles offerts, témoignent d’une très bonne représentativité de ce que pouvait être la réaction des Québécois face à la guerre d’Algérie.

Le choix des journaux n’a pas été, comme pour les revues, guidé par un souci d’exhaustivité mais par l’importance du tirage et la diversité des opinions émises. La guerre d’Algérie est généralement traitée par tous les journaux québécois et canadiens. J’ai choisi de me concentrer sur les journaux étant plus lus ou les mieux représentés et, le contenu m’intéressant davantage que le contenant, j’ai procédé par échantillonnage des différents journaux. Les articles sur la guerre d’Algérie se retrouvant surtout lors des événements clés, j’ai retenu, pour l’échantillonnage, les dates de novembre 1954 (le début des événements), mai et juin 1958 (le retour de de Gaulle au pouvoir) et mars 1962 (l’indépendance de l’Algérie). Ceci, dans le but de procéder à une mise en forme et en valeur des articles, afin de voir si l’importance accordée à l’événement est la même que dans les revues.

Dans la Figure 3 (voir p. 200), on remarque que la place qu’occupe la guerre d’Algérie dans les journaux est relativement importante. A titre de comparaison, André P. Donneur a évalué à 7,7% le pourcentage consacré par les journaux francophones aux " nouvelles internationales ". Or, la guerre d’Algérie occupe, selon la Figure 3, de 7 à 33% de ces " nouvelles internationales ", ce qui semble une mise en forme intéressante quand on pense aux faibles répercussions de cet événement sur le Canada.

Le Devoir, avec une moyenne supérieure à 2,5%, attise la curiosité. Ces résultats corroborent ceux de André P. Donneur, qui classait en troisième position d’importance les informations sur le monde arabe (où il incluait l’Algérie) et Israël (11% des nouvelles internationales), après les États-Unis et l’Europe.

La Figure 4 (voir p. 200) fait, de plus, ressortir la différence de place accordée à la guerre d’Algérie selon que le journal est anglophone ou francophone. Bien qu’intéressés par l’événement, les anglophones y consacrent en moyenne moins de place dans leurs journaux (maximum moyen de 0,8%) que les francophones (maximum moyen de 2%).

Cette différence va de soi, la presse anglophone s’intéressant moins que la presse francophone à la France et aux pays du Tiers-Monde.

La mise en valeur des titres sur la guerre d’Algérie effectuée dans la Figure 5 (voir p. 201) donne par contre des résultats surprenants.

On constate, grâce au coefficient de Kayser utilisé dans cette figure, une mise en valeur beaucoup plus forte de l’événement comparativement à l’importance de la surface occupée. On sait que le coefficient moyen pour un événement atteint 40 à 50 points, ainsi en 1961 la presse parisienne à propos de l’Algérie avait un coefficient de 21,4 et la presse provinciale, 33,4. La presse québécoise en 1962 sur le même sujet avait un coefficient égal et même supérieur (pour La Presse et Le Devoir).

On remarque également une certaine homogénéité dans l’importance consacrée à la mise en valeur, sauf pour l’année 1962 où existent des écarts. Cette régularité de la place de l’événement se retrouve dans les titres et les articles consacrés à l’événement qui étaient toujours en première page et très souvent (70%) à la une des journaux.

Ces résultats sur la qualité (la mise en valeur) de l’événement viennent renforcer l’idée d’un intérêt certain des médias pour l’affaire algérienne, et nuancer les indices de mise en forme qui, pris isolément, paraissent relativement insignifiants. Il est clair que la façon dont les médias rapportaient les événements algériens (d’ailleurs souvent sensationnels) dénotait un intérêt particulier de la part des journalistes mais aussi du public.

Un dernier aspect intéressant du dépouillement des journaux concerne la comparaison entre la mise en valeur anglophone et francophone de l’événement de la Figure 6 (voir p. 201).

Contrairement aux indices de mise en forme, il n’y a pas de grandes différences entre la présentation anglophone et la présentation francophone de l’événement. Lorsque les journaux s’intéressent aux événements algériens, ils leurs accordent une place importante, même chez les anglophones. Il existe donc une certaine homogénéité dans le traitement de l’information, contrairement à ce qui se passe pour la surface donnée à l’événement.

La compilation de la mise en valeur et de l’information sur la guerre d’Algérie, dans les journaux lus au Québec de 1954 à 1964, fait ressortir plusieurs aspects qu’il faudra tenter d’expliquer. Principalement, une mise en forme très importante dans Le Devoir par rapport aux autres journaux, une mise en valeur de l’événement généralement importante (à l’inverse de la mise en forme) et une relative homogénéité de mise en valeur entre francophones et anglophones (à l’inverse de la mise en forme très hétérogène entre francophones et anglophones).

2) Premières conclusions.

Certaines tendances de l’analyse quantitative des journaux peuvent s’expliquer par la structure même de ces journaux et/ou par le contexte général entourant les médias, principalement dans les années 1950. Ainsi, la place en pourcentage qu’occupe la guerre d’Algérie dans Le Devoir, et qui nuance les analyses générales sur les médias québécois, doit d’abord s’expliquer par le cadre structurel du journal. En effet, Le Devoir a connu une forte progression de la catégorie politique jusqu’en 1965 et c’est principalement l’aire géographique internationale qui connaît la plus forte progression (il faut attendre 1970-75 pour que les événements québécois l’emportent dans la section politique, comme d’ailleurs dans beaucoup de journaux québécois).

C’est donc dans l’analyse générale du journal qu’il faut chercher les raisons de la place accordée à la guerre d’Algérie. Rien ne nous permet d’affirmer ici qu’il y ait eu une prise de position particulière des journalistes du Devoir (et de ce quotidien seul, car des journalistes comme André Laurendeau, par exemple, prendront position ailleurs).

Cependant, la politique rédactionnelle du Devoir autorise quelques hypothèses. Tout d’abord, l’arrivée de Gérard Filion à la direction, en 1947, s’est traduite par un renouveau " dans la présentation et le contenu du journal, afin d’attirer de nouveaux lecteurs, car la clientèle vieillissante du Devoir stagne depuis plusieurs années ". C’est ainsi que le sport fait son entrée par la grande porte au journal. Cet effort pour rendre plus attrayante la lecture contribuera certainement à privilégier, au niveau international, les événements sensationnels ou ceux qui intéressent le Canada. Or, par ses aspects terroristes, dramatiques et déstabilisants pour le gouvernement français, la guerre d’Algérie, comme nous le verrons plus loin, constituait une information de choix à mettre à la une.

