Serge Viau

 

 

 

 

LA CUNÉGONDE

 

Roman - Extrait

 

 

***

 

 

Un jour, j’ai croisé un vieux bonhomme aux yeux bridés sur une route poussiéreuse du Yukon. On était à pied tous les deux, seuls dans l’énorme crépuscule de la fin de l’été. Bossu, pas rasé, il était arrangé comme la chienne à Jacques, lui. Avec son grand bâton tordu et ses guenilles, il ressemblait à un pèlerin d’un autre âge, un pèlerin perdu, un errant depuis des siècles dans le labyrinthe du temps…

Il portait une casquette crottée sur laquelle c’était écrit Beer Makes You Smart. Il se plante devant moi. En se redressant, il me fait un clin d’œil et il me dit, en anglais : " La femme est un pays imaginaire situé un peu plus haut qu’en bas et un peu plus bas qu’en haut… "

Le soleil descendait lentement sur les montagnes enneigées. Sans sourire, le vieux me lance un autre clin d’œil. Puis il reprend son chemin, et moi le mien. Je fais dix pas, je me retourne… Il avait disparu, naturellement…

Dans le ciel, la lumière avait une couleur de fin du monde tranquille. J’étais encore à des dizaines de kilomètres du prochain village. J’avais bien du temps devant moi pour penser à ce que j’avais lu sur sa drôle de casquette…

***

Les chemins sans fin du triste Yukon, le craquement des lourdes jonques croisant au large de Ningpo… Les dents en or des contrebandiers de Barranquila, les salles de billard de Brownsville, Texas… L’infernal cloaque de Calcutta en putréfaction dans la canicule… Tout ça, tout ça qui allait devenir la vie que j’ai vécue! On m’aurait dit que les choses se passeraient de la sorte, que je vivrais l’impensable calvaire que la destinée me réservait, j’aurais ri à m’en dévisser la glotte! Pour être drôle, ça a été drôle, oui! La cauchemardesque plaisanterie! Et dire que j’étais parti dans la vie bien naïf, plein d’illusions, plus optimiste que trente-six douzaines d’infaillibles papes… On me racontera plus d’histoires, allez! À d’autres! J’en ai pissé mon sang moi sur ce torchon-là! Les fragiles intelligences qui s’imaginent que je les entends pas me traiter d’obtus vieux bouc dans mon dos auraient avantage à méditer là-dessus un bref instant!

Enfin… Ma jeunesse est derrière moi à présent… Fini, le temps des lilas! Fleurettes, folies, lon-la! J’ai plus d’illusions, elles m’ont toutes chié dans les mains! Je le clame! Mais je me plains pas! Non! Bon débarras plutôt! Les illusions? T’épuisent! Le poids des rêves, cette tyrannie de l’Impossible… Pénible! Tandis qu’à seize ans… À seize ans on en redemande, on en a jamais assez. On est prêt à croire à n’importe quelle connerie, à la condition que ce soit de la très haute, de la très belle, de la trois étoiles incroyable! Et puis on vieillit, la vie s’en charge, la salope, jusqu’à vous ratatiner dans toutes vos bottines! À la longue, on en vient à soupçonner l’existence d’être vaguement brune… Après tout, la mémoire doit bien servir à autre chose qu’à se rappeler combien on doit d’argent à un tel, et un tel, et un tel!

Oui, tout m’est resté gravé là dans le chaudron! Tout! Les moindres détails! Contrées, bourgades, calembredaines! Êtres, choses! Tout le sacré déferlement! Barranquila, Ningpo! Clova! Cætera! Mémoire! J’ai vieilli énormément, je suis aujourd’hui un véritable vieillard bien plus vieux encore que mon pèlerin pouilleux égaré en plein Yukon. Je commence à me sentir un tantinet fatigué, forcément. J’ai rien oublié par exemple! Pas un atome! Rien de rien! Ô mon Ornella!

Je ferme les yeux, tiens…

***

Souvenirs, souvenances… Autrefois… Ornella… J’avais seize ans! J’y pense! À peine seize ans! Jésus! Déjà que l’adolescence c’est pas exactement le cadeau béni des dieux… Identité, boutons! Aléas! On sait ce que c’est! Si on y a survécu! Mais pourquoi il a fallu que la malédiction s’abatte sur moi si jeune un des quatre matins? L’authentique tornade de merde hurlant l’horreur! Destinée ma calvaire! Tabarnak! Tout a arraché! Ma vie chavirée, virée sens dessus dessous! Et vrrrang!

Je revois Montréal, l’absolument minuscule appartement, rue Brébeuf, à deux pas du parc Lafontaine… Une cuisinette et une chambre-salon-salle-à-dîner-etc… À l’époque, mes parents végétaient encore à Laval-des-Rapides, le village de la mortelle banlieue où mon père avait jeté l’ancre de son maudit rêve américain. Souvenirs! C’est pendant les vacances de Noël cette année-là, alors que la famille pensait rien qu’à fraterniser et à se resserrer les liens à tour de bras, que je leur ai tiré ma révérence. Ciao, les gnoufs! J’évacue! Je déménage! Je m’installe! En ville! Rue Brébeuf! Pire encore, après les vacances je retourne pas au collège!

