Laurent Chabin

 

 

 

 

MISÈRE DE CHIEN

 

Roman - Extrait

 

***

 

 

Ça ressemble à une de ces cochonneries comme on en voit partout dans les musées ou les galeries d’art, un gros plastique fondu, une espèce de caramel mou éternué par un hippopotame enrhumé, une bouse d’herbivore préhistorique... Ça en a l’allure, ça en a la couleur. C’est abandonné là, au pied de l’escalier, écrasé par la chaleur et couvert de mouches. Ça n’a pas de sens, c’est dépourvu de devant comme de derrière. En tout cas, on ne fait pas la différence. À chaque bout, c’est plus sombre, une gueule ou un cul, difficile à dire, marron foncé, baveux, avec des plis comme du vieux cuir suintant au soleil et une plus grosse concentration de mouches.

C’est comme un cauchemar sorti du bestiaire d’un peuple obstinément voué au malheur, une de ces tribus en loques qui ne savent vivre que dans le martyre et s’inventent des dieux ignobles, couverts d’écailles ou de piquants, des idoles pustuleuses qui ne sortent de leur temple, un trou d’eau boueuse, qu’une fois par an, pour bouffer une demi-douzaine de gamines à peine formées, en échange de leur indulgence...

Le milieu du corps tient de l’hallucination. Chenille monstrueuse, éruption délirante, il bourgeonne, dégouline, suppure en une série de tétines noirâtres et crevassées qui lui font comme deux rangées de pattes supplémentaires. Et ça pue, aussi. Une odeur de chiotte et de charogne, épaisse, atroce, qui te grimpe dans les naseaux et se colle sur tes habits. Avec la chaleur, ça s’incruste. Ça mettra des jours et des lessives avant de partir...

Cette horreur, c’est la signature de la maison. Sa marque. Un gardien farouche. Il faudra l’enjamber pour y entrer, ou alors faire un détour et se plaquer contre le mur, en fermant les yeux et en retenant sa respiration, avancer à la crabe comme sur une corniche trop étroite au-dessus d’un abîme vertigineux. Curieusement, ça ne bouge même pas quand tu passes, aplati comme une crêpe sur le mur lépreux. Mais à ce moment-là, tu t’aperçois enfin qu’à un bout — c’est donc la tête — il y a deux gros yeux qui te suivent. Deux yeux gris sale, vitreux, suppliants, qui crèvent comme des abcès sous les paupières trop lourdes. La pitié commence à germer, " pauvre bête ", tu allais dire... Mais cette odeur!... Pas possible! La tête retombe presque aussitôt. Ce n’est qu’un affaissement. Les paupières suivent le même mouvement. C’est fini.

Il s’appelle Misère. C’est le chien de la maison. Un chien tropical, fondu au soleil, pourri vivant... Un chien sans poil, un chien-fer, comme ils disent. Le comble, en matière d’abjection…

Dans la maison, il n’y a plus personne. Ils ont fermé les persiennes, la porte à clé et baissé les jalousies, avant de partir. C’est mort.

Pourtant, dans le salon, la télé fonctionne encore. L’image est floue, brillante, vibrante, pleine de Z et de W. Les réglages, ici, on ne connaît pas. La télé, on n’y touche pas, on la regarde, c’est tout. C’est fait pour. Quelqu’un regarde, justement. Une forme vague, incrustée dans la pénombre, les yeux, rouges, fixés sur l’insupportable écran scintillant. Elle est assise tout près, un mètre cinquante à peine, raide dans son fauteuil d’infirme, épaisse comme un doigt, les yeux immobiles. Jaune, sèche, craquelée. Un cadavre. Elle est attachée. Serré. Une ceinture de cuir lui enserre la poitrine et la maintient plaquée contre le dossier du fauteuil, comme un insecte piqué entre deux boules de naphtaline.

Pas un geste, pas un souffle. Pas une odeur. Dehors, le chien pue pour deux.

 

Monch

On y est. L’impression de sortir d’un sauna pour entrer dans un hammam… L’humidité à saturation, trente-cinq degrés à l’ombre, et de l’air, pas un souffle. Et l’odeur, donc! Inimitable! Pourriture, gaz d’échappement et fond de poubelle, chiottes bouchées, charogne, fermentations... Cocktail tropical, le parfum des îles...

On est arrivés hier et cette atmosphère poisseuse m’a sauté dessus au sortir de l’avion pour ne plus me lâcher. J’ai les poils qui collent du matin au soir. Dou et moi, on a pris une chambre dans un motel, près de la mer. Elle dit que la maison de ses parents tombe en ruines, que c’est un nid à cafards coincé entre les mornes, qu’on n’y respire pas. Et puis on n’y serait pas tranquilles, elle ajoute en m’empoignant les couilles pour me les masser un peu... Mais là, on est bien obligés d’y aller. Tout ça parce que Chérie a décidé que leurs parents méritaient de fêter dignement leurs cinquante ans de mariage. C’est elle qui a tout organisé. Cinquante ans, dis donc! Pilade et Perpétue pour la vie! Ça ne s’invente pas. Il y a des gens qui se fourrent dans de ces pétrins!...

En tout cas, nous, on n’y coupe pas non plus. Tout le monde sera là, ce sera le grand raout familial. J’ai dû me faire beau. Dou m’a dit que ses frères, chaleur ou pas, ils auront le pantalon à pli, la cravate et les souliers vernis. Alors j’ai fait un effort, j’ai passé la matinée à récurer mes tennis pour que, de marron sale, elles deviennent beige douteux. Et il a fallu que je mette un pantalon propre, pour ne pas faire tache. Un vieux jean blanc trop étroit qui me sert pour ce genre d’occasion, et qui me les ratatine. Mais enfin, je suis présentable pour la cérémonie…

Ce que j’en connais, de la famille de Dou, c’est le gratin, apparemment. Une belle brochette! D’abord il y a Chérie, sa sœur. Elle ne rentre ici qu’une fois par an, pour les vacances. Chérie, ce serait bien mon genre. Elle a la nature qui déborde. Ça pigeonne, ça ondule, ça tangue. C’est vivant du tonnerre de fesses, elle t’en jette tellement plein les yeux qu’il faudrait des lunettes de soleil chaque fois que tu la regardes! Quand elle bouge, elle cliquette. Elle est tout enturbannée d’or. Des ors partout, en mailles, en grains, en chaînes, autour du cou, des bras, des doigts, c’est une vraie quincaillerie. Je me demande pourquoi cet entêtement à se barder de métaux. Remembrance de l’esclavage? C’est vrai qu’elles aiment ça, porter des chaînes. Même en or.

Je l’ai embrassée une fois. Poli, et tout. Bises. Sa joue était légèrement collante. Quelqu’un avait bavé dessus avant moi? Ou alors elle se passe des pommades sur la figure. Oui, c’est sûrement ça. Du fond de teint, non, c’est pas le genre, dans les îles. Les marchands de cirage, ici, ils ne font pas des affaires. Mais des tartines de jeunesse, oui. Des crèmes à remonter les joues, des pâtes à tirer la peau, des mastics à reboucher les trous, ça, sous toutes les latitudes. Le goût n’est pas très différent de celui des desserts en boîte. Aux extraits de concentrés d’arômes naturels de synthèse. C’est probablement fait avec la même chose…

Il y a Chilou, aussi. Lui, c’est le petit dernier. Une erreur de tir, j’ai l’impression. Il a bien dix ans de moins que Dou. Un coup de bite fortuit, ou le fils du facteur… Il est assez différent des autres, Chilou. Je ne sais pas ce qui l’intéresse, à part fourrer. Rien, probablement. Pas comme ses frères. Les trois aînés. Honorat, Désiré, Andoche... Des phénomènes de foire, ceux-là!

Honorat, tiens. Quelle farce! Dou l’appelle Plumo. C’est le plus cocasse des trois. Un type bizarre. Il paraît qu’il ne parle à personne de peur d’attraper des maladies. Je ne l’ai jamais vu mais Dou m’a dit qu’il ressemblait à une momie inca, dépliée et repassée, en deux dimensions. Ça doit être un bonheur dans la maison... Je comprends qu’il se cache!