Également, le nombre total de pages du Devoir surreprésente souvent l’événement à la une. Ce journal avait au total, entre 1954 et 1964, douze à seize pages alors que La Presse et The Star en comportaient soixante à soixante-dix. Leur format était quasiment identique (grand in-folio ou in-folio), donc un titre en première page du Devoir couvrant un tiers de page présentera un pourcentage plus fort quand il est englobé dans seize pages plutôt que dans soixante. Même si les rédacteurs du Devoir pouvaient décider en toute connaissance de cause de diminuer l’espace accordé à la guerre d’Algérie, cette raison technique peut aussi, en partie, expliquer le volume donné à l’événement.

Finalement, la conjoncture politique générale influence le contenu du Devoir. Pierre Godin dresse à grands traits le portrait de la situation des journaux dans les années cinquante : " La grande presse dort. L’éditorial ne sert plus à exprimer des opinions, mais à paraphraser la nouvelle. L’information devient routinière et les journalistes perdent leur âme et leurs idées. On se réfugie dans la neutralité, l’insignifiance, le silence […]. Duplessis a beau s’asseoir sur le couvercle, l’éclatement survient quand même autour des années 1958-1959 ". Cette situation difficile pour la presse, sous le régime de Maurice Duplessis, a particulièrement été sensible au Devoir. Les autres journaux de l’époque étaient moins critiques vis-à-vis du gouvernement Duplessis : " Comme tous les quotidiens à gros tirage, axés sur les faits divers et les annonces, [La Presse] était devenue un journal terne, à la remorque du parti au pouvoir ".

The Montreal Star de John W. McConnell soutient Duplessis, même si son fils saura prendre le virage néolibéral en 1959, ainsi que la très conservatrice Gazette, qui évitait tout affrontement avec les Canadiens français. Le Soleil, après avoir résisté aux assauts de Duplessis durant les années quarante laisse progressivement de côté son attachement au parti Libéral et " il est devenu organe libéral [sic] avec un petit l! ".

Mais au Devoir, après une période de relative alliance entre le journal et Duplessis (entre 1944 et 1947), l’arrivée de Gérard Filion en 1947 et celle, surtout, de Gérard Pelletier qui décide de s’intéresser aux questions sociales et syndicales, déplaît à Duplessis. L’enquête du journal sur l’amiantose et sa position lors de la répression policière de la grève de l’amiante en 1949 finissent de déterrer la hache de guerre entre Duplessis et les journalistes du Devoir.

Les années quarante et le début des années cinquante avaient été propices aux informations internationales au Devoir, car " Pendant trois ans, de 1950 à 1953, ses éditorialistes et chroniqueurs vont parcourir le monde, à tour de rôle. Comme si, à défaut de pouvoir intervenir efficacement sur l’ici, on se repliait sur l’ailleurs pour ‘voir de quoi le monde a l’air’ et s’y comparer ". Mais pour les années soixante, où la scène québécoise devient prioritaire et où, cependant, la place de la guerre d’Algérie dans le Devoir est toujours singulière, l’argument ne tient plus. Il faudra chercher ailleurs que dans les explications structurelles ou dans le contexte les raisons de cet intérêt.

Cette " grisaille des quotidiens " (Pierre Godin) n’encourageait pas ces derniers, et a fortiori ceux qui étaient dans la ligne de mire du gouvernement, à s’intéresser de près à la politique intérieure québécoise ou canadienne. Les sujets moins brûlants, plus neutres, comme les événements internationaux, étaient favorisés.

Vincent Prince, éditorialiste au Devoir à l’époque, évoque également le poids du public : " Si, par hasard, il s’y glissait un véritable éditorial, c’était sur un cyclone survenu aux Indes, la malaria en Asie, une récolte perdue en Iran, etc. Nous ne voulions pas avoir d’idées, de peur de nous aliéner un seul lecteur ". Effectivement, des mains de grands groupes familiaux au début du xxe siècle la presse québécoise est passée à des groupes financiers qui rendent les journaux de plus en plus dépendants de leurs lecteurs et de leurs annonceurs pour leur financement. On comprend mieux que cela, également, puisse influencer le contenu du journal : il faut plaire et attirer le maximum de lecteurs.

Jusqu’en 1958, date de la grève à La Presse et à Radio-Canada, qui contribuera à renforcer progressivement la liberté d’expression et la syndicalisation dans les journaux, " le nombre de sujets que la presse n’abordait pas était extraordinaire. Par exemple, pas un seul journal ne s’intéressait à l’éducation parce qu’elle était le fief du seul clergé ". Ceci pourrait donc expliquer, en partie, que l’on puisse consacrer jusqu’en 1958 une place importante ou en première page à un événement international comme le conflit franco-algérien, alors qu’avec l’arrivée de la Révolution tranquille, il devient plus facile de consacrer davantage de place à la scène locale québécoise.

On serait tenté de penser que, dans les journaux, la Révolution tranquille a marqué le début d’une grande indifférence quant à l’information internationale, mais il ne faut pas oublier que d’autres médias, comme la télévision et les revues, prennent le relais.

Toutes ces raisons ont, dans un premier temps, directement ou indirectement poussé Le Devoir à consacrer à la guerre d’Algérie une place plus importante que ses concurrents. Mais une fois évacuées ces explications générales, il faudra chercher dans un deuxième temps si, plus précisément pour chacune des périodes, des raisons politiques et propres aux journalistes du Devoir ont permis de maintenir jusqu’en 1962 l’intérêt pour les événements algériens. De plus, la bonne mise en valeur générale de l’événement peut elle aussi s’analyser dans un premier temps en fonction de raisons générales. L’aspect sensationnel de la guerre d’Algérie, signalé plus haut, constitue une des raisons de l’importance accordée à l’événement. Des titres comme " Paris, Alger et Tunis en fièvre " (Le Devoir, 26 mai 1958), " Terrorisme en Algérie " (La Presse, 2 novembre 1954), " Je ferai la loi en Algérie, De Gaulle " (The Gazette, 7 juin 1958) ou " Envolées contremandées France-Algérie " (Le Soleil, 22 mars 1962) ne pouvaient manquer de faire la une, et donc d’avoir un fort indice de mise en valeur – les années choisies pour le dépouillement étant, par surcroît, des années chaudes et remplies d’événements à caractère sensationnel sur la guerre d’Algérie. Mais si cette interprétation permet de relativiser la qualité de l’information sur l’affaire algérienne, elle n’éclaire qu’une partie des données. En effet, l’indice de mise en valeur concerne uniquement la taille et l’emplacement du titre. Or, la taille de l’article à la une consacré à la guerre d’Algérie est englobée dans l’indice de mise en forme et quasi noyée dans les données quantitatives.