Oh boy!

Je peux bien l’affirmer aujourd’hui, en fait d’émancipation ç’a pas été de la tarte. Il s’en est fait un effroyable sang de cochon, mon pauvre père! À me voir hagard, tout berlue, la profonde conviction que je me roulais dans la farine soir et matin s’était emparée de son frêle cerveau. Il y pouvait rien! La drogue c’était sa hantise définitive! Ma mère imaginait, elle, des horreurs encore plus innommables si ça se pouvait. Que je croyais plus en Dieu, que j’avais vendu mon âme à quelque Fourchu, pour une poignée de vent, peut-être! Bref! Du délire de respectables banlieusards!

D’une certaine manière, cependant, ils avaient pas tout à fait tort, elle et lui. Je venais de tomber en amour pour la première fois de ma vie et à mes yeux plus rien d’autre comptait. Même pas ma vocation d’idole internationale! C’est vrai, ma seule ambition vraiment sérieuse, jusque-là, c’était de devenir une vedette baroque, une sorte de flamboyant Mick Jagger. L’irrévérencieuse pute de foule! Violeuse violée! Mais j’avais tout foutu en l’air, tout envoyé promener! Famille, école! Idéal! Amis! Tout! Alea jacta, je m’étais dit! Fuck! C’était la passion terrible! Vingt-quatre heures sans Elle et la métaphysique m’en pissait par les oreilles! J’angoissais sur le Cosmos au grand complet! Quand on était ensemble tous les deux, quel sabbat démentiel, mon vieux, quel épileptique marathon de fornication c’était! Tellement qu’on en avait des cloches partout sur le corps à force! J’en devenais aveugle tellement je me les vidais! Mais dès qu’on se quittait pour un petit instant, pour se reposer l’organe en quelque sorte, pouf! j’effondrais! Je convulsais dans les questionnements! Toute mon existence virait puzzle, mes pensées se mettaient à ressembler à des Picasso, en plus compliqué encore! Tout seul dans mon réduit, rue Brébeuf, j’essayais de réfléchir, de me ressaisir. Je lui demandais rien à elle. Les questions, je les gardais pour moi. Je les retournais contre moi! À la longue je commençais à m’éberluer aussi! Elle m’aime, elle m’aime pas? J’avais comme un doute, un vague, lancinant, malsain… On commettait l’acte quinze vingt fois par jour, on pouvait pas dire le contraire. Et les sentiments? Ses sentiments à elle? Elle aimait pas en parler. Son petit côté mystérieux… Féminité oblige, n’est-ce pas! Alors, m’aime, m’aime pas, m’aime, m’aime pas, soir, matin… En réalité, j’en avais la chiasse au trou de connaître la réponse et que ça soit pas la bonne!

Ah, l’amour! Diablerie d’engrenage! Toute ma vie la chienne était en train d’y passer! Cet appartement miteux, grand comme un dé à coudre, la vue imprenable sur les hangars et les poubelles, là, dans la ruelle… Je palpitais jusqu’à l’apoplexie pour la Femelle, je me sauçais le pinceau quinze fois par jour au moins, par conséquent il me fallait une piaule! Implacable raisonnement d’un adolescent de seize ans! Alors je l’avais louée la piaule, rue Brébeuf! En principe je devais pouvoir payer le loyer avec l’argent que j’espérais gagner je me demande encore comment… À bride abattue on ne regarde pas le cheval, hein!

Mais quelle folie, quelle folie… Je mangeais presque plus, moi déjà si malingre, je manquais de tout… J’avais pas de meubles, pas de frigidaire, pas un rond! Rien! Par sa faute à elle, naturellement! L’homme est pas une machine qui marche toute seule, un Je-Me-Moi qui s’invente sur un coup de tête, bing! au fond d’un placard, dans une maison vide, quelque part dans un village fantôme perdu sur une planète déserte! Ayons pas peur des mots : le monde existe! Je suis pas la cause du monde, moi! Ça serait plutôt l’inverse! Elle était devenue le Monde, elle, précisément…

Le temps filait malgré tout. On était en plein février, le mois du suicide… Les petites vieilles en perdaient leurs dentiers à force de claquer de tout’ l’ossature, le pauvre monde te rampait partout dans le désespoir nordique. Trente C sous zéro! Les avitaminosés s’exterminaient déjà par troupeaux entiers! Février dans nos latitudes! De plus en plus le doute me rongeait… Elle m’aime, m’aime pas, m’aime, m’aime pas? Plus j’essayais de faire le point sur notre Amour et plus je m’enfonçais dans les affres! Le vice du cercle! En même pas six semaines de passion, j’avais viré épave quasiment!