Apparemment, il passe son temps à s’épousseter, comme si une espèce de délire microbien lui faisait voir en permanence des nuages de poussières toxiques partout où il passe, des hordes de miettes vicieuses qui montent à l’assaut de son pantalon, de sa chemise, qui se jettent sur lui du plus loin qu’elles le voient… Il se décrasse les dents et le nez, inlassablement, s’essuie les yeux, se récure les ongles, les oreilles… Plumo. Et les deux autres, Andoche et Désiré, taillés dans la même guenille, semble-t-il, sortis du même moule... Je vais déguster…

On aura même droit au fameux tonton Léobard, le frère aîné de Perpétue, celui qui ne vit plus aux îles parce que, comme la plupart des mulâtres, il ne supporte pas les nègres. Ça ne l’a pas empêché de faire l’Afrique pendant quarante ans sans broncher. Des nègres, là-bas, il a pourtant dû en endurer un paquet! Mais c’est vrai qu’étant magistrat, il pouvait les envoyer caguer. Les nègres, Monsieur le juge, il en faisait des tapis de salle de bains …

Enfin, maintenant c’est du passé, tout ça, il pourrait finir de moisir tranquillement, loin de cette charognerie, dans la grisaille de l’Île-de-France ou dans une quelconque Floride, dans un mouroir à air conditionné. Mais non. C’est plus fort que lui. Il faut qu’il revienne ici tous les ans, plus aigri que jamais, pour pouvoir se lamenter du matin au soir! Faut qu’il gueule, Léobard. Il y en a pour tout le monde, et l’arrogance des nègres, et l’incurie des pouvoirs publics, et l’indécence des touristes, et la dégradation des routes... Son grand plaisir, c’est de rester vissé devant la télé pendant des heures, devant les nouvelles, pour hurler tout son soûl et se racler l’intérieur de la vésicule biliaire. Avec les ongles. Il s’en rend malade. Merde, il n’a qu’à la fermer, sa télé, il aura la paix! Mais Léobard, c’est le type même du gars qui ne peut pas rester tranquille trois secondes sans chercher à s’enfoncer un clou dans la main. S’il pouvait, il irait jusqu’au pôle Sud rien que pour se plaindre du froid. Je ne sais pas si c’est la famille ou le climat qui les rend comme ça…

Et puis, bien sûr, il y a Pilade et Perpétue, les parents de Dou et de toute la ménagerie. Mes beaux-parents, en quelque sorte, même si je ne suis pas vraiment homologué. Perpétue, comme belle-mère, elle est bien, il faut reconnaître. Beaucoup de choses nous séparent, bien sûr, mais surtout huit mille kilomètres d’océan! Comme discrétion, j’apprécie. Pilade, lui, il n’est pas gênant. Il vit dans un autre monde. Son monde. Anarchiste à vingt ans, extrême droite ensuite et, depuis, absent. Il est ailleurs, il porte son enfer dans sa poche. Le plus lourd fardeau dans l’existence de Pilade, c’est lui-même. Qu’il ne sup-porte pas les autres, ça se comprend, mais son problème c’est qu’il ne se supporte pas lui-même, et ça, c’est dur! Ça lui pèse encore plus que son arthrite. Tout lui pèse, lui, les autres, le monde. Il s’en inventerait même des nouveaux, des mondes, s’il pouvait, pour se les empiler sur le dos et se courber un peu plus.

La plupart du temps, il vit avec ses vaches, la seule compagnie qu’il supporte à peu près. C’est vrai que les vaches, elles ne parlent pas la bouche pleine, et que la bouche, justement, elles l’ont pleine du matin au soir. Des animaux sympathiques, quoi. Dès qu’il n’en peut plus de sa famille, il va aux vaches. Ce n’est pourtant pas un cul-terreux, Pilade. Professeur en retraite de son état. Avec les palmes académiques et les médailles-saucisson. Les vaches, pour lui, ce n’est pas un métier, c’est un passe-temps. Une soupape, plutôt. Une atmosphère. S’il n’avait pas ses vaches pour respirer, il serait bien capable de se venger sur le reste du monde. Ça lui calme les nerfs. Il y en a qui martyrisent leur chien, leur chat, leurs enfants, qui enferment des oiseaux... Lui, il se frotte aux vaches.

Il est pas d’un abord facile, Pilade. Tu lui parles, c’est comme si tu lui écrasais un pied, tu ne lui parles pas, c’est comme si tu lui écrasais l’autre. Pas simple. Tu ne sais jamais s’il te voit, s’il t’entend… Quand je vois Perpétue, à côté de ça, qui te broie la joue quand elle t’embrasse, qui a l’air de te déclarer la guerre quand elle te demande si ça va, j’ai du mal à les imaginer accouplés depuis cinquante ans…

Dou a garé la voiture à côté de la maison, sur la rue. Comme ça on pourra partir plus tôt, quand on en aura assez, sans se faire remarquer. Chérie, Perpétue, Pilade, les autres, c’est bien joli, mais il ne faut pas en abuser… Tous, ils me détestent, m’abominent, me vomissent, j’en suis sûr. Pour quel crime, pour quelle raison? Pour rien. Parce que. C’est une raison suffisante. Je m’en fiche, j’ai fini par m’habituer. Mais ce matin, je ne sais pas ce qu’ils ont. Au bord de l’apoplexie. Dès qu’ils m’aperçoivent, c’est comme s’ils sentaient le diable… Pourtant ils ne s’en rendent même pas compte, je crois bien, la charité même, tous autant qu’ils sont, la vertu inoxydable, le cœur dans un encensoir... Même quand ils pètent, c’est encore l’haleine de la Sainte Vierge… Ils me croisent avec des sourires, des mots gentils, mais je vois bien que tout au fond, ils ont peur de se brûler, s’ils approchent trop près. Saints faux culs…

Je sors de la voiture. Tiens, moi aussi j’essaie de ne pas me brûler. On pourrait faire cuire un œuf sur la tôle. C’est pas une voiture, c’est un barbecue… J’attache au fond. Discrètement, je défais ma ceinture et j’essaie de me les défriper. C’est poisseux, ça colle. On dirait que je me suis fait dessus… Bon, allons-y.

Je m’apprête à pousser la grille du jardin pour me précipiter vers l’ombre, mais Dou m’arrête. C’est pas là qu’on va, elle dit. C’est pas là qu’elle va se passer, la fête. Chérie a dit que la maison était trop petite, pas assez jolie. Un taudis, quoi! Alors l’anniversaire, il se passera chez Désiré, juste à côté. Désiré, c’est le numéro deux. Il n’a jamais vraiment coupé le cordon, lui. Même marié, il a continué à dormir chez sa mère, des années. Avec sa femme. Ambiance!

Après, à force d’avoir bossé comme un esclave, il a fini par faire construire. Juste à côté, évidemment. Comme ça, sa maman a pu continuer à lui laver son linge sale, à lui refaire son nœud de cravate et à lui mitonner ses gratins d’aubergines. Aphrodise, sa femme, on ne lui a pas demandé son avis, mais elle a quand même trouvé un avantage au changement. Dans la nouvelle maison, le lit, il pouvait bien grincer, ça ne gênait plus! Du coup, elle lui a pondu une héritière, dans la foulée, presque sans prendre le temps de respirer. Bertinotte, ils l’ont appelée. C’est pas vrai! Où est-ce qu’ils vont les chercher, leurs noms? Dans le calendrier du père Ubu? Une belle petite poupée, Bertinotte, dit-on. De porcelaine. Fragile, transparente... Jamais vue, elle non plus…

La maison d’Aphrodise et Désiré, en revanche, on m’en a déjà parlé. Un château, un monument, une réussite. La réussite. Ils sont dans les dettes jusqu’au trognon, pour trente ans au moins, et quand elle sera enfin à eux, vraiment à eux, ils seront bons pour le trou. Mais en attendant, on l’aura visitée, leur cabane. Et je sens qu’on va y avoir droit, nous aussi. Les deux maisons sont construites côte à côte, sur une pente assez raide qui descend à partir de la route et qui se termine en bas, dans un ruisseau couleur caca, loin après la clôture du fond. Le palais et la chaumière. Entre les deux jardins, pas de clôture. Juste une petite allée en béton qui sert de frontière imaginaire.

On descend l’allée. En bas, j’aperçois une silhouette. C’est Andoche, le troisième frère. Il ne bouge pas d’un poil en nous voyant. Il est trop occupé. Il a plu, tout à l’heure, et il est en train d’essuyer sa voiture. Vrai! Il aura vraiment fallu que je vienne ici pour voir ça, un gars en train d’essuyer sa voiture parce qu’il a plu dessus!