La taille des articles ainsi que leur place peuvent entrer aussi dans l’appréciation de la mise en valeur de l’événement. Un gros titre à la une suivi d’un long article n’aura pas le même impact que le même titre suivi d’un article de quelques lignes. J’ai constaté que les articles présentés à la une et portant sur l’affaire algérienne étaient souvent bien étoffés. Ainsi, au Devoir, sur vingt-six jours dépouillés, onze présentent des articles à la une qui couvrent toute la largeur du journal. Par conséquent, presque une fois sur deux, Le Devoir offre des articles dans lesquels, pour reprendre la classification présentée plus haut, la matière est développée, ce qui traduit un intérêt qui dépasse le simple sensationnalisme.

Si l’on compare (voir Figure 7, p. 202), la moyenne des indices de mise en forme (articles + titres) et de mise en valeur (titres seuls) de 1954 à 1964 pour l’ensemble des journaux, un manque évident de corrélation apparaît.

À l’exception du Devoir, où les indices sont tous forts, les journaux qui accordent les articles les plus longs à la guerre d’Algérie n’y consacrent pas forcément les plus gros titres. Par exemple, Le Soleil qui vient au second rang du classement de la moyenne de mise en forme (avec 0,8% du total du journal) ne vient qu’en troisième position pour la taille des titres accordés à l’événement (indice de mise en valeur de 45, en valeur décimale 4,5 sur la Figure 7). On retrouve le même manque de corrélation entre les deux journaux anglophones, The Star, qui affiche les plus gros titres, n’offre pas les plus grands articles (0,4% du total du journal) alors que, à l’inverse, The Gazette, dont les titres consacrés à la guerre d’Algérie sont les plus petits de notre échantillon (mise en valeur de 35), accorde à ses articles une taille supérieure à celle du Star (0,6% du total du journal). Il faut donc se méfier de l’étiquette de sensationnalisme accolée à certains événements internationaux et qui devrait, logiquement, amener un journal à présenter systématiquement un gros titre avec un article plus ou moins étoffé. Dans notre cas, cet argument ne suffit pas à expliquer l’importance accordée aux événements algériens, lesquels, même lorsqu’ils ne font pas le plus gros titre à la une, sont rapportés dans des articles étoffés et parfois développés en première page.

La dernière caractéristique qui ressort de la comparaison francophone-anglophone consiste en une certaine homogénéité entre les deux communautés pour la mise en valeur des titres et une assez forte hétérogénéité dans la place accordée aux articles. Peu d’études ont porté sur la presse québécoise anglophone, et peu d’études comparatives ont tenté de généraliser ces résultats. Cependant, on sait que, traditionnellement, presse anglophone et presse francophone possèdent, de 1955 à 1965, le même type de mise en page. Ainsi The Star et Le Devoir consacrent chacun sensiblement la même place en première page aux titres (25%), aux illustrations (25%) et aux articles (50%) avec, au cours des années 1960, une tendance à diminuer la place des illustrations. On peut donc comprendre le peu de différence dans la mise en valeur des titres sur la guerre d’Algérie entre quotidiens anglophones et francophones. L’événement étant considéré comme suffisamment important ou sensationnel pour faire la une, il recevra le même traitement dans la mise en page au Star ou à La Presse.

Par contre, l’écart entre la mise en forme (place accordée au titre et à l’article) et la mise en valeur s’explique plus difficilement à partir de nos connaissances générales sur les médias. Même si nous avons vu plus haut que les francophones portaient intérêt aux événements internationaux, et de plus en plus à partir des années 1940, les journaux anglophones restent les maîtres de l’information internationale; par exemple, The Star consacre 38% du journal à l’aire internationale en 1955, et 41% en 1965.

On pourrait donc s’attendre à ce qu’un gros titre sur la guerre d’Algérie soit suivi d’un article élaboré, comme d’autres informations internationales, même s’il ne s’agit pas du Commonwealth ou de l’Angleterre. Or, la place en pourcentage que The Star et The Gazette donnent à l’événement est assez faible malgré la taille du titre (voir Figure 7). Ici encore, les explications reliées au contexte général ne suffisent pas à expliquer cette différence entre anglophones et francophones dans l’espace accordé à l’événement; des raisons particulières à chaque journal amènent manifestement anglophones et francophones à s’intéresser différemment à la guerre d’Algérie.

De 1954 à 1964, la guerre d’Algérie tient donc une place particulière dans la presse québécoise (revues et journaux). L’analyse quantitative des revues et des quotidiens fait même ressortir une croissance significative au cours des trois périodes suivantes : 1954-1957, 1958-1960, 1961-1964. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’intérêt des médias québécois pour les événements d’Algérie n’était pas seulement relié à l’aspect sensationnel ou dramatique de l’information, puisque durant toute notre période, l’affaire algérienne a été largement exposée dans les journaux et analysée dans les revues. Si l’on se penche sur les explications contextuelles et techniques qui auraient pu banaliser l’événement dans la presse québécoise, on remarque que l’analyse générale s’avère souvent insuffisante pour justifier la qualité du traitement réservé à la guerre d’Algérie. Ces premières constatations amènent à penser que les événements algériens intéressaient tout particulièrement certaines catégories de Québécois. Il s’agira d’en trouver les raisons.

C. Un intérêt naissant.

Entre 1954 et 1957, la presse, nous l’avons vu, s’intéresse incontestablement à la guerre d’Algérie : une quantité non négligeable d’articles de revues, soit 12% de la quantité totale, paraissent.

Les anglophones viennent en tête quant au nombre d’articles parus sur l’événement avec 18% de la totalité des articles, contre 7% pour les francophones. Le nombre de pages consacrées à cette guerre représente 17% du nombre total de pages écrites de 1954 à 1964. L’analyse quantitative fait donc ressortir un intérêt restreint mais significatif. Les sources radiophoniques et télévisuelles, par contre, se sont avérées décevantes. Elles font appel à un contenu toujours informatif, et similaire à celui des journaux, exception faite de l’émission de radio francophone, " La revue de l’actualité " où, en 1957, on a interrogé quelques hommes politiques français de passage à Montréal.