Ah, Ornella! Ma pitoune! Ma chose à moi! Si j’avais su où tout ça allait nous mener!…

***

Trois jours sans la voir, trois jours à me terrer dans mon local, misérable, suffoqué… Je vivais plus, je devenais tout enflé de sperme! Avec elle, j’avais pris l’habitude d’évacuer au fur et à mesure que le produit se manufacturait! Trois jours… Les cheveux m’en tombaient à force de penser à elle… Madame n’était pas " disponible "! Madame avait du " travail "! Des masses de devoirs à corriger, des piles, des amoncellements pas imaginables! Elle te les faisait suer ses étudiants, la petite prof! Pourtant la correction la mettait au supplice! Les fautes d’orthographe surtout la révulsaient extraordinairement! Son calvaire! Elle en défaillait d’indignation devant les monstruosités à pleines pages! Pour tout dire, elle haïssait corriger presque autant qu’elle aimait pavaner dans ses plus affriolantes robes devant les hordes d’étudiants qui te la violaient de toutes leurs imaginations! Oui, elle était un brin exhibitionniste, la vache! Elle avait besoin de son public!

Enfin! La correction la foutait tellement en rogne qu’elle tolérait personne dans les parages quand elle s’y mettait. Personne! Même pas moi, l’homme de sa vie! Elle s’enfermait chez elle des jours et des nuits durant avec des bouteilles, des alcools violents, scotch, vodka, cognac, pour se donner le courage d’affronter le titanesque monceau de débilités que ses étudiants lui avaient pondu. Elle m’avait donc mis à la porte. Pour quelques jours, je veux dire!

Bon! Très bien! J’avais pas insisté! Je l’avais laissée à ses moutons… Mais trois jours, trois jours… Je pouvais plus tenir! J’avais besoin d’elle, c’en était du vice d’héroïnomane! Rien existait! Qu’elle! Rien d’autre! Il me la fallait, là, ici, tout de suite, maintenant, autrement j’existais plus moi non plus! Alors forcément je finis par craquer! Je cède! Une idée me vient soudain à travers le brouillard, dans ma tête… Un plan! Oui! Arriver chez elle à l’improviste, les bras chargés de plein de victuailles, lui préparer un tendre petit gueuleton, avec du vin et tout! La gâter un peu, qu’elle se repose une heure ou deux de corriger les débiles! Elle pourrait pas dire non, elle l’enragée de la papille! D’ailleurs je devinais qu’elle avait rien avalé depuis trois jours, sauf du scotch, la pauvre bête!

Mon plan cependant était pas tout à fait au point. La fin justifiait les moyens dont hélas! je disposais pas. En clair, le hic était le fric, fondement de tout existentialisme authentique! Bah, j’étais amoureux, je pouvais balayer le détail d’un revers, après tout. Passer à la maison paternelle, à Laval-des-Rapides, crier famine, empocher!

Aussitôt dit, fait! Je plonge dans le métro, j’y vais! Puis l’autobus, le pont Viau, la rivière des Prairies, gelée, blanc boulevard, désert. Le ciel là-haut, cotonneux, bourré de neige trop frileuse pour se montrer le bout du nez, et puis Laval… Laval! L’Amérique des bungalows de M. Levitt, pacage de l’effrayante middle-class! J’ai vu bien des choses au cours de mes interminables tribulations, ghettos, bidonvilles, cabanes de carton, mais j’avoue que rien jamais m’a tourné l’estomac comme les banlieues nord-américaines, où tout est trop… Comment dire? Trop…

Toujours est-il que la vieille a laissé aller vingt dollars. Conditionnée par des années d’allaitement, n’est-ce pas! " Allons, maman, encore une petite tétée! " Ça m’a quand même donné un certain coup de vieux quand j’ai dû lui promettre cent mille choses en retour, alors que pendant si longtemps la laiterie avait affiché " Bar ouvert "! Ah, nos tendres mères! Elles travaillent neuf mois pour nous fabriquer, il faut bien qu’un jour ou l’autre elles essayent de nous refiler la facture! Comme si on y était pour quelque chose, nous autres!

Entre autres basses concessions, j’ai donc promis à la vieille de revenir à la maison le lendemain soir pour rompre le pain quotidien avec la famille. Ma mère insistait fortement que mon géniteur serait là, pour une fois. Je la voyais venir, la subreptice! Le lendemain ça serait ma fête, oui! L’interrogatoire en règle! " Qu’est-ce que tu manigances tout seul dans ton taudis, petit salaud? Tu te touches? Tu te drogues, peut-être? Dis-le que tu te drogues, bandit! Ordure! " L’Inquisition, quoi! Mais pour vingt dollars j’étais d’accord qu’ils me fassent tous les procès qu’ils voudraient. Et puis mon père me terrorisait plus autant qu’avant, l’hostie! Je devenais un homme, et il y a toujours moyen de s’entendre entre hommes! D’un sexe à l’autre, par contre, l’incompréhension a de la racine. Un qui rêve à des formes d’absolu, l’autre qui pense rien qu’à accrocher des rideaux autour… Enfin, en général! Parmi le commun, on rencontre aussi parfois certains hommes dégénérés, hélas!