Andoche, c’est une ombre chinoise, on ne l’entend même pas quand il marche. C’est d’autant plus curieux qu’il porte des chaussures de cuir du matin au soir. De vraies chaussures, avec des talons et des lacets. Étroites, serrées, cirées. Il faut du cran pour supporter ça avec le climat d’ici ! Et ce n’est pas tout. Cravate et veston croisé! Je ne comprends pas dans quel monde il vit, l’Andoche. Accoutré sous les tropiques comme un commis de ministère dans un conte de Maupassant, chichement nourri de pellicules de viande que sa mère s’obstine à lui faire calciner dans une poêle pendant des heures, logé dans une chambre minuscule et étouffante au fond de la maison, à côté des cabinets. Il ne lit pas, il ne va pas à la plage — parce que c’est plein de sable et que ça se met dans les chaussures — il ne boit pas, il ne fume pas... Il est un peu sec, elle m’avait prévenu, Dou. Un peu, qu’il est sec! Et célibataire. Je veux dire par là qu’il est puceau. Dou me l’a dit, Chérie le lui a certifié. Même s’il a entre trente ou quarante ans, à vue de nez, ça c’est difficile à dire. Je ne sais pas comment elle peut en être aussi sûre, la Chérie, mais ce qui est certain, c’est qu’elle possède une connaissance prodigieuse de tous ces détails intimes concernant sa famille. Globalement, donc, si j’ai bien compris, il serait tout simplement pas fini, Andoche... Une ébauche, une silhouette. Non qu’il soit totalement inactif. Il a une passion. Il s’occupe de sa voiture. Tous les soirs — et durant le week-end tous les après-midi — il se change et il la lave. Un bijou, cette voiture, il faut reconnaître. Un cabriolet sport flambant neuf qu’il bichonne depuis quinze ans, lumineux comme un sapin de Noël, avec des tapis de fesse et un dessus de volant en cuir. Un moteur? Oui, sûrement. Mais pour quoi faire, dans le fond? C’est sale et ça ne sent pas bon, un moteur, ça use les voitures, c’est plein de graisse. Le moteur, dans la voiture, c’est comme le cul dans l’homme, ça se cache. Et puis, ça doit le dégoûter de voir un pompiste maculé de cambouis verser de l’essence dans son beau réservoir nickelé, ça doit le rendre malade de devoir aller dans une station d’essence. Alors, au bout du compte, le seul liquide que lui coûte l’entretien de sa préciosité, c’est l’eau savonneuse de sa douche quotidienne. Avec la messe tous les matins à six heures, son emploi du temps est bien rempli.

Dou descend pour lui dire bonjour. C’est son frère, après tout. Moi, pas question. Je sens que si je viens respirer trop près de sa fiancée, je risque d’oxyder la carrosserie et qu’il va rire jaune. Et puis je ne suis pas chez moi, ici. Je suis invité. Ce n’est pas à moi d’aller serrer des mains. Alors à mi-chemin, les bras ballants et les pieds dans la saumure, je prends à gauche et j’entre directement chez Désiré et Aphrodise.

Apparemment, il n’y a personne. Ou ça fait la sieste. Dou et moi, on est arrivés les premiers. Menu fretin. Pas de quoi se déranger, on ne va pas faire donner les cuivres. Je vais attendre dans le sous-sol. Ça doit être la seule pièce à peu près fraîche de la maison.

En effet. Fraîcheur peut-être, mais alors quelle ambiance! Ça fait un choc! Il règne là-dedans une atmosphère de fin du monde. Une odeur indéfinissable, lourde, collante. Une espèce d’odeur écœurante, une odeur de vieux, amplifiée par la chaleur. Je m’arrête à l’entrée, rebuté par la puanteur. J’enlève mes lunettes, pas la peine de jouer la star, ici, il n’y a pas un rat. Et puis, des lunettes noires dans ce trou, ce n’est pas vraiment utile.

J’y vois mieux, maintenant. Je ne sais pas à quoi il sert, le reste de la maison, mais ici, ça m’a l’air d’en être un condensé, à la fois cuisine, salle à manger, buanderie, garage, dépotoir... Au fond, j’aperçois un évier, avec deux ou trois assiettes sales qui traînent. À côté, un grand bidon métallique, sans couvercle. Il y a une odeur qui sort de là, encore, mais ce n’est pas l’odeur qui m’a frappé en entrant. Ça, c’est une vulgaire odeur de poubelle. Épluchures, bouts de gras et têtes de poissons... Non, l’odeur, l’autre, c’est autre chose, quelque chose de vivant...

Tout près de l’évier, il y a la cuisinière. Une vieille cuisinière à gaz, avec sa bouteille de butane. Il y a encore une casserole dessus, avec de l’eau à mi-hauteur. Dedans, des cochonneries vagues et grises qui trempent. Légumes quelconques. D’hier?... Une paillasse avec d’autres casseroles, des gamelles, des plats. Et aussi un petit réchaud à pétrole, tout au fond, dans un coin plus sombre, avec une gamelle bosselée en équilibre dessus. Pleine. Ça mijote. Ça sent furieusement le poisson. Du poisson qui n’aurait pas vu la mer depuis longtemps…

De l’autre côté il y a une machine à laver, avec un panier de linge sale débordant. Odeur, encore. Odeur humaine, cette fois, rance, de sueur et de fond de culotte. Le linge, ici, c’est vrai qu’il n’a jamais le temps de sécher. Trop d’humidité dans l’air, même la chaleur ne suffit pas. Au contraire, elle favorise l’incrustation. Les odeurs, elles aiment ça. Elles en profitent salement, les vaches, elles sentent tant qu’elles peuvent, épaisses, visqueuses. On a l’impression qu’on pourrait marcher dessus...

Pour le reste, un peu partout, c’est une débauche de torchons sales et de chaises dépareillées, boîte à outils, tondeuse à gazon, cannes à pêche, vieux siège de voiture, empilements de choses et de machins, bastringues, tout un bazar... Machinalement, je me dirige vers le réchaud. Je me demande ce qui peut bouillir là-dedans, tout seul, sans personne pour surveiller…

Et puis, d’un seul coup, ça y est! Je trébuche dessus! L’odeur explose alors, mortelle, fulgurante, avec une nuée de mouches! J’ai un haut-le-cœur. C’est comme si j’avais marché sur un cadavre qu’on vient de sortir du marigot après trois semaines, le ventre gonflé, rotant des gaz putrides. J’ai l’estomac qui se décolle, qui fait des huit, le nez comme si on essayait de m’enfiler un os dedans... Ce n’est pas humain, comme abomination!

Ce n’est pourtant qu’un chien, mais un chien dantesque, à moitié mort, qui a l’air d’agoniser là, sur le ciment. Une bête à concours, dans le genre jurassique batracien. Fossile vivant. Enfin, vivant… C’était donc ça, la putréfaction! Mais comment ça peut cogner autant sans qu’on réagisse! La fourrière!… L’équarrisseur!… Et d’où il sort, ce clébard cauchemardeux? À ce point-là, ce n’est plus une erreur de la nature, c’est de la science-fiction, du delirium tremens, l’ultime délire d’un foie insomniaque et flatulent! C’est le chien infernal de la planète merdeuse, le microbe intégral, l’envahisseur indestructible, celui qui empoisonne l’atmosphère et te force à aller te cacher sous la terre pour pas te faire désintégrer… Il n’a même pas aboyé, le monstre, pas bougé! Il se contente de lever vaguement les yeux vers moi, deux grosses boules de gélatine suppliantes et humides. Il pue tellement, tellement… On dirait que ça lui suffit, comme moyen d’expression. C’est atroce…

Pauvre bête, quand même! Elle a peut-être faim, je me dis. Il y a bien cette gamelle, là-bas, au fond de ce cloaque, qui pue presque autant que lui… Un peu de charité. En me pinçant le nez, j’enjambe le monstre et fais trois pas, j’attrape la casserole, en la tenant à bout de bras pour ne pas crever asphyxié, et je vais la déposer doucement sous le nez du chien.

C’est comme un déclic. Cette bête, qu’on aurait cru totalement impotente, définitivement molle, émet soudain une sorte de chuintement liquide et se redresse sur ses pattes en s’ébrouant péniblement, en quatre temps, une patte à chaque fois. C’est étonnant. J’ai l’impression, en suivant ses mouvements, de voir la pesanteur à l’œuvre! Et puis la tête informe se plonge jusqu’aux oreilles dans la casserole et je n’entends plus rien qu’un répugnant bruit de succion, comme si le chien, pour avaler cette soupe épaisse, n’avait pas une gueule mais une ventouse…

J’en suis là de ma contemplation quand un hurlement me vrille les oreilles. Je relève brusquement la tête. Perpétue est là, debout dans l’entrée, essoufflée, suffoquée, vacillante. Je ne l’ai pas entendue arriver. Elle se tient raide, frémissante de colère, le visage écarlate. Grenat, plutôt. Cramoisi. Mais quelle colère, quelle honte? Va savoir… Sans un mot, elle se jette sur la gamelle du chien et la saisit d’un geste tellement vif que, pour un peu, elle lui arracherait les oreilles! Puis elle repart aussi sec vers sa maison, d’un pas saccadé, les fesses tétanisées, la casserole vide à la main. Elle n’a pas prononcé une parole.

Je ne sais pas qui de nous deux, du chien ou de moi-même, a l’air le plus ahuri. Merde, mais qu’est-ce que j’ai fait, encore? Qu’est-ce qui a pu se passer? Où est l’erreur, où est le drame? Enfin, quoi, il est au régime, ce chien? Il aurait fallu l’installer à table, avec une serviette autour du cou? Les chiens de vieilles dames mènent une vie assez mondaine, je sais, mais enfin, il n’y a pas de quoi en faire un fromage! Et puis vu la gueule du chien, franchement...