L’étude de la présentation de la guerre d’Algérie dans les journaux en 1954 (voir Figure 8, p. 202), fait ressortir la grande différence entre Le Devoir et les autres quotidiens, ainsi que la faible présence de l’événement dans les journaux anglophones, à l’inverse des revues anglophones.

Il n’est pas erroné de penser, même si aucune étude précise n’a été faite, que c’est dans les années cinquante que l’expression " décolonisation du Québec " a commencé à être employée dans son sens moderne de décolonisation politique. Jusque-là, l’histoire des idéologies au Québec parle surtout des débats sur les questions de colonisation, de libéralisme, de nationalisme, etc.

Les Québécois n’ont pas, bien sûr, subitement découvert en 1954 le besoin ou la nécessité de se libérer d’une tutelle, culturelle ou politique, qu’elle soit française ou canadienne-anglaise. Plus précisément, il faut bien savoir que l’interrogation sur le terme " colonie ", si présente dans les années soixante, prend ses racines bien avant la Révolution tranquille. R. Giroux remarque, par exemple, que certains intellectuels québécois francophones se désolaient dans les années trente de " l’absence d’un groupe social homogène capable de produire et de proposer un discours idéologique qui permettrait de nous définir autrement que comme des coloniaux intellectuels de la France ".

Même si le groupe sera, comme on le verra, loin d’être homogène, les intellectuels, à partir des années cinquante, s’intéressent au discours de la décolonisation et peut-être, tout d’abord, à l’idéologie politique de la décolonisation. Le travail des intellectuels québécois de l’entre-deux-guerres et surtout d’un Lionel Groulx, ont contribué à placer l’idée de Nation et, plus encore, la conservation de ses racines françaises, au centre du débat idéologique. Les prémices de ce qui sera, dans les années soixante, le grand débat autour du " national " versus " l’international ", se situent bien avant la date magique de 1960. Ainsi, pour ne citer qu’un article particulièrement significatif, dans un petit éditorial de 1953, l’équipe de L’Action nationale dirigée par André Laurendeau, associait le nationalisme " à un humanisme; nous avons toujours vu en lui le chemin le plus lucide et le plus fécond, à la fois, vers un authentique internationalisme ". Le nationalisme n’avait pas bonne presse dans l’après-guerre, les souvenirs de l’hitlérisme et de la Shoah donnaient des armes à ceux qui refusaient toute idéologie nationale. L’Action nationale vilipendait ceux qui " avaient une tendance à confondre le nationalisme au Canada français avec certaines entreprises qui, en Europe, se sont couvertes de ce nom, à y voir des figures d’un racisme qu’évidemment, faut-il le répéter, nous abhorrons tout comme eux ".

La nouvelle droite québécoise, qu’on appellera aussi néonationaliste, représentée par L’Action nationale et Le Devoir, s’intéresse donc au début des années cinquante à l’internationalisme, peut-être à la suite de la lecture de la revue française Esprit, et se sert, en quelque sorte, de cet argument pour prendre ses distances avec " un nationalisme qui serait essentiellement réaction, conservatisme et xénophobie ". L’éditorial se termine sur une invitation à méditer la phrase du célèbre socialiste français Jean Jaurès : " Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie; beaucoup y ramène […] ".

C’est donc avant la guerre d’Algérie que sont posés, à L’Action nationale, les jalons d’une réflexion autour de l’intérêt international, même si aucune définition n’accompagne le concept " d’internationalisme ".

L’analyse quantitative nous a montré qu’un nombre non négligeable d’articles sur la guerre d’Algérie sont parus au Québec entre 1954 et 1957. Les enjeux de cette guerre sont encore liés à la place et au rôle de la France dans le monde. Il nous faut maintenant analyser le contenu de ces textes afin de comprendre l’intérêt des Québécois quant aux démêlés de la France avec sa colonie algérienne.

II — L’ALGÉRIE ET LA FRANCE.

Il n’existe pas vraiment, rappelons-le, de différence marquante dans le traitement de l’événement entre journaux anglophones et francophones (si ce n’est une place plus réduite accordée par The Star et The Gazette). Les articles de la presse quotidienne de 1954 reflètent plus l’aspect sensationnaliste des débuts de la guerre d’Algérie qu’un réel effort d’explication de l’événement. Par contre, l’étude des articles de revues, anglophones et francophones révèle une analyse et une présentation bien différentes.

A. Un tir groupé des anglophones?

Trois des sept revues anglophones examinées publient des articles sur les événements algériens à partir de 1954. Certains se livrent, pour des raisons d’ailleurs parfois différentes, à une critique en règle du gouvernement français, d’autres par contre sont beaucoup plus positifs. Les anglophones semblent particulièrement s’intéresser à la guerre d’Algérie, car elle implique leur allié dans l’OTAN, la France.

1) La France et l’OTAN.

Le Saturday Night, magazine hebdomadaire de Toronto qui a su se tailler une place de choix chez les lecteurs anglophones partout au Canada et devenir " un magazine d’opinions souvent critiques, traitant surtout de questions touchant le Canada ", s’intéresse à la politique française. Avant même les événements de novembre 1954, les difficultés qui attendent Pierre Mendès France (élu président du Conseil le 17 juin 1954) sont scrutées à la loupe dans la page " Foreign Affairs ". Le journaliste expose l’inquiétude des Canadiens devant le déclin de la France sur la scène internationale. En dépit de sa bonne volonté, de nombreux problèmes attendent Pierre Mendès France : la guerre d’Indochine, l’Afrique du Nord et la question de l’armement européen. Alors qu’il s’apprête à accorder l’autodétermination au Maroc et à la Tunisie, et donc à réduire encore l’importance de son pays dans le monde, le journaliste s’inquiète de l’Europe peu " atlantique " de Mendès France, lequel préfère une alliance avec l’Angleterre plutôt qu’avec l’Amérique. On pourrait, en caricaturant la situation, se dire : " Ils ne peuvent déjà pas se gouverner eux-mêmes, comment pourraient-ils en gouverner d’autres "? Le journaliste conclut en faisant valoir le rôle stratégique que joue la France au sein de l’OTAN, tant sur le front européen qu’asiatique, et les répercussions très graves qu’aurait un déclin de la France sur la politique du bloc de l’ouest, à laquelle le Canada adhère par le biais de l’OTAN.