Avec son fric, tiens, ma mère voulait que j’achète des gants et de la vitamine. Voilà la conception qu’elle se faisait de l’existence! Des gants et de la vitamine! Shit! J’allais lui donner la preuve que je menais une vie décente, moi! Avant de me ramener à la maison, le lendemain, j’irais barboter une paire de mitaines au Woolworth de la rue Mont-Royal! Pour les vitamines, je mentirais! " Oui maman, oui! Je suis allé à la pharmacie! "

Ah, mon père aurait compris lui qu’une bouteille de vin est plus importante qu’une paire de gants quand on s’en va gueuletonner avec une amoureuse! Le pauvre homme… Si j’avais pu lui parler franchement, entre quatre z’yeux, le lendemain soir… J’ai pas tellement eu l’occasion de le revoir, de lui expliquer… Tant de choses… Pourquoi j’étais parti, pourquoi il était totalement impératif que je quitte Laval pour aller crever de faim dans ma piaule, rue Brébeuf… Et pourquoi son existence de marinade docile m’a toujours fait vomir… Il aurait pu, je dis pas accepter, être d’accord, mais comprendre peut-être… Il avait été violoniste dans sa jeunesse… Il devait bien lui rester une sorte de manière de semblant d’étincelle de passion quelque part dans sa triste carcasse d’abruti, non? J’y pensais vaguement, sans y penser, sur le chemin du retour, en retraversant le pont Viau… La grande conversation que nous aurions pu avoir le lendemain… Mais le lendemain! le lendemain! Je me doutais pas que ma vie aurait basculé dans le caca et que plus rien jamais y pourrait rien!

***

L’heure avançait. J’avais les vingt dollars dans ma poche mais il me restait encore toutes mes petites courses à faire. Je m’élance! Dix, douze épiceries! Côtelettes, faux camembert, cœurs d’artichaut… À la fin de l’après-midi, j’avais tout acheté ce qu’il me fallait, à rabais, forcément. Bleui par le froid, épuisé d’avoir tant marché, je sonne enfin chez Ornella, rue Drolet, près du carré Saint-Louis!

J’avais ma clé, Ornella m’en avait donné une deux semaines auparavant. Je tenais à sonner quand même, qu’elle se dérange un peu! Qu’elle en sacre un bon coup, qu’elle se demande écumante quel incongru osait venir lui interrompre le marathon de la correction! Et qu’elle me découvre, moi pauvre petit chou, là, sur son perron, chargé de provisions, rayonnant la passion!

Je sonne, je sonne… Elle avait la tête dure, l’amour! Je grelottais à plein perron, je commençais à avoir peur que le vin gèle… Février, c’est malfaisant! Je resonne… Peut-être que mon plan était pas entièrement génial? Je réfléchis… Peut-être?… Mais non! J’étais tellement délicat dans mes bonnes intentions, tellement gentil, comme toujours! J’allais lui préparer toute la popote et même lui faire sa vaisselle après qu’on aurait bien baisé cinq six fois! Elle pourrait pas être fâchée!

Ding, dong, ding… Tabarnak, elle répondait pas, l’indépendante!

Elle était sortie, alors? Ou bien elle était soûle morte, tombée tête première dans le tas de dissertations babouines?

Bref, je sors ma clé! Je pénètre carrément!

— C’est moi!

Je dépose les sacs de boustifaille n’importe où, je fais le tour de l’appartement…

Personne!

Qu’est-ce que c’était que cette plaisanterie-là? Elle aurait dû être vissée sur sa chaise dans son " cabinet de travail ", comme elle disait en pinçant la gueule! Mais elle y était pas, la délinquante! Snif, snif… Je renifle… Une odeur de tabac flottait dans la pièce… Sur le pupitre, la lampe était allumée. Le store vénitien – rose! – était pourtant pas baissé. Bizarre… Une bouteille de vodka vide aux trois quarts, pas de verre… Eh! Elle y allait au goulot, la redoutable chère? Partout des tas de piles de papiers, des amoncellements vertigineux, un fouillis d’incroyables machins, babioles, mégots, trombones, élastiques, jarretelles, crayons… Elle avait un profond sens du désordre, le moins qu’on puisse dire!

On étouffait dans le cagibi. Les classeurs, les plantes asphyxiées, le vieux bahut cabossé tassé contre le mur, sous la fenêtre… Sur ce bahut, au milieu d’un tohu-bohu invraisemblable de livres, d’assiettes sales, de vêtements froissés, de n’importe quoi, j’aperçois soudain une feuille de papier sur laquelle elle avait écrit : " La longueur de l’onde associée est d’autant plus grande que la masse de la particule diminue. " Pareilles chinoiseries lui ressemblaient pas du tout! Elle était prof de littérature, elle se foutait de toutes les sciences l’an quarante! Je le savais, elle me l’avait assez répété! Qu’est-ce qui lui avait pris de noter cette phrase-là?

Je voulais en avoir le cœur net. Je ramasse le bout de papier, j’y regarde de plus près… Oui, c’est bien son écriture…

Tiens, tiens. Une photo d’elle au milieu de toute cette saloperie de désordre! Je laisse tomber la sibylline feuille, j’empoigne la photo… Ah! Ah, mon amour! Ah! Le cœur me devient tout mou tout d’un coup! Elle! Elle le Monde! Elle qui m’avait remis au monde! Comment j’avais pu vivre seize années d’affilée sans Elle? Elle avait vingt-sept ans déjà! Vingt-sept ans! Pourvu qu’elle vivrait vieille, pourvu qu’elle se fanerait pas trop vite! Mon pauvre père disait toujours que les femmes c’est fini à trente ans, qu’elles alourdissent, que le cul leur élargit immanquable, qu’elles se mettent à pondre et qu’elles deviennent gagas à force de torcher les poussins, leur crier après, les assommer pour essayer d’en faire des créatures pas tout à fait tarées… Ah, non, pas elle! Jamais! Plutôt la tuer! La conserver dans un bocal, dans du vinaigre! Comme une saucisse! J’en ferais pas une mère, j’étais prêt à en faire le serment sur mes deux! J’aimais mieux lui siphonner toute la matrice, lui bouffer toutes les trompes avec!