Bon, Perpétue a disparu en tout cas, et moi j’en ai soupé, du chien et de sa tanière. Je fiche le camp à mon tour. De l’air! Plus que trois pas vers la lumière…

C’est à ce moment-là que je l’aperçois, enfin, l’espace d’une seconde. Sans même m’arrêter. Une momie, une vieille toute décharnée, scotchée dans un fauteuil roulant, comme la mère d’Anthony Perkins dans Psychose. Morte? Je ne veux pas le savoir. Elle est là, tout au fond, dans l’ombre, entre la tondeuse et quelque chose qui a dû être un frigo. Je l’avais prise pour une vieille ferraille. Je ne sais même pas si elle m’a vu. Elle n’a pas bougé, en tout cas. Je m’en fous, je suis déjà dehors.

Je me retrouve sur le ciment nu de la terrasse. C’est un four, cette terrasse, avec un soleil méchant qui te rabote la tête, qui te passe les yeux au papier de verre. Mais il y a quand même un avantage, à cette heure-ci de la journée : les moustiques, ils crèvent aussi. Ici, tu choisis ta mort. Le soleil ou les moustiques. Tous les deux, ils te piquent, ils te brûlent, ils te râpent jusqu’à la moelle. Ils te laissent comme l’Inquisition. Sans la peau.

Je repense à la vieille que je viens d’apercevoir dans le sous-sol. Les moustiques, elle, ça ne doit plus rien lui faire. Ce n’est pas de la peau, qu’elle avait, c’est du parchemin. Je me demande ce qu’elle faisait là, sur sa chaise à roulettes, oubliée du monde, avec ce chien de cauchemar. Drôle d’idée. Est-ce qu’ils cacheraient des vieilles dans leur sous-sol, pour une soirée à thème, pour une espèce d’halloween? Où est-ce qu’ils l’ont trouvée? Qu’on vole des enfants pour leur piquer les reins ou les yeux, je veux bien, mais des grands-mères, surtout des qui ne marchent plus toutes seules, non, je n’arrive pas à y croire. Il n’y a vraiment plus rien à récupérer chez une vieille comme ça, même pas une dent en or. C’est le déchet intégral, l’épluchure minimale... Elle ne pourrait même pas servir d’engrais…

Je file dans le jardin. On est arrivés trop tôt, c’est sûr. Je n’aurais pas dû entrer là, pas dû la voir… Peut-être qu’ils n’ont pas eu le temps de la ranger, de la planquer ailleurs. Le musée des horreurs… Mais c’était qui, bon sang, cette vieille invraisemblable? Sur quoi je suis tombé, sur quel secret de famille?... Sueur désagréable… L’impression d’être entré par erreur dans les cabinets de la dame avant qu’elle ait eu le temps de remonter sa culotte...

***

Dou

 

La visite de cette maison n’en finit pas. Je me demande où est passé Monch. Il avait l’air de s’ennuyer comme une pierre. Je sais, il s’ennuie toujours, ici, ailleurs, n’importe où. J’y suis habituée. Mais ici, davantage. L’ennui, c’est le contraire de la misère : il me semble qu’il est plus pénible au soleil...

Heureusement, Aphrodise vient de me laisser tomber subitement, en plein milieu de la visite de sa salle de bains. J’admirais cette pièce somptueuse, cette pièce magique. Dorures, verrerie, ors et lumière… une vraie caverne d’Ali Baba. Bien sûr, personne n’a le droit d’y entrer pour ne pas salir. Désiré se contente d’une douche à l’extérieur, avec le tuyau d’arrosage que son père lui a installé près du mur de derrière, et Aphrodise, qui doit s’occuper de Bertinotte, et du repas de Désiré, et du linge de Désiré, et du repassage de Désiré, et du café de Désiré, en plus de son propre travail, elle n’a pas vraiment le temps d’en profiter. C’est dommage, cette salle de bains magnifique reste un chef-d’œuvre inutilisé. Tout comme la voiture d’Andoche, ce bolide immobile.

La seule pièce occupée de la maison, c’est apparemment une petite chambre au dernier étage. Aphrodise m’a demandé de ne pas faire de bruit, quand nous sommes passées devant la porte, tout à l’heure, l’air un peu alarmée, comme si elle avait eu peur de réveiller je ne sais quel monstre endormi à l’intérieur. Désiré n’est pourtant pas encore rentré, elle me l’a dit. Qui est là-dedans, alors? Bertinotte, je l’ai vue assise dans la cuisine, muette, les mains sur les genoux et les yeux sur le carrelage. — Allons, ne reste pas dans nos jambes, elle a dit, Aphrodise. Pauvre gamine, je ne l’avais même pas entendue respirer! En tout cas, ce n’est pas elle qui est là. Pourquoi ne faut-il pas faire de bruit devant cette porte entrouverte, alors? Qu’est-ce qu’ils y cachent? Le cœur de la maison, le saint des saints, la chambre qu’on peut salir rien qu’avec les yeux…?

D’accord, la maison de nos parents est un peu mitée, mais de là à faire construire ce monument aux morts, ce mausolée où vivre a l’air d’être un péché mortel… Désiré n’était pourtant pas spécialement ambitieux, quand il était jeune, au contraire. Il aurait été heureux sans chemise, dans un simple bungalow en bois où rien ne risque de s’abîmer, où le ménage se fait tout seul, où il suffit de laisser les alizés traverser la maison. Quelle prédisposition au malheur a pu le pousser à s’enfermer dans une maison pareille, toute remplie de merveilles interdites? Même respirer y est un délit…

Cette obstination à se mettre dans des situations insupportables est vraiment un vice familial. Ça me fait penser à mon père et à ses chaussures. Quand j’imagine la tête qu’il va faire, lui, toute la soirée, parce qu’il s’obstine à porter des souliers trop petits pour lui! J’ai pourtant bien essayé de lui faire acheter des chaussures à sa pointure, autrefois, mais il m’a envoyée promener. Il croyait que je me moquais de lui. Il refuse d’acheter de nouvelles chaussures. Il souffre le martyre chaque fois qu’il les met, et pourtant il s’obstine à ne pas en acheter d’autres. Parce que ce sont ses chaussures, dit-il, et qu’il n’a pas besoin d’une seconde paire, il sait ce qu’il fait. Par pitié, qu’on lui fiche la paix! Il a assez mal aux pieds comme ça sans qu’on les lui casse par-dessus le marché!

Ma mère a renoncé depuis longtemps à lui faire des remarques sur ce sujet. Moi aussi. Il n’y a que Chérie pour mettre le feu aux poudres de temps en temps. Leur naïveté à tous les deux n’en finit pas de m’étonner. Rien que pour lui prouver que c’est lui qui décide et qu’il a le droit de faire ce qu’il veut sans que sa propre fille lui fasse des réflexions désobligeantes, Papa serait capable de les mettre tous les jours, ces instruments de torture. Ça ne changerait probablement pas grand chose, d’ailleurs. Ses chaussures sont une goutte d’eau dans le tonneau des Danaïdes qu’est son aptitude à la souffrance. Il râle, il hurle, il semble toujours prêt à éclater, mais il refuse de s’y soustraire. C’est triste et fascinant à la fois. Il y a en lui une telle provision de mauvaise humeur qu’elle aurait pu s’exprimer avec génie dans la violence, dans la haine, dans le crime... Mais non. Chez lui, l’exaspération est détachée, sans objet, sans résultat. Elle se manifeste à l’état pur… Il aurait pu être un tortionnaire, mais il ne supporte pas les victimes. Il préférerait se couper la main plutôt que de donner une gifle. Un héros, dans son genre. Quand je pense à ce qui l’attend ce soir...

Aphrodise m’a laissée en me recommandant de ne pas glisser sur les dalles de l’escalier, qu’elle vient de laver pour la deuxième fois de la matinée. C’est que Désiré vient d’arriver. Il s’est signalé par un coup de klaxon que je n’ai pas entendu, mais qui ne lui a pas échappé. Le signal est impératif. Pas question de traîner. Il s’agit de faire vite, très vite, de tout laisser en plan et de filer ouvrir la grille d’entrée, de flatter la voiture d’une main, le mari de l’autre, de le plaindre un peu parce qu’il a l’air fatigué et de faire taire Bertinotte, qui pourtant ne dit rien …

En repassant devant la porte muette, je m’arrête un instant. Il me semble que quelque chose a changé depuis tout à l’heure. Elle est maintenant fermée. Aphrodise est pourtant descendue d’une seule traite, sans ralentir. Il y a donc quelqu’un à l’intérieur. Je m’approche, colle mon oreille contre la porte. Qui? Quelqu’un de la famille?