Cet article, incisif mais visionnaire puisque quelque temps plus tard la France perdra, en effet, les restes de son empire colonial, s’inspire de l’analyse politique traditionnelle des gouvernements canadien et américain sur la situation française. Le journaliste du Saturday Night cite un commentaire du correspondant à Paris de la revue américaine, le Christian Science Monitor, qui tout comme le gouvernement américain, voyait dans la France une puissance qui ne cessait de décliner et qui, manifestement, vivait une crise parlementaire dangereuse.

L’intérêt que manifestent les Canadiens vis-à-vis de la France pendant la guerre froide s’explique par le nouveau rôle que veut jouer le Canada sur la scène internationale. La participation du Canada à l’OTAN en 1949 rend les Canadiens sensibles à toute forme d’instabilité européenne et renforce " la conscience d’une solidarité de destin avec l’Europe occidentale ". Les lecteurs du Saturday Night s’intéressent donc aux difficultés coloniales de la France, non pas tant pour en apprendre tous les détails que pour mieux évaluer leurs répercussions sur l’avenir de la France, allié stable du Canada.

L’année suivante, en 1955, la crise algérienne a éclaté au grand jour et le Saturday Night poursuit la même analyse, dans un article un peu plus élaboré. Si le journaliste reconnaît que la crise en Afrique se généralise (Afrique du Sud, Afrique de l’Est, etc.), il désigne l’Afrique du Nord et en particulier l’Algérie comme l’endroit où " Les événements les plus critiques se sont déroulés ". Traçant l’historique de la politique française en Afrique du Nord, il souligne les nombreuses contradictions de la politique d’intégration française en Algérie. L’autonomie algérienne représente le compromis que la France devra tôt ou tard accepter. Le journaliste réitère pour finir l’enjeu stratégique que représente la crise pour la France et pour ses alliés : " Pour cette raison (la région est vitale pour la défense de la France et de l’Europe de l’ouest) la politique anglo-américaine au sujet de la politique française en Afrique du nord aura de profonds effets sur les relations franco-américaines et sur toute l’organisation de l’O.T.A.N. ".

Le Canadian Business, l’une des rares revues montréalaises anglophones, offre également une analyse très officielle de la situation à ses lecteurs (des hommes d’affaires, principalement) et ne présente guère d’originalité par rapport aux analystes ontariens. Cependant, un article de quatre pages trace un bilan assez inquiétant de la situation française en 1955 – une année, en effet, assez difficile pour le gouvernement français qui voit le FLN représenté à l’ONU et ordonne l’état d’urgence en Algérie. Le journaliste fait un survol de la politique française depuis 1945 et précise que, même si quelques idées intéressantes sont nées en France (le plan Schuman et la CECA), " ces occasions uniques sont […] souvent gâchées par les erreurs des politiques intérieures et extérieures françaises ". L’auteur précise qu’il tire son analyse du très sérieux Canadian Institute of International Affairs. Son analyse des motivations françaises laisse peu de place aux enjeux humains de la crise algérienne. Pour lui, la France se cramponne à ses colonies pour essayer de sauver ce qui lui reste de son prestige passé : " La France croit que les colonies donnent de la force et du prestige ", et pour sauver sa stabilité ainsi que celle de ses partenaires, " [l]a France aurait besoin de faire preuve de bonne volonté et, en tant que nation, ajuster ses aspirations à ses capacités […] "

Après une année de silence, le Saturday Night propose, en 1957, quatre pages sur l’Algérie, accompagnées de nombreuses photos. Le sous-titre de l’article est alléchant : " Les Canadiens s’intéressent particulièrement au dilemme colonial français, qui représente aujourd’hui une expérience dramatique et amère ". Le journaliste évoque, en début d’article, le fait que les Canadiens estiment que la France est une des inspirations européennes de leur propre société biculturelle, mais se garde bien de préciser que c’est la mère patrie de nombreux francophones. Sa position face à l’indépendance de l’Algérie ne semble pas claire. D’un côté, il comprend les revendications des musulmans : une des photos montre " Les indigènes vivant dans des conditions misérables. La nourriture vendue dans des paniers à la casbah d’Alger ", et il tente d’établir un lien avec le Canada qui lui aussi " est le produit d’une évolution politique vers l’indépendance ". Et d’un autre côté, il essaie de montrer, pour la première fois, le drame humain des Français pour qui l’Algérie est un département mais qui ont échoué à intégrer les Arabes économiquement et politiquement parlant, et celui des Français d’Algérie, installés depuis plusieurs générations dans un pays qui ne semble plus les accepter. Même s’il est tentant de la comparer aux pays du Commonwealth, précise-t-il, la situation franco-algérienne est bien particulière, notamment du fait de la présence de cette forte minorité blanche, les pieds-noirs, installés en Algérie depuis plus de cent ans et qui ont des intérêts économiques et familiaux dans le pays.

Les scénarios catastrophes qui attendent les Français s’ils s’entêtent à refuser de négocier, " soit l’impossible choix entre un apartheid algérien, un retrait européen ou une lutte à finir ", prouvent l’importance d’une résolution pacifique du conflit. Les anglophones ne sont pas prêts, non plus que le gouvernement canadien à la même époque, à intervenir dans cette crise, car ils considèrent que les membres de l’OTAN doivent se tenir à l’écart des événements. Mais, à la différence du gouvernement canadien qui a préféré jouer la carte du compromis et de la négociation avec Nasser lors de la nationalisation du canal de Suez en 1956, le journaliste du Saturday Night adopte un ton très critique au sujet du rôle de Nasser dans la révolte algérienne : " Les musulmans algériens, guidés par le cruel et cynique Nasser, ont choisi la voie rapide et meurtrière vers l’indépendance plutôt que le long chemin vers une souveraineté négociée ".

Au fond, ces articles réagissent plus à la perte de puissance de la France qu’à la guerre d’Algérie comme telle. Cette dernière n’est finalement qu’une péripétie de plus, peut-être plus marquante que les autres, dans les problèmes coloniaux de la France qui risquent d’ébranler l’OTAN. Les journalistes ne se gênent donc pas pour critiquer le gouvernement français qui, dirigé par des socialistes (Pierre Mendès France et Guy Mollet), accorde une place trop importante aux communistes à la Chambre. C’est principalement pour cette raison que certains magazines anglophones couvrent l’événement – on a vu la place accordée aux conséquences européennes de la crise algérienne dans ces revues.

2) La France et la crise algérienne.