Je restais planté là devant le bahut à regarder la photo, je m’attendrissais… Une fois de plus je constatais ébloui à quel point elle ressemblait à Ornella Muti, la pépée italienne, l’actrice, je veux dire… Phénoménale ressemblance qui m’avait scié, la première fois que je l’avais vue, au collège. Mon premier cours de littérature! Elle! Bella! Bellissima! Tous ses étudiants, tous les gars du collège en hurlaient d’unanimité à se rouler sous les pupitres! La ressemblance, par contre, ils voyaient pas tellement. Il faut dire qu’Ornella Muti est jamais devenue extrêmement célèbre. C’était pas la vedette monstre comme Marilyn Monroe même morte, mettons! D’ailleurs moi-même je serais bien incapable de nommer un seul film dans lequel elle a joué, sauf Un amour de Swann, que j’ai jamais vu, soit dit en passant. J’avais plutôt contemplé activement des photos d’elle dans des magazines, des journaux, la publicité de Swann, des trucs de ce genre-là. En tout cas je m’étais toujours souvenu de sa fiole! La fiole à Ornella Muti! Les pommettes bien saillantes invitant la caresse, la lèvre inférieure charnue, et cet air de sourire même quand elle souriait pas… Un visage naturellement souriant, angélique, quoi! Le cheveu sombre, l’œil crasse, le toton lourd… L’exacte et totale beauté méditerranéenne, en somme!

La photo serrée contre mon cœur, je me transporte jusqu’à la cuisine, à l’autre bout de l’appartement. Je me sers une petite bière, je m’assois… Je réfléchis un brin… C’était tout de même curieux que le visage d’Ornella Muti se soit imprégné comme ça en moi avant que je fasse la connaissance de l’autre. C’est vrai, c’est assez drôle que parmi les innombrables connasses à la belle gueule de poupée qui nous déferlent soir et matin sur l’imaginaire, magazines, cinéma, TV, publicité, etc., celle d’Ornella Muti m’ait si tant troublé, à un moment où je connaissais pas encore la petite prof de lettres qui lui ressemblait comme une jumelle! Bizarre de coïncidence! Manifestation du destin? Quand on porte le nom que j’ai, nommément Léo Lebrun, on prend vite l’habitude de voir toutes sorte de signes inquiétants qui pullulent au moindre coin de rue…

Virilement absorbé dans ces vastes réflexions, je sursaute, tout à coup! Je me retourne… Quelqu’un se tenait tapi dans la pénombre du corridor! D’abord la créature bouge pas… Ensuite elle recule d’un pas, puis elle s’avance en se coulant contre le mur… La nuit était tombée. Il fait encore noir de bonne heure, en février! J’y voyais pas très clair dans la cuisine, j’avais juste allumé la lampe au-dessus du poêle… La chose, là, c’était une femme… Une femme noire! Saugrenue! Pas jeune!

— Ah! C’est bien toi! elle dit.

Je l’avais jamais vue ni d’Ève ni d’Adam! Parfaitement inconnue! Elle était toute menue, roulée on aurait dit un vrai havane… Des pattes magnifiques, une courte jupette de cuir noir qui lui flottait au ras du bonbon…

— Y a eu de la bagarre! Je l’ai entendue crier! Il l’a emmenée!

Elle écarquillait les yeux à se les faire jaillir! Théâtrale, polichinelle! Qu’est-ce qu’elle me chantait là? D’où elle sortait pour commencer?

— Je te dis que j’ai entendu la bagarre!

— Vous êtes qui, vous? je lui dis la voix branlante.

— Qui? Comment, qui?!?

Elle s’était penchée en avant, la tête rentrée dans les épaules… Les mains ouvertes devant elle, tassée sur elle-même… Elle se redresse! Une seule détente! En faisant la gueule, méprisante! Bing! Un ressort!

— Qu’est-ce que vous faites ici? je lui demande.

— Qu’est-ce? Comment? Quoi? J’habite en bas! J’ai tout entendu! J’ai vu un homme la traîner par les cheveux, la jeter dans une auto! Tout à l’heure, y a même pas dix minutes!

— Ornella?

Je l’appelais toujours Ornella, c’était plus fort que moi! Un réflexe!

— J’habite en bas, je te dis!

L’odeur de cigarette dans le " cabinet de travail "… Ornella était encore ici dix minutes avant que j’arrive, alors?

— Un homme, vous dites?!?

— Exactement! elle aboie.

Je bondis, je saute sur mes pieds! Je te l’empoigne, elle, par les épaules, je te me mets à t’y secouer le cocotier!

— Quel homme? Quel genre d’homme? j’hurle.

— Je sais pas, moi! Un homme! Deux bras, deux jambes! Un chapeau! Une tête!