Est-ce que ça a quelque chose à voir avec ce qui s’est passé dans la matinée? Je ne sais d’ailleurs pas de quoi il s’agit. On ne m’a pas tenue au courant, mais l’ambiance est électrique, et pas de la façon habituelle. J’ai trouvé ma mère un peu froide, au téléphone, ce matin. Je lui ai demandé s’il y avait un problème et elle m’a répondu que non, en grognant, d’une manière qui voulait clairement dire oui. Et pourquoi m’a-t-elle demandé si Monch était sorti seul ce matin? C’est bien la première fois qu’elle s’intéresse à lui. Elle ne l’aime pas, je sais, mais d’habitude elle se contente de l’ignorer. Qu’est-ce que ça peut lui faire, l’emploi du temps de Monch? De quelle vilenie est-ce qu’on le soupçonne encore? Je ne tiens pas le compte de ses allées et venues.

Bah, qu’importe, après tout. Puisqu’on m’abandonne ici, je vais tâcher de rejoindre Monch. Il a disparu quand je suis allée dire bonjour à Andoche. Il ne doit pas être difficile à trouver. Dehors il fait trop chaud, dedans il n’est pas à l’aise. Je suppose qu’il est allé se réfugier dans le sous-sol. C’est bien la seule pièce vivable de cette maison, d’ailleurs, c’est ici que tout se passe, la cuisine, la lessive, les repas… Dans la cuisine du haut — un modèle de modernisme —Aphrodise a peur de faire des taches sur le faux marbre et le lave-vaisselle fait un bruit qui gêne Désiré pour sa sieste. Alors elle trouve plus pratique d’utiliser celle du bas, qui sert aussi de buanderie, de débarras, et même de salon pour Grand-mère.

Ma mère y vient cent fois par jour pour vérifier si tout va bien, si Désiré n’est pas malade, si Aphrodise n’a pas besoin de quelque chose, si elle s’en sort, ou encore comme ça, sans raison, pourquoi pas? À chaque fois, pour ne pas être venue pour rien, comme elle dit, elle passe un coup de balai, de torchon, de serpillière, elle récure, lave, épluche, cuit, mitonne, fait bouillir d’incroyables quantités d’ignames — que Désiré a toujours détestées — elle range, frotte, fait briller… Mais si Aphrodise ose lui faire remarquer que ce n’est pas la peine de se donner tout ce mal, et qu’elle pourrait rester chez elle pour se reposer, voilà Perpétue qui embouche les trompettes de la désespérance. À ce sport comme ailleurs, elle semble inépuisable. Il n’a rien entendu, le mur des lamentations! Et c’est ainsi qu’on la remercie de rendre service! Et vraiment il n’y a plus d’enfants, et si ce n’est pas malheureux, une aussi bonne nourriture, alors qu’il y a des millions d’innocents qui meurent de faim et qui n’ont plus de parents pour les aimer!…

J’ai bien essayé de lui expliquer, un jour, que ces innocents-là ne mourraient pas moins de faim quand bien même sa progéniture se gaverait d’ignames à s’en crever la paillasse, et qu’elle pouvait laisser Aphrodise s’occuper de son ménage elle-même. Mais dans ces cas-là, ma mère explose. Comment donc! Elle qui se sacrifie du matin au soir pour ses enfants, elle qui a renoncé à sa tranquillité, à son repos, à sa vie pour leur venir en aide… et maintenant, en regard de ce dévouement de chaque instant, de ce sacerdoce, de cette abnégation, on voudrait la reléguer chez elle comme une vieille chaussette? On veut donc sa mort, à elle qui a donné la vie! Je connais la chanson. Plus moyen de l’arrêter, il n’y a rien à faire.

On ne peut pas raisonner une personne aussi passionnée que ma mère, surtout quand passion, chez elle, s’entend avec un P majuscule. Elle te décrit l’enfer comme si elle y avait été, et Dieu et son juste courroux comme si elle prenait le thé avec lui tous les dimanches. Elle ne pourrait pas vivre sans porter une croix, sa croix, assemblée, clouée et rabotée par ses soins. Lourde à souhait, râpeuse, pleine d’échardes. Bien sûr, elle ne se rend pas compte qu’elle est elle-même la croix de sa belle-fille, et celle de Désiré et de quelques autres mais, de toute façon, cela ne changerait probablement rien. Pour elle, les choses sont simples. La vie est une vallée de larmes, la vie est une souffrance, la vie est un calvaire. Il y en aura pour tout le monde! Pour Aphrodise aussi. Jésus a souffert pour nous, c’est bien notre tour… Et puis Aphrodise, franchement, sans belle-mère sur le dos, pourquoi vivrait-elle? Même si j’ai éprouvé un peu de pitié pour elle, au début, je suis bien obligée d’admettre que c’est Monch qui a raison. Les gens ne vivent plus dès qu’ils cessent de se torturer eux-mêmes. Tout le reste leur paraît fade. Ils s’ennuient. Ils meurent. C’est pour ça que Monch s’ennuie, lui. Parce qu’il n’a aucune prédisposition pour le masochisme et qu’il refuse de se créer des problèmes. Il lui manque cet élan vital...

C’est peut-être pour cette raison qu’il intrigue tellement ma famille, et ma sœur en particulier. Quand Chérie en a fini avec les malheurs des autres, elle s’attaque à Monch. Et pourquoi il est comme ça, et qu’est-ce qu’il fait, et qu’est-ce qu’il pense, et où est-ce qu’il va, et pourquoi il ne dit rien, et qu’est-ce qu’il a donc à cacher? Et pourquoi il s’appelle Monch, hein?... Elle est persuadée qu’il veut se donner un genre, que c’est un surnom de bandit. Je ne l’ai pas détrompée. Pourquoi faire? Lui-même, ça ne le gêne pas que je l’appelle ainsi. Mais ce n’est pas lui qui s’est donné ce nom, c’est moi. Monch, ça veut dire mon chéri. Tout simplement. Mais ça, les autres ne le savent pas…

Tout en descendant l’escalier, je me demande où est passé le chien de Grand-mère. Enfin, le chien. On dit généralement le chien de Grand-mère parce que personne d’autre n’en veut et que Grand-mère, qui ne parle plus, ne peut plus contredire qui que ce soit. Mais ce chien n’est à personne en particulier. Il est arrivé là un jour, chien battu, chien maltraité ou abandonné comme la plupart des chiens antillais. Il restait des os de poulets, Papa les lui a mis dans une gamelle, le chien est resté. C’est Chérie qui l’a baptisé. Valentino. Elle prétend que le nom des gens a une influence sur leur caractère, et que celui-ci serait le premier pas vers sa guérison, vers son accession au stade de chien heureux. Effectivement, il est devenu chien gras, chien flasque, presque impotent. Mais toujours aussi peu chien, dans le fond. Il n’aboie jamais. Sa seule activité, quand il n’engouffre pas les divers déchets de la maison, consiste à se traîner péniblement d’une marche à l’autre, à s’affaler lourdement contre un pneu de voiture (au grand désespoir d’Andoche) ou à s’étaler comme un sac éventré au beau milieu du passage. J’ai envie de rire, chaque fois que je le vois. Il n’a pas de visage, sa tête n’est qu’un amas de plis indistincts, je crois même qu’il n’a plus de dents. Quand il mange, en tout cas, il ne fait pas le même bruit que les autres chiens. On n’entend qu’un affreux bruit de succion, comme quand quelqu’un marche dans la boue avec des bottes de caoutchouc. Valentino! Même Papa a ri quand on l’a baptisé ainsi...

Monch ne le connaît pas, ce dernier monstre du cirque familial. À ce jour, il est toujours passé à côté parce que, quand Chérie ou moi revenons pour les vacances, on exile Grand-mère pour quelque temps chez tonton Léobard, qui est généralement ici à la même époque, et comme Valentino la suit partout, Monch a toujours échappé à cette catastrophe ambulante. Il faut dire que, comme odeur, c’est assez extraordinaire. C’est tout bonnement immonde. Et pourtant, ça fait des années que c’est l’odeur de la maison. Elle fait partie des calamités qu’on a appris à subir avec résignation, comme les cyclones. Papa, lui, prétend qu’il ne sent rien et que nous ne sommes que des délicates gâtées par la vie citadine. Personne ne le croit, à commencer par lui-même. S’il dit cela, c’est plutôt pour justifier le fait qu’il se refuse absolument à laver le chien. Laver un chien, pour lui, ce serait aussi incongru que de donner de la gelée de goyave à un bœuf. Le chien reste donc ainsi, pourrissant au soleil dans son nuage de mouches et de pestilence.