Un autre type d’analyse anglophone de la situation française se retrouve dans le magazine torontois The Canadian Forum. Créé en 1920 au sein de l’Université de Toronto, ce magazine devient vite la revue progressiste de gauche d’universitaires et intellectuels anglophones comme Frank Scott, Eugene Forsey, Ramsay Cook, etc. Malgré la diversité des opinions émises par les journalistes pigistes au sujet de l’Algérie, on n’y trouve pas de critique systématique du gouvernement français mais, au contraire, des commentaires encourageants sur la politique de Guy Mollet quant à la crise qui ébranle la France. On rencontre d’ailleurs cette relative confiance envers les gouvernants français, en 1954, dans les premiers articles du journal The Gazette dont plusieurs font état d’un certain optimisme. Le 6 novembre 1954, The Gazette titre en quatrième page " Les patrouilles françaises harcèlent les terroristes dans les montagnes ". Dans l’édition du 8, le journal s’attarde davantage sur le travail des soldats français que sur la situation de crise qui s’installe en Algérie : " La police française cherche des indices du terrorisme en Algérie ".

Les trois premiers articles, parus en 1956 et 1957, traitent directement de la guerre d’Algérie et de la politique française. Les journalistes soutiennent globalement les revendications des Algériens, comme leurs collègues de revues plus conservatrices. Le drame de cette Algérie, qui n’existe pas comme " entité " et qui ressemble à une chose indéterminée qui s’est perdue dans la France, explique que pour les Français le nationalisme algérien soit une forme de traîtrise. Dressant l’historique de la présence française en Algérie, une des journalistes souligne le fossé entre le rêve d’une Algérie française et la réalité assez sordide qui prévaut pour huit millions d’Arabes. Elle précise qu’il existe à la fois de l’amitié et de l’incompréhension entre les deux " races ", et que le mépris est venu de ce que les Français se jugeaient culturellement supérieurs. Bref, la situation en Algérie exige un changement rapide : " En tout cas, le statut politique de l’Algérie devra subir des changements et des réformes sociales et économiques devront être entreprises ".

Mais réduire l’analyse de la réaction des anglophones à leurs sentiments antifrançais serait ici une erreur. Car loin de condamner la politique du gouvernement français, comme le font les autres revues, le Canadian Forum opte pour une attitude beaucoup plus sympathique. Il apprécie les efforts des leaders socialistes français pour trouver des solutions : " Mollet, avec l’aide de Mendès France, a probablement la meilleure chance, les meilleures idées et la volonté pour faire naître une solution. S’il reste au pouvoir ". Les journalistes saluent en fait le changement de ton de la France qui, à partir de 1956-1957, entreprend des négociations " secrètes " avec certains Algériens. L’ambiguïté de la situation, qui tendait à " forcer un gouvernement socialiste, élu largement avec une plate-forme de paix en Afrique du Nord, à poursuivre une politique de guerre ", n’avait d’ailleurs pas échappé à la journaliste anglophone, au début de 1956.

En novembre 1957, le politologue Jean Laponce publie un article très favorable au projet de " loi- cadre " de Bourgès-Maunoury, alors critiqué et refusé en France. Cette nouvelle loi, dont le créateur n’est pas le président du Conseil Maurice Bourgès-Maunoury comme l’article le laisse entendre mais le ministre résident à Alger Robert Lacoste, proposait une partition de l’Algérie en cinq parties avec une assemblée fédérative. Ce projet, socialiste – " La caractéristique fédérale de la ‘loi-cadre’ a été souhaitée par la gauche et particulièrement par les socialistes " –, trouve un écho assez favorable dans l’article : " L’avantage d’une partition de l’Algérie sur une base raciale et territoriale serait de laisser le choix dans le futur à deux solutions : (a) l’établissement de Français d’Algérie avec le Sahara comme frontière […] (b) La création d’une Algérie fédérale dans laquelle musulmans et colons " co-gouverneraient ".

Le journaliste soutient ce projet de loi-cadre probablement parce qu’il émane des socialistes français mais aussi parce qu’il y voit un premier pas vers l’indépendance algérienne (ce qui ne sera d’ailleurs pas le cas). Il souligne cependant les difficultés qui attendent le gouvernement : " Le principal inconvénient de ce plan de partition réside dans le fait qu’un découpage de régions purement françaises en Algérie est impossible ". Mais le fait que, pour la première fois, le FLN ait accepté le principe d’une négociation lui semble encourageant.

Une certaine ambiguïté persiste dans les articles du Canadian Forum, entre le soutien au gouvernement français et le soutien aux Algériens que le journaliste appelle encore " les rebelles algériens ". Même si nous savons que, dans l’ensemble, la lutte pour la décolonisation a la sympathie des anglophones et, a fortiori, celle des anglophones de gauche, la plus progressiste de nos revues anglophones ne prend pas clairement position en faveur de l’indépendance algérienne entre 1954 et 1957. On peut expliquer cette retenue d’abord par le fait que la guerre d’Algérie est encore un événement récent, et que l’analyse ne fait que commencer. Mais joue également l’idéologie politique de la gauche canadienne, qui n’a pas encore " réintégré " à son discours la rhétorique marxiste de la décolonisation des peuples. La pacification de l’Algérie et le succès de la politique socialiste française semblent plus importants qu’une hypothétique indépendance algérienne.

D’ailleurs, l’analyse qui ressort du Canadian Forum tient peu compte du rôle international de la France, de l’OTAN et des répercussions de la crise algérienne sur le Canada. Les journalistes s’intéressent plus à la politique du gouvernement socialiste et à ses chances de parvenir à une solution rapide. Ainsi, en décembre 1957, un article qui traite quasi exclusivement de la crise intérieure française et de ses origines, évoque aussi les incessants démêlés avec les communistes et les poujadistes à l’Assemblée : " [Il faudrait] imposer une discipline de parti afin qu’un front uni soit présenté contre les communistes et les poujadistes lorsque viendra le temps de voter à l’Assemblée ".