— Vous avez rien fait?

— Comment, rien fait?! Mais tu me reconnais pas, non?

— Quoi?

— Omega Malinea! Omega Malinea!!

Tabarnak! L’exaltée, man! Elle avait des mimiques d’hystérique, des gestes délirants de cinéma muet qu’on aurait pu déchiffrer à des kilomètres à la ronde! Elle était pas si vieille que ça pourtant! Quarante-cinq, cinquante ans environ! Un débris admirablement conservé!

Elle râle :

— J’allais quand même pas me jeter dans la brute! J’ai ma carrière! Mon retour sur scène! Dix ans que j’y travaille, mon petit gars! Je le reconquiers, le monde, tu vas voir! Omega Malinea! Oublie jamais ce nom-là, morveux!

— Mais… Mais…

— Ça te la coupe, hein! elle dit, triomphale.

Pour me la couper, ça me la coupait, oui! Je me laisse retomber sur ma chaise, j’avale deux trois lampées de bière abasourdi, sonné… L’autre sauterelle recommence son numéro, elle!

— Je les ai entendus boxer! Après, il te l’a sortie par le chignon, il te l’a traînée dans la neige! Je savais plus où me mettre! J’étais encore à ma fenêtre, je me demandais quel fou… Je t’ai vu monter! Avec tes sacs! Je t’ai reconnu, moi!

L’air offusquée…

— C’est toi qui la fais miauler quinze fois par jour? Hein, petit cochon? C’est toi le baiseur attitré?

Elle rigolait, lubrique, émoustillée!

— Je vous entends… Quand vous faites vos cochonneries dans l’évier de la cuisine surtout! Comme si j’y étais!

Elle me regarde l’eau à la bouche, en se griffant les cuisses du bout des ongles… Diabolique, la femelle! Intégralement et totalement superbe par-dessus le marché! Je pouvais pas m’empêcher de le constater même dans l’atroce situation! Elle me serrait de près avec ses beaux yeux brun ténébreux… Nos regards s’emberlificotent un moment… J’avais envie de lui demander si elle avait besoin d’un permis pour se promener sur des pattes pareilles… Ah, non! C’était pas le moment! Je me détourne… Pas facile! Elle avait un magnétisme terrible, la négresse! Je ferme les yeux… Je voulais échapper à l’envoûtement! Ça y est, j’éclate en sanglots!

— Ornella! je braille.

Tout de suite Omega se précipite sur moi! Elle m’accapare! Une pieuvre! Câline, gentille! Féline! Féline pieuvre!

— Mais non mais non mais non! elle me console.

Elle faisait son possible, elle y mettait du cœur! Olé olé quoique sympathique au fond!

Je me sèche les larmes dans son chandail, qui était du même noir que sa peau et que sa mini-jupe en cuir. Elle me voit un peu calmé, elle rallume aussitôt!

— Elle criait comme le cochon à l’abattoir! Je pensais qu’il allait l’égorger! La découper en rondelles!

— Ah, taisez-vous!

— C’est un rival, peut-être? elle insinue. Hein? Qu’est-ce que t’en penses?

— Mais je sais pas, moi! J’ai pas la moindre idée qui c’est, cet homme-là! Comment il était? Jeune? Vieux? Votre âge?

— Un homme! Ni jeune ni vieux!

— Vous l’avez vu, oui ou non?!?

— J’ai vu une espèce de monstre en forme de coffre-fort, je peux rien te dire de plus!

Je l’observe deux secondes à travers mes larmes… Pourquoi elle voulait pas se laisser tirer les vers du nez? De quoi elle avait peur?

— Mais il faut faire quelque chose!

Je trouvais rien d’autre à m’arracher du tronc!

Omega pendant ce temps s’était mise à farfouiller dans le frigidaire. Zloup! elle se pêche une Miller, bière de femme s’il en est… Elle s’en coule un verre pas gênée! Puis elle commence à marmonner, à baragouiner tournée vers le mur…

— Quoi? Qu’est-ce que vous racontez?

— Les hommes c’est tout de la saloperie dégueulasse! elle s’écrie. Coffres-forts ou tarés, bassets, bossus et autres échantillons! J’en ai pas moi d’homme! Ah, je les connais! Je l’ai eue ma leçon, je te jure! Qui qui m’a saboté ma carrière? Qui qui m’a détruit ma vie, tu penses? Hein? Les hommes, c’est bon rien qu’à une chose! Rien qu’une!

La bouteille de Miller entre les mains, le goulot pointé vers l’organe, elle se met à branler avant arrière, arrière avant! Ciboire! Elle me mimait l’acte reproducteur! La copulation!

— On peut pas s’en passer! elle continue. Le saint satané spasme! On est des animaux, si tu veux le savoir!

— Vous étiez au courant, vous, qu’il y avait un autre homme dans sa vie?

— T’es bien naïf, jeunesse! Y a toujours un autre homme!

— Ornella m’a jamais rien dit!

— T’as quel âge, yoyo?

— Moi? Seize ans!

Elle éclate de rire! Pouffe à fendre! Elle se cramponne à elle-même tellement elle en peut plus! Vide son verre, s’étrangle! Le cirque! Et puis brusquement sérieuse à faire blêmir son ombre!