Je me suis demandé, d’ailleurs, si les véritables raisons des déménagements de Grand-mère n’étaient pas liées davantage à son chien qu’à son bien-être. Tout de même, Grand-mère fait partie de la famille, de ma famille. Ça me fait plaisir de la revoir, bien que sa maladie la rende probablement insensible à toute présence. C’est ma grand-mère, je n’en ai qu’une, j’en ai profité tout au long de mon enfance, et même si elle s’est enfoncée depuis quelques années dans cet état quasi végétatif, je ne vois pas pourquoi on l’éloigne ainsi de nous. On pourrait éloigner le chien, plutôt. Et même. Nous ne sommes pas si délicates que Papa veut bien le dire. Pas au point de nous priver de vacances chez nos parents à cause d’un chien qui pue.

Je me rends compte que je n’en ai jamais parlé à Monch. Pas du chien, seulement. De ma grand-mère non plus. Je n’ai pourtant rien à lui cacher. Je n’ai pas honte de la maladie de ma grand-mère, je n’ai pas honte non plus de son chien, mais s’il y a une chose qui ne l’intéresse pas, ce sont bien les histoires de famille. Il ne me parle jamais de la sienne, lui. Il n’en a pas plus honte que moi, certainement, mais sa famille ne l’intéresse pas, et celle des autres encore moins. Il ne connaît que Chilou et Chérie et, si je lui ai déjà parlé de mes autres frères, c’était surtout pour l’amuser. Mais pourquoi lui aurais-je parlé de ma grand-mère? Elle n’est plus tout à fait de ce monde. Autrefois, déjà...

D’aussi loin que je me souvienne, Grand-mère m’a toujours semblé vieille. Même du temps de mon grand-père, elle avait cet air sec et absent. Il est vrai que sa vie n’avait rien de réjouissant. Trompée, abandonnée, méprisée, son existence n’a été qu’un immense vide ponctué d’incessantes vexations. Son état actuel n’est en fait que l’aboutissement logique d’une interminable suite de misères. Quand on a eu une vie aussi pauvre, je veux dire aussi pauvre en événements, et qu’on a toujours été aussi effacé, ce n’est pas difficile de devenir l’ombre de soi-même. Tout le monde la croit malade, mais ce n’est pas un hasard si personne ne sait exactement de quelle maladie elle est atteinte.

Chacun a sa propre version. Grand-mère, c’est le miroir des obsessions de chacun, de la même façon que son chien est le réceptacle de toutes les tares, de toutes les infections. En fait, si Grand-mère ne marche plus, c’est qu’elle n’a besoin d’aller nulle part, et si elle ne parle plus, c’est parce qu’elle n’a rien à dire. C’est une chose difficile à admettre dans cette famille de bavards. Et quand je dis famille, je pense à la famille humaine tout entière. C’est pourtant si simple, de se taire. Si confortable.

Bah! Tant pis pour eux... En tout cas, Monch ne s’intéresse déjà guère aux vivants, je ne vois pas ce qui pourrait attirer son attention chez cette vieille dame qui a sombré depuis longtemps dans l’hébétude la plus totale. Encore que, peut-être... Je le trouve parfois si végétal lui-même…

Ah, j’entends du bruit. Ça vient de la terrasse, celle qui donne sur le sous-sol. Enfin du monde? Une voiture est garée là, portières grandes ouvertes. Une grosse BMW avec des vitres teintées. Ça, c’est signé. On est grand ou on ne l’est pas... C’est la voiture de location de mon oncle Léobard. Il a dû arriver pendant que j’étais là-haut. Je me demande pourquoi il s’est arrêté juste devant le sous-sol, ce n’est pas son genre. Il y a des bruits de voix, à l’intérieur, de raclements sur le sol, de chocs sur des bidons, comme si on essayait de déplacer quelque chose de lourd. Peut-être qu’ils se sont décidés à la nettoyer, cette cave. Mais pourquoi Léobard? On dirait qu’ils se font la guerre, là-dedans…

Enfin ils apparaissent. Léobard et mes parents. Maman s’agite dans tous les sens, elle donne les ordres, elle commente, elle pousse, elle tire, elle soupire. Rugissements et postillons. Sous ce feu nourri, impavide, Papa tire sur quelque chose. Ou il fait semblant. Impayable Pilade, en souliers vernis et costume gris, comme pour un enterrement! Et pour compléter le tableau, Léobard, Léobard qui est le chef, Léobard qui a fait des études supérieures, Léobard qui sait, Léobard qui fait exactement le contraire de ce que lui ordonne sa sœur… Tous les trois s’acharnent sur quelque chose qui a l’air pesant et fragile. Et puis ils sortent complètement, et je vois enfin ce que c’est. C’est le fauteuil de Grand-mère. Avec Grand-mère assise dessus. Immobile, muette, complètement étrangère à tout ce raffut. Je ne sais pas si je dois proposer mon aide. Papa m’aperçoit. Je l’aurais surpris avec la main dans la culotte de la bonne, il n’aurait pas fait une autre tête... Sourire. Je fais un petit signe de la tête. Pas de réponse. On ne dérange pas les gens qui travaillent...

Enfin, tant bien que mal, ils finissent par amener le fauteuil à côté de la voiture. Ils s’énervent, ils se disent des mots pas tout à fait aimables. Ils débarquent Grand-mère, ils la tirent, la poussent, la déplient, l’écartèlent, toujours en se donnant des ordres contradictoires. Au bout d’un moment, transpirant comme un fromage, Léobard passe de l’autre côté de la voiture, ouvre la portière, s’engouffre à l’intérieur. Il attrape Grand-mère par un bras et tire. Quelqu’un hurle. Non, ce n’est pas Grand-mère. C’est Maman! Maman qui hurle comme si on lui avait arraché le bras, en demandant à son frère comment il peut traiter sa mère comme un vulgaire paquet, et qu’il n’a donc aucun respect, et qu’il n’est qu’un bon à rien! Léobard, il fait la gueule. Il n’aime pas qu’on lui parle sur ce ton.

Finalement, ils arrivent à arrimer la pauvre vieille, bardée de ceintures, sur la banquette arrière. Là, ça va vite. La chaise roulante est repliée et placée dans le coffre. Les portières claquent. Léobard passe à l’avant et prend le volant, Papa s’assoit à côté de lui, l’air accablé. Ma mère remarque enfin ma présence et m’explique la situation. — On l’avait oubliée, tu comprends. Mais à son âge, elle ne peut pas rester ici. Tout ce bruit, toutes ces allées et venues, ça la gênerait. Elle a surtout besoin de repos. C’est pour son bien...

Voilà, c’est tout. Léobard démarre, Perpétue court derrière la voiture, va savoir pourquoi. De l’autre côté de la rue, j’aperçois la tête de Désiré qui se découpe dans la vitre ouverte de sa voiture. Il a l’air de mauvaise humeur. Bien sûr, il a dû attendre que la BMW soit sortie pour entrer à son tour. Ce genre d’imprévu lui complique la digestion, qu’il a déjà laborieuse. Son ulcère marque des points. Aphrodise, visage crispé, est cramponnée à la grille. Elle a accroché un sourire douloureux et compatissant sur sa figure. Elle et Désiré vivent en symbiose, ils partagent leurs coliques...

Leurs masques de tragédie me fatiguent. On verra plus tard pour les embrassades, je reviendrai quand ça se sera calmé. Je tourne le dos et m’éloigne vers la pâture à vaches. C’est vrai que c’est reposant, les vaches. Rien ne ressemble plus à un bouddha qu’une vache qui digère. Quel calme, ici!

C’est là que je finis par retrouver Monch, allongé sous un cocotier, la braguette à demi ouverte. Il est incorrigible! Je lui ai pourtant dit cent fois que c’est dangereux. C’est lourd, un coco, quand ça tombe.

Il me sourit, se lève, se reboutonne lentement en rentrant le ventre. Et, tranquillement, nous repartons vers la maison. L’effervescence est retombée, on dirait. Tout le monde a disparu.

Machinalement, nous entrons dans le sous-sol pour y chercher un siège à l’ombre. Mais, au lieu de s’asseoir, Monch se met à tourner en rond, à regarder autour de lui. Il a l’air étonné. — Tu cherches quelque chose? je lui demande.

– Non, non, pas vraiment, il fait en reniflant. Puis il ajoute : C’est drôle, l’odeur est encore là, mais le chien a disparu…

Je lui explique que mon oncle Léobard est venu chercher ma grand-mère pour la ramener chez lui, à cause de la fête. Je lui raconte la scène. Il me regarde, l’air effaré.

— Non, c’est pas possible! Ils ont pas osé! Ils ont pas flanqué ce clébard invraisemblable dans la voiture, avec la vieille? Ah, les monstres!