On voit le peu d’homogénéité des réactions anglophones à la guerre d’Algérie, mise à part une certaine sympathie pour les revendications des Algériens. Les revues conservatrices calquent leur analyse sur le discours officiel du Canada face à l’Europe et surtout à l’OTAN, et condamnent la politique française en Algérie comme facteur d’instabilité européenne. Les anglophones plus progressistes soutiennent les tentatives du gouvernement socialiste français en Algérie et présentent souvent des analyses plus fouillées de la situation française. Il n’y a donc pas de tir groupé anglophone contre la France avant l’arrivée du général de Gaulle au gouvernement. Ni d’analyse de la situation française qui soit faussée par l’exemple du Commonwealth. Il existe même, avant 1958, un intérêt pour la guerre d’Algérie, chaque revue ayant ses raisons propres de s’y intéresser, ce que l’on ne perçoit pas forcément avec l’étude des quotidiens canadiens. A l’inverse des journaux anglophones, qui noient en quelque sorte l’information sur la guerre d’Algérie dans le flot des nouvelles internationales, les revues accordent à cette dernière une analyse assez régulière.

B. Les francophones à la défense de la " mère patrie ".

De 1954 à 1957, seuls deux articles de revues francophones traitent de la guerre d’Algérie. C’est surtout que seulement deux de nos revues (trois avec Laurentie, créée en 1957) existent à l’époque. Contrairement aux revues anglophones, les revues francophones ont des réactions similaires face aux événements algériens et aux déboires de la France jusqu’en 1957. Elles soutiennent la France, refusant pour certaines de condamner directement les gouvernements français, mais est-ce pour les mêmes raisons?

Les termes " droite " et " gauche ", bien qu’européens et en général peu utilisés par les historiens québécois – qui craignent que les réalités couvertes ne soient pas les mêmes –, sont d’un emploi très courant chez les intellectuels québécois en 1956 et 1957. Un débat fait rage à la suite des écrits de Robert Rumilly sur " l’infiltration gauchiste " dont seraient victimes certaines institutions québécoises. Certains se sentent visés par l’accusation et ripostent dans différentes revues, notamment dans Cité Libre. Toutes les réactions des francophones de l’époque sont à replacer dans ce contexte de débat autour d’une gauche et d’une droite au Québec.

1) Cité Libre et le soutien à la gauche.

Un seul petit article publié par Cité Libre en décembre 1955 est consacré directement à l’Algérie. Il ne s’agit pas d’un article reportage, comme le font les anglophones dans leurs revues, mais plutôt d’une prise de position devant la condamnation internationale de la politique française en Algérie : " les dénonciations universelles dont la France est victime nous sont pénibles à nous aussi ". L’auteur précise qu’il faut dissocier les politiques des gouvernements français, " qui ont souvent péché lourdement en Algérie, au Maroc, etc. ", de la population française qui n’a pas voulu cette guerre et qui effectivement, dès 1956, choisissait à 58% les négociations pour l’indépendance plutôt qu’une guerre de répression.

Le journaliste ne fait guère preuve d’originalité puisqu’il reprend les commentaires de la revue française Esprit sur les pays qui, comme les États-Unis, l’Angleterre et les Soviets, critiquent la politique coloniale française en oubliant de balayer devant leur porte. Le ton mêle la condamnation de ce qui semble bien être une guerre et la sympathie pour le peuple français qui " n’a rien fait que n’ont fait les autres (dites, comment est mort Louis Riel) et qui, plus que les autres, s’efforce de voir clair en lui-même, de démasquer l’hypocrisie de ses propres gouvernements ".

Tout comme l’équipe d’Esprit qui, dans un premier temps, prend prudemment parti pour " une issue politique, mais une seule : remplacer un système politique et économique fondé sur la suprématie raciale par une association librement débattue et librement consentie ".

L’influence des mentors de Cité Libre peut expliquer qu’on cherche à ménager la France mère patrie tout en reconnaissant le besoin de liberté de tout peuple et la piètre qualité de performance d’une certaine gauche au pouvoir en France. La position d’Esprit, revue catholique de gauche, était très critique de la politique répressive du socialiste Pierre Mendès France en Algérie. " Si l’Algérie n’est pas la France, c’est d’abord parce que la France n’est plus elle-même. L’autorité de l’État est descendue, ces derniers temps aux plus bas degrés de l’incohérence: ministres comploteurs, généraux insoumis, un gouvernement clandestin […] ".

Cité Libre s’intéresse alors timidement à la guerre d’Algérie, il semble que ce soit l’influence de la revue Esprit qui motive un article sur le sujet. La création en 1956 du Rassemblement et le positionnement à gauche de Cité Libre occupent toute l’énergie des membres. On comprend donc la place restreinte donnée aux événements extérieurs au profit de la lutte contre " le conservatisme étouffant imposé par M. Duplessis et son Union nationale ".

2) Des nationalistes québécois contre la gauche.

La revue L’Action nationale consacre très peu d’articles à la guerre d’Algérie (un seul en 1961), voire en parle de façon indirecte. Cependant, en 1952, avant le déclenchement de la guerre, Jean-Marc Léger livre deux grands reportages sur le bilan positif de la présence française en Algérie : " Dans ce carrefour d’influences, cependant, celle de la France s’affirme comme la plus forte : de toutes les présences affirmées ici, la sienne aura été la plus féconde ". C’est la vision que de nombreux Français et hommes politiques se faisaient de la situation en Algérie, à savoir que l’Algérie reste un pays pauvre mais que " [e]ntre Français de la métropole et Algériens, la relation est celle d’égal à égal. […] Elle a permis de fortifier l’indispensable climat de confiance et de coopération dont l’Algérie a un pressant besoin pour résoudre un ensemble de problèmes ardus et qui sont de tous les ordres ". La grandeur de la France, l’œuvre accomplie en Algérie paraissent pour le journaliste " ne laisser place ni à l’hésitation, ni à l’inquiétude ", car " [a]rracher ces gens à la misère et à l’ignorance, leur faire abandonner, sans rien compromettre, des traditions et habitudes souvent déplorables, telle est l’œuvre que le gouvernement français a voulu entreprendre ".

Ces propos qui, avec le recul, paraissent très idéalistes, témoignent cependant du prestige dont la France bénéficiait encore sur la scène internationale au début des années cinquante. Peut-être est-ce là une des raisons pour lesquelles L’Action nationale semble s’être désintéressée de la question algérienne lorsque la guerre a éclaté. Relater les déboires de la France et l’échec de sa politique colonisatrice en Algérie ne constituait peut-être pas un atout pour valoriser le fait français au Québec. Ceci pourrait d’ailleurs expliquer la différence entre la grande place accordée aux informations sur la guerre d’Algérie en 1954 par le journal Le Devoir (dont André Laurendeau, directeur de L’Action nationale, fut aussi le rédacteur en chef de 1948 à 1958), et le peu d’analyse qu’en propose L’Action nationale.