— Regarde-moi bien, mon enfant! Qu’est-ce que tu vois?

Je réponds pas… Je voyais rien!

— Tu vois pas l’âme? The Soul?

Franchement! Elle délirait, ou quoi?

— Je suis pas assez noire à ton goût? elle dit en venant lentement s’asseoir à la table de la cuisine, tout contre moi. Réponds!

— Euh… Oui, oui! Naturellement!

— Ben quand tu m’as vue, t’as tout vu! Qu’est-ce qui fait s’agglutiner les humains les uns par-dessus les autres? C’est le sexe, mon garçon! Une étincelle, un feu de paille dans la nuit! Hommes, femmes, jeunes, vieux, boutonneux, mongols, tout le troupeau! Ils sont esclaves! Recommencer, toujours! Tirer encore un coup! Encore! Encore un! Rallumer l’étincelle! Ils comprennent rien, les butors! Entêtés dans l’illusion que la vérité leur loge dans la queue! Voilà les faits! Voilà le drame!

Elle me dévisage, exorbitée…

— Mais l’âme? L’âme du monde? Elle est comme moi! Elle est noire! Toute noire! La lumière est pas de ce monde! Surtout pas dans la pauvre étincelle qui te jaillit du gland quand tu te frottes! Tout naît pour mourir! Faut le savoir! Le dire! L’accepter! Entre deux trous de nuit noire, la vie est rien qu’un peu de mort qui se gratte pour que ça passe! Une démangeaison, comme! Voilà tout! J’en ai mis moi du temps avant de comprendre… Je te plais? Je suis un beau morceau de femme, d’après toi?

— Ben… Je pense que oui…

— T’as des bons yeux, au moins! Belle femme ou pas, j’ai été esclave moi aussi! Pendant des années, j’ai vécu pour le feu de paille! Pour la brûlure! J’étais insatiable qu’ils me passent tous sur le corps, devant, derrière, sur le dos, sur le ventre! Que j’hurle de plaisir! J’aurais pu devenir une Billie Holiday, une Barbra Streisand… Une très grande artiste! Je chantais en anglais, en espagnol! En japonais, même! J’avais tous les dons! Elle, Billie Holiday, c’est l’héroïne qui l’a tuée… Moi, c’est l’illusion du plaisir! Je buvais pas, je me shootais pas! Non! Je baisais! J’aimais! Pire que la drogue! Le jour où il a disparu, celui qui me faisait mon affaire mieux que personne, j’ai craqué! Rr-rac! Je suis devenue la loque, m’entends-tu?!

Possédée par les mots, elle parlait, mélodieuse, chantonnante… Son corps se balançait au rythme des phrases qui lui jaillissaient des énormes babines… Elle avait du talent pour de vrai! J’étais fasciné! On aurait dit aussi qu’elle parlait de moi, d’une certaine manière…

— Je suis tombée dans la déchéance abominable…, elle continuait. Mais j’ai compris! L’âme du monde est faite de la nuit la plus noire! Faut pas chercher à se défiler! Tout pourrit, tout s’en va à la merde! Un jour, tu comprendras peut-être toi aussi! Toute la vie est pas assez pour apprendre à mourir, j’ai rien que ça à te dire!

Les bien troublantes paroles! Où est-ce qu’elle voulait en venir, à la fin?

— Votre idée c’est que je baise trop? Ou que j’y accorde trop d’importance? Ou que je devrais me méfier de trop aimer Ornella?

Elle vide son verre, glouc! d’un trait…

— Je parlais pour moi, rassure-toi! elle dit avec un sourire, sorcière, ensorceleuse. T’en tireras tes propres conclusions tout seul! Moi je m’en suis sortie… Je me soigne… J’étudie la Nuit, celle du monde, celle que je porte au-dedans de moi… Je chante… Chanter, c’est toujours un peu manière d’incantation à la mort… Les artistes ont rien qu’un devoir, je te le dis aussi en passant : celui de rappeler aux autres imbéciles qu’on est tous ici pour s’en aller! L’artiste est l’attaché de presse de la Nuit! De la Mort! Oublie jamais cette vérité-là, mon enfant!

Elle me vrille du regard, me cloue sur ma chaise, catégorique, définitive! On était tous les deux presque l’un contre l’autre, comme deux conspirateurs, dans la pénombre de la cuisine… J’en avais la chair de poule! Elle me faisait peur, la Nègre, avec ses histoires!

Elle se relève, elle, pleine de dépit, grimaçante, dégoûtée! Elle va se cueillir une autre Miller dans le frigidaire en recommençant à maugréer!