***

Chilou

 

 

Je me sens mieux. Tous ces jours-ci, je n’étais pas dans mon assiette. Un peu lourd, pâteux. Tout tartiné de l’intérieur, l’impression d’être une dinde farcie... J’ai toujours besoin d’un peu de temps pour me réaccoutumer à cette maison. Quelques jours après mon arrivée, ça y est, j’ai déjà pris cinq ou six kilos, j’ai le ventre comme un ballon sonde, je transpire de l’huile... Maman a toujours peur que je manque et elle me gave comme une oie.

J’avoue que c’est assez agréable. Ça me change du restant de l’année, sandwiches et hamburgers, et encore, quand j’ai le temps. Les filles n’aiment pas qu’on leur parle la bouche pleine. Alors d’un seul coup, en arrivant ici, au soleil, j’ai l’impression de renaître. Ou de retomber en enfance, c’est la même chose. Mon petit déjeuner est prêt chaque matin, mes vêtements propres et repassés au pied de mon lit. Je suis à peine debout que Maman est déjà là pour savoir ce que je veux manger pour midi. Quand je ne mange pas, je pense à ce que je vais manger. C’est très reposant, une vie exclusivement abdominale. Se contenter d’exister entre le diaphragme et le gros côlon...

Ça commence le jour même de mon arrivée. Les embrassades, que dis-je, les étreintes forcenées de Maman… Et puis, après les effusions, l’inquiétude. Elle fait un pas en arrière. Son front se creuse soudain d’une ride soucieuse. Elle jauge son grand fils d’un air inquiet. Son bébé, si beau mais si fragile… Elle me palpe, me triture, pour un peu elle m’ouvrirait la bouche pour compter mes dents... Mais non, il n’en manque pas une. — Il a un peu maigri, peut-être? Qu’en penses-tu, Pilade? Pilade ne répond pas. Pilade n’en pense rien. Pilade ne pense pas. Il encaisse. Pauvre Papa! De toute façon, Maman n’attend pas de réponse. Elle reprend ses manipulations, et puis elle file à la cuisine pour me préparer quelque chose. J’ai l’air tellement pâle!

Après le déjeuner, elle me caresse le ventre. Ça la détend, manifestement. Pas besoin d’un animal. Faut dire que le chien, ici… Elle me donne du plaisir comme elle peut, c’est son bonheur. Ça me rappelle les jours d’autrefois, quand j’étais petit. Parfois, quand je n’avais pas envie d’aller à l’école, je lui disais que j’étais malade. Je prenais un air piteux, je devenais le plus vert possible, je me recroquevillais au fond de mon lit et, au bout d’un moment, elle venait m’y rejoindre, le visage défiguré par une sorte de grimace faite de compassion et d’anxiété. Elle est comme ça, ma mère. Quand un de ses enfants est malade, c’est elle qui a mal. Et pas qu’un peu! Elle en a des coupements de ventre, des féroces.

Alors elle me caressait le front, le visage, la poitrine. Sa main descendait jusqu’au ventre. Elle la passait sur moi comme un soldat promène son détecteur de mines sur un terrain truffé d’explosifs. On aurait dit que ses doigts cherchaient sur mon corps les traces de la maladie qui me clouait au lit. Elle enfonçait ses doigts doucement, les répandait, les étalait sur ma peau comme une mélasse tiède... Du vert, je passais au cramoisi. Quand je ne pouvais plus dissimuler mon plaisir, brusquement, je me roulais en boule et je me blottissais contre elle en gargouillant. Je devinais l’affolement que provoquait en elle ce qu’elle prenait pour des gémissements de douleur, pour l’apogée de la crise, pour une éruption interne et dévastatrice de glaires boucanées, une émeute inopinée et sanglante dans ce monde inconnaissable qu’est pour elle l’intérieur d’un ventre, avec ses conspirations d’intestins malveillants, ses grouillements de viscères incontrôlables, ses essaims d’invertébrés monstrueux soudainement réveillés dans leur sommeil de bêtes sauvages pour se ruer à l’assaut de mon corps et le lacérer, le ravager, le submerger sous leurs épanchements subversifs. J’en rajoutais, évidemment, je me faisais jaune, gris, et elle me serrait encore plus fort, elle me broyait entre ses bras nerveux, elle m’écrasait contre son ventre, contre ses seins, et je me perdais dans cette chaleur moite, je me diluais dans son odeur forte et la sueur abondante causée par son angoisse...

Ce matin, j’ai cru retrouver cette époque. Bon, il faut le dire, j’avais une chiasse carabinée. La figure un peu jaune, le foie chiffonné. Ballonné, gazeux, quatre fois par jour aux cabinets... Évidemment, gavé comme une oie par une mère poule qui me soigne à coups d’omelettes de quatre œufs, chaque matin, noyées dans des soupières de chocolat chaud vitaminé, et les bananes au sucre, et les marmites de soupe grasse, et encore un petit bout de pudding... Une indigestion carabinée! Le foie engorgé, les intestins comme le métro un jour de grève des taxis...

Quand Maman est venue me voir dans ma chambre, après son café, j’ai pris mon air le plus terreux possible. Ça n’a pas raté. Elle a aussitôt été défigurée par ce rictus avec lequel elle essaie d’exprimer des sentiments qui la dépassent et la bouleversent, et elle a commencé à me palper. Si elle continue comme ça, je me disais, elle va en avoir plein les doigts! Mais je ne pouvais quand même pas lui dire de faire attention, que j’étais prêt à me liquéfier... Je rougissais déjà par les oreilles, le reste allait venir... Pour faire diversion, je lui ai demandé si elle n’avait pas un de ces remèdes de bonne femme, de ceux d’autrefois, qui sont souvent si efficaces. Elle s’est redressée aussitôt. Bien sûr qu’elle en connaissait un, de remède! Moi aussi. Je me souviens parfaitement, elle l’utilisait souvent, quand j’étais petit. La gousse d’ail! C’est miraculeux, instantané, rédhibitoire! Ça te vitrifie une diarrhée le temps de le dire!

Ni une ni deux, elle a foncé dans la cuisine pour me préparer son petit cocktail. Facile. Il faut prendre une gousse assez grosse, bien ferme, et la faire tiédir. Le plus simple, c’est de la faire chauffer dans de l’huile après l’avoir épluchée. C’est souverain, c’est doux, ça glisse comme un bonbon... À une époque, je me rendais malade exprès, en me gavant de pruneaux jusqu’à faire sur moi, rien que pour avoir droit à ce traitement miraculeux.

Souverain, les pruneaux! Un kilo de pruneaux dans la matinée et plus rien ne résiste, les vannes sont ouvertes, les barrages explosent. On se vide comme un ballon, c’est une cataracte, une inondation, un raz de marée! Alors quoi? Un antidiarrhéique? Holà! Antiquoi? Qu’est-ce que c’est que ce vocabulaire? Qu’est-ce que c’est que cette perversion? Pas de ça ici! Une seule solution. La gousse!

Elle n’est pas restée absente longtemps. De mon lit, tout en l’entendant remuer ses casseroles dans la cuisine, je savourais à l’avance les délices du suppositoire à l’ail. Quelle trique! Avant qu’elle revienne, je me suis quand même retourné sur le ventre. Je ne pouvais pas décemment lui apparaître dans cet état!

Quand elle est revenue et qu’elle s’est assise sur le bord du lit, j’ai rampé vers elle en grimaçant pour ne pas lui laisser voir mon état et je me suis placé sur ses genoux. Je l’ai laissée baisser elle-même mon short, m’écarter les fesses... C’était trop bon! Pour que la gousse d’ail ne ressorte pas, elle a enfoncé son doigt jusqu’au fond. J’ai dû mordre les draps pour ne pas crier...

Du coup, je serai en forme pour ce soir. Je crois que Grand-mère est repartie chez tonton Léobard. Impeccable. On pourra mettre la musique à fond et danser. En tout cas, moi je pourrai danser. Mes frères, c’est pas le genre. À part se caresser le gland. Et encore, juste avec les yeux, rideaux tirés. Paupières baissées, peut-être... Ils ne sont pas à l’aise avec les femmes, c’est le moins qu’on puisse dire... Je ne vois pas Désiré demander à la sienne de lui fourrer une gousse d’ail dans le cul!