Les articles du Devoir pendant les quinze premiers jours de novembre 1954, qui voient le déclenchement des affrontements franco-algériens, retiennent l’attention par leur régularité et leur place à la une. Il s’agit le plus souvent d’articles de l’agence de presse Reuter : on retrouve ainsi dans The Gazette du 8 novembre 1954 le même article que celui que l’équipe du Devoir titre le même jour à la une: " En Algérie la police examine des masses de documents : on recherche les responsables du terrorisme ". A la différence de journaux comme La Presse, le Devoir consacre à cet article, et à plusieurs autres au cours de ces quinze jours, six colonnes à la une (sur les huit que contient alors sa une), et le corps de l’article de Reuter couvre également six colonnes à la une.

Seul le journal de Québec, Le Soleil, concurrence Le Devoir pour le nombre d’articles accordés aux débuts de la guerre d’Algérie et pour la place des titres sur la guerre d’Algérie, lesquels occupent souvent les huit colonnes à la une. Mais l’intérêt du Soleil pour la guerre d’Algérie est clairement sensationnaliste. Ce même 8 novembre 1954, alors que The Gazette et Le Devoir centraient la nouvelle sur le travail de recherche des soldats français, Le Soleil titrait : " Offensives à finir contre les rebelles en Algérie ", en insistant sur l’aspect dramatique. Le Soleil avait d’ailleurs cherché à montrer, contrairement aux journaux anglophones, que depuis le début de la crise algérienne, la situation semblait échapper au contrôle des dirigeants français et se détériorait de jour en jour.

Malheureusement, l’information distillée dans Le Devoir et les autres journaux émanait directement de sources françaises et se montrait par conséquent peu critique vis-à-vis de la politique française. Il faut attendre 1958 pour que changent le contenu de l’information sur l’Algérie et le ton des articles, surtout au Devoir.

En poussant l’hypothèse plus loin, on pourrait dire que ce silence autour de la guerre d’Algérie a coïncidé avec le renouvellement de la pensée nationaliste de L’Action nationale, voire la poursuite de la redéfinition des attitudes à l’endroit de la France. D’ailleurs en 1956, un article intitulé " Deux attitudes à l’égard de notre destinée française " soulève la nécessité d’un nouveau regard face à la France mère patrie, " une distinction entre les ‘deux Frances’, la France ‘de tous les temps’ et celle dont les nouvelles nous parviennent au jour le jour […] Cette distinction a rejeté un très grand nombre de ces Canadiens [français] au culte du seul passé idéalisé de ce pays et de ses projections dans le présent ". Ce renouveau devait débarrasser de ses oripeaux " une certaine tradition nationaliste qui entretient au Québec une façon de concevoir notre ‘fidélité française’ qui ne peut servir qu’à nous garder plus sûrement de tout rapprochement réel avec la France vivante d’aujourd’hui ".

La jeune revue Laurentie créée à l’automne 1957 par Raymond Barbeau opte de son côté pour " l’indépendance de la Province de Québec et la création de la République de Laurentie ". Un journaliste ironise : " [Il est] surprenant de voir dans le monde à quel point on s’intéresse au Canada français, surtout au Québec. C’est d’Alger, de France […], c’est de partout qu’on cherche à connaître notre nation québécoise ". Mais l’intérêt des étrangers pour le Québec n’implique pas la réciproque chez les nationalistes laurentiens, qui se démarquent dès 1957 de l’ambiance " internationale " et jugent le nationalisme incompatible avec un mouvement de libération internationale : " l’Internationale est l’ennemie de la nation laurentienne ". Le nationalisme catholique et blanc de ces nationalistes n’a rien à voir avec un mouvement " a-social et athée ", et le journaliste n’utilise pas les termes droite-gauche, pourtant au cœur de la discussion, mais plutôt des synonymes manichéens : " qu’il s’agisse soit de l’Internationale capitaliste, soit de l’Internationale syndicaliste prolétaire ". Ce qui représente l’étranger, Ottawa ou d’autres pays, n’influence pas, dans un premier temps, les laurentiens.

Les revues francophones s’intéressent timidement aux débuts de la guerre d’Algérie. Elles ne dépassent généralement pas le stade du soutien prudent à la France mère patrie. Cependant, même dans leur relative unanimité à soutenir la France, surgissent des différences quant aux motifs. Les citélibristes désirent clairement s’ancrer à gauche et, tout en reconnaissant le peu de résultats de la politique de Mendès France en Algérie, refusent de jeter la pierre à la gauche française. Les nationalistes préfèrent voir dans la guerre d’Algérie une occasion ratée d’étendre une colonisation qui avait tout pour donner de bons résultats.

L’intérêt que portent alors certains Québécois à la France et aux événements algériens les amène à porter un regard de spectateur désengagé sur cette guerre. Je n’ai pas retrouvé la nette division, souvent présentée dans la presse quotidienne, entre francophones et anglophones à propos de leur vision de la France. Les anglophones, très intéressés par l’OTAN et la politique internationale, font dans leurs revues une large place aux débuts de la crise mais, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, ne présentent pas de front commun ni de critique homogène. Leur intérêt explique la différence retrouvée dans les données quantitatives tirées des seuls journaux : peu de place (mise en forme) accordée à l’événement mais une place de choix (mise en valeur). Il convient donc de se méfier des études quantitatives approximatives des journaux qui, dans ce cas-ci, pourraient conclure à un manque d’intérêt des anglophones pour l’événement. Quant aux francophones, ils assistent, impuissants, aux prémices de la guerre d’Algérie mais ne poussent guère l’analyse et quelques-uns, déjà, soulignent les erreurs de la politique française.

Alors qu’en France on assiste, sans vraiment y croire, aux débuts de la guerre d’Algérie – la réaction des médias et des intellectuels n’est intervenue qu’à partir de 1956-1957 –, les réactions québécoises, par leur diversité, témoignent de l’attention que le Québec de la " grande noirceur " porte à la France et à une guerre qui, a priori, ne le concerne pas. Peu à peu, de spectateurs désengagés qu’ils étaient, une catégorie de Québécois va s’impliquer dans l’analyse du conflit franco-algérien jusqu’à en faire, à partir de 1958, une source d’inspiration pour la compréhension de leur propre condition politique. Comment ce parcours s’est-il effectué?

***

 







© LES ÉDITIONS POINT DE FUITE
www.pointdefuite.com