Pourtant, Aphrodise, c’est un sacré morceau. Il y a boire et à manger, elle a le sein abondant. Elle est nombreuse, comme dirait tonton Léobard, qui en connaît un rayon sur les expressions savoureuses du folklore africain. Je suis sûr qu’elle n’attend que ça. Danser, vibrer, défaillir... Désiré a dû danser avec elle une fois dans sa vie, le jour de leur mariage. Une espèce de valse qu’il a péniblement exécutée, raide, constipé, un manche à balai dans le fondement. Quel gâchis! Pourtant, avec Aphrodise, ça doit être quelque chose d’inoubliable! Un peu comme si on dansait avec trois filles à la fois. Je n’ai pas assez de mes bras pour en faire le tour! Quand elle transpire, on dirait qu’elle sort de la mer, ça sent le poisson vivant, luisant, qui te glisse entre les doigts et qui t’éclabousse... Et ses nichons, donc, des flans gigantesques, tremblotants, laiteux, tout chauds, sortant du four! Elle a bien l’air un peu farouche, comme ça, Aphrodise, mais après un ou deux verres, ça ira sûrement mieux. Je vérifierai que Désiré n’a pas ajouté d’eau dans le punch. Et puis ce qui est bien, c’est qu’il n’y aura pas trop de concurrence. Monch, à la rigueur. Et encore, lui, il est plutôt du genre à s’enfiler son punch sans rien dire, assis dans un coin. Il n’est pas gênant, il n’a aucune conversation. Il ne parle jamais, ni de filles ni de voitures, on se demande ce qui l’intéresse. Tant pis. Ou tant mieux, plutôt, j’aurai le champ libre. Et si Aphrodise ne se laisse pas faire, je pourrai me rabattre sur ma sœur Chérie. Elle aussi, elle est abondante. Pas de doute, la soirée sera bonne. À moi les vastes viandes et les chairs en cascade...

Andoche, lui, il se contentera de Bertinotte. Moi, je ne mange pas de ce pain-là. Elle doit avoir huit ou dix ans, Bertinotte, pas plus. Je ne suis pas un pervers. Andoche non plus, ce n’est pas ce que je veux dire. Enfin, pas comme ça. Mais Andoche, une femme entre dix et soixante-quinze ans, ça le dessoude. Il ne se sent bien qu’avec Grand-mère et Bertinotte.

Bertinotte, je sais qu’il l’emmène quelquefois faire un petit tour dans sa voiture. Un honneur, une faveur insigne. Peu de femmes peuvent se vanter d’être montées dans cette voiture. Maman, peut-être? Et encore. C’est vrai que Bertinotte, ce n’est pas tout à fait une femme. Pas encore…

Grand-mère, en revanche, il ne la promène pas souvent. Mais il lui tient la bavette pendant des heures. Il doit faire les demandes et les réponses, d’ailleurs, parce que la vieille, il y a belle lurette qu’elle ne sait plus où elle habite.

Pauvre grand-mère, ils disent. C’est vrai qu’il est de bon ton de la plaindre à tout propos. Si par hasard ils ne peuvent pas faire autrement que vous la présenter, vous la montrer plutôt, il est judicieux de s’exclamer avec un soupir affligé que la vie est cruelle et injuste. Oui, peut-être, mais elle, au moins, elle n’a personne sur le dos à longueur de journée. Pauvre grand-mère? Bienheureux légume, oui!

Bien sûr, le bonheur est insupportable. Il leur est insupportable, en tout cas. À mon père, à ma mère, à mes frères, à Chérie… Quelle famille! Ils sont inaptes, ils ont la rage dans le sang. Pas pour eux, le bonheur? Ni eux ni personne. Surtout pas pour la mémé. Alors ils te la noircissent de cent maux, mille misères. Ils lui inventeraient de nouvelles maladies s’ils pouvaient, rien que pour trouver plus malheureux qu’eux, rien que pour pouvoir la plaindre encore plus et trouver leur propre fiel moins amer. C’est peut-être pour ça qu’ils la gardent avec eux, malgré le mal que ça leur donne. Un purgatoire portatif. Ils sont sûrs d’aller au Ciel, eux…

Si ce n’était que moi, je n’hésiterais pas une seconde, je la placerais dans une maison de retraite ou une institution spécialisée. Un rêve en couleurs, tiens! Péter dans la soie et se faire torcher par des infirmières au croupion en feu…

Eux, ça ne leur est pas venu à l’idée. Abandonner Grand-mère? Horreur! Blasphème! Peut-on concevoir une monstruosité pareille? Jamais. Alors on ne l’abandonne pas. Non, mais on la flanque dans un sous-sol sombre à longueur de journée, juste pour pouvoir prendre une petite bouffée de misère humaine quand par hasard on la croise. Et pour s’assurer que personne n’est content de son sort, pour être bien certain qu’elle ne va pas s’endormir avec un sourire béat aux lèvres et faire sans eux des rêves agréables, ils lui ont collé sur les genoux ce chien immonde, ce crapaud épluché, ce concentré de puanteur et d’affliction!

À chacun sa croix, comme elle dit souvent, Maman. La grand-mère n’avait pas assez de bois pour construire la sienne? Qu’à cela ne tienne, on te l’a crucifiée avec les moyens du bord. Le chien. La dernière malédiction, le monstre mythologique par excellence, celui qui décime des villages entiers et transforme les riantes prairies en déserts désolés rien qu’en ouvrant la gueule pour laisser échapper son haleine subversive. Moi, je l’ai surnommé Tchernobyl, ce chien extraordinaire, mais j’ai bien été le seul à en rire.

Bon, en attendant, moi, ma gousse d’ail, elle m’avait mis en joie. Plus tard dans la matinée, j’ai réussi à arracher Chérie à ses occupations importantissimes pour l’entraîner à la plage. Elle avait l’air catastrophé, je ne sais pas pourquoi. L’idée que Dou nous amène Monch à la maison la mettait dans tous ses états. Je ne sais pas ce qu’il a fait, le Monch, mais ça a l’air d’aller mal pour lui. Conciliabules, allusions, frissons… J’ai essayé d’en savoir plus, rien à faire. Chérie, on aurait dit que ça lui arrachait les muqueuses d’en parler. Quel secret, encore?

J’ai suggéré qu’une bonne baignade lui ferait du bien et elle s’est finalement laissé convaincre. Elle est foutrement bien conservée, Chérie. Les chairs tombantes, oui, mais c’est justement ça qui est bon. On en a plein les mains, plein la bouche. Quand elle a voulu se changer, après le bain, elle s’est enroulée dans sa serviette de bain pour enlever son maillot. De la voir gigoter comme ça, sous sa serviette trop courte qui ne cachait pas grand-chose, ça m’a rappelé quand j’étais petit et que je l’espionnais dans la douche. J’en ai vidé, des burettes, à sa santé! Je me suis mis à bourgeonner. Bon sang, c’était trop! Je me suis retourné sur mon drap de bain, sur le ventre. J’étais comme un bateau échoué, la quille dans le sable, et elle en équilibre sur une jambe, les poils au vent... J’allais crever!

C’est à ce moment-là qu’un gamin est passé en courant et lui a arraché sa serviette. Oh le dévoilement de la vérité! Encore humide, les tétons à l’air, le slip sur les genoux… Ça l’a mise en fureur. Violette, elle était! Je l’ai calmée comme j’ai pu, en lui disant que ce n’était qu’une histoire de gamin, qu’elle en verrait bien d’autres. Et que, de toute façon, elle était super bien roulée…

Là, j’ai senti que j’avais mis dans le mille. Elle s’est détendue un peu. C’était le moment d’en profiter. Toujours sur le ventre, je lui ai demandé de me passer de la crème solaire sur le dos. Elle a hésité un instant et puis elle s’est agenouillée à côté de moi, elle a pris le flacon de crème et elle a commencé à m’en étaler sur le dos. La crème était froide, mais ses mains divinement tièdes. Et une douceur de peau! Je repense subitement à Andoche et Bertinotte. Je me demande si Andoche... Est-ce qu’elle a déjà du poil, Bertinotte?

Bon. Chérie me passe la crème avec application sur les épaules, puis sur les reins. Elle masse pour faire pénétrer la crème, avec des gestes circulaires, elle enfonce ses doigts, c’est délicieux. Quand je sens qu’elle a fini et qu’elle va se relever, je lui dis de ne pas oublier le maillot. C’est là qu’on prend les brûlures, je lui dis, parce que le maillot descend toujours un peu quand on court, et qu’il découvre fatalement une petite bande de peau un peu blême. C’est limite... Elle pourrait me répondre que de la peau blême, il faudrait se lever de bonne heure pour en trouver un centimètre carré sur mon corps. Mais elle ne dit rien. Elle remet simplement une touche de crème sur mes reins et elle l’applique lentement, en allant de plus en plus bas.

À chaque mouvement ses doigts pénètrent un peu plus sous mon maillot, onctueux, chauds, électriques. Elle me les passe dans la raie des fesses. Ça sent encore l’ail! Je n’en peux plus. Je tressaille. J’essaie de me retenir, mais je n’y arrive pas. Je ferme les yeux, je me raidis, et j’étouffe un spasme en serrant violemment les fesses et en mordant ma serviette. Ma sœur retire sa main brusquement. Elle croit m’avoir fait mal, peut-être, m’avoir griffé? Ou bien elle a compris? En tout cas elle se relève d’un mouvement souple, elle toussote, et elle part vers la mer sans rien dire. Je reste immobile sur ma serviette, vidé. Nom de Dieu! J’ai du sable plein la bouche...







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