— Sais-tu ce qu’elle fait, l’artiste, ces temps-ci, pour gagner sa misérable sale croûte? Du cinéma, jeune homme! Oh, je suis pas vedette! Non! Je suis dans l’animation, cher! Parfaitement! Je travaille pour une boîte de trente-quatrième ordre, avec un de ces ramassis d’alcooliques, ratés, miteux cons… On est en train de tourner un court métrage! Spanish Peanuts, ça s’appelle! Une calamité de fond de poubelle! C’est des arachides en écale, tu vois, toutes costumées, avec des sombreros et des moustaches et des miniatures perruques, ou bien des boucles d’oreille et des colliers! Pas une qui ressemble aux autres! Toutes uniques, comme le vrai monde! Il doit bien y en avoir quinze ou seize cents... On les … On les fait danser sur des musiques espagnoles – c’est des arachides espagnoles, tu saisis la subtilité? – dans une nullité de décor en papier mâché. Toute cette merde filmée image par image, hein! Vingt-quatre images par seconde! Tu peux faire le calcul! Moi je déplace les arachides, millimètre par millimètre, entre deux prises de vue, pour donner l’illusion qu’elles sont vivantes, qu’elles bougent vraiment toutes seules! Comme le vrai monde! Non mais, tu te rends compte? Moi! Omega Malinea! Artiste! Chanteuse! Je fais danser des pinottes! Si c’est-y Dieu possible!

Les bras lancés en l’air, la tête renversée en arrière, elle implorait le plafond, s’échevelait, s’acharnait dans le baragouin! Elle beuglait qu’elle en avait plein ses bottes de cette débilitante chierie, elle qui allait bientôt triompher sur toutes les scènes du monde! Olympia, Place des Arts! Carnegie Hall! Pékin, Milan! Buenos Aires! Elle venait de rencontrer un impresario du tonnerre, Jimmy Ferrari, un gars de Ville d’Anjou! Un requin! Il allait te la propulser vers tous les sommets! Il connaissait tout le monde! Pour commencer, il allait lui dénicher un petit boulot, quelque part, dans un hôtel, un palace à la mesure de son Talent! Bientôt! Après-demain! Demain, même! La chose était pour ainsi dire déjà faite! Restait rien qu’à signer les papiers! Et patati, tata!

Je l’écoutais plus. J’avais retombé dans la contemplation de la photo d’Ornella. Les larmes m’en remontaient aux robinets! Où elle était, ma fleur? Ma moitié! Qu’est-ce qui s’était passé? Enlevée par un homme, chez elle, en plein jour presque! C’était invraisemblable! Mais véridique pourtant! Ah, si j’avais pas traîné, si j’avais pas été si zélé d’épargner quelques sous en cherchant la bonne aubaine, je serais arrivé plus vite! J’aurais pu m’interposer! Intervenir! L’irréparable se serait pas produit! Voilà ce que c’est que d’être pauvre dans le monde d’aujourd’hui!

Tandis que j’approfondissais ces réflexions, tif! Omega m’administre traîtreusement une grande claque dans le dos, tellement que je m’en avale presque la langue!

— Pleure pas, fiston! elle dit. Une perdue, dix trouvées!

— J’en veux pas dix! Je veux Ornella!

— Écoute, je parlerais à son frère, moi, si j’étais toi…

— Son frère? Quel frère?

— Celui qui est dans la police!

— Elle m’a jamais dit qu’elle avait un frère! Encore moins un frère flic!

— Y a pas de quoi se vanter, c’est vrai! elle ricane. Téléphone-lui toujours! Demande-lui un conseil!

— Je connais pas son numéro!

— Ah, t’es pas débrouillard, c’est effrayant! Appelle l’opératrice! Tu demandes à parler au poste de police de Victoriaville, pas plus compliqué!

— Victoriaville? éructe-je.

— Victoriaville!

— Mais… Mais comment vous savez ça, vous?

— J’habite en bas, tête d’eau! Je te l’ai déjà dit dix mille fois! On se fréquente, entre voisines! On jase, figure-toi!

— Comment ça se fait que je vous ai jamais vue avant, moi? Hein? Comment ça se fait?!?

Je devenais suspicieux! Pourquoi elle savait des choses que j’ignorais à propos de mon Ornella, cette morue-là?

— Je viens jamais quand t’es là, vous arrêtez pas de baiser! elle proclame. Le jus en dégouline à plein plafond chez nous en bas!

Elle se penche brusquement sur moi du coq à l’âne, elle m’embrasse de toute l’énormité de ses babines!

— T’es pas beau, t’es tout chétif, mais tu me plais bien! Bon, adieu! J’ai une répétition à huit heures! Avec mon pianiste! Je suis déjà en retard! La gloire m’a assez attendue! Allez! Adieu!

Elle se rue, freine, se retourne en gesticulant comme une de ces hystériques du cinéma muet!

— Et rappelle-toi : tout s’en va à la merde! La merde, c’est le petit paquet de mort qu’on fabrique tous les jours! Tous les jours! On va tous finir par y passer! Au bol! Tous! L’âme du monde est noire comme le soir! Adieu!

Une seconde après, zip! elle avait disparu!

J’en reste tout étourdi… Des deux mains, je m’agrippe au bord de la table en vacillant… Tabarnak! Elle devait te les soulever les foules, la phénomène!

J’avale encore deux trois gorgées de bière… À l’autre bout de la pièce, le rideau était grand ouvert… Dehors, il faisait tout à fait nuit maintenant… Nuit noire!…

***

Tout se passe toujours très vite, toujours trop vite! On réfléchit seulement quand on a rien à foutre! La preuve : les philosophes! Désœuvrés, tous autant qu’ils sont! S’emmerdent à plus savoir où se mettre!

Bref! Après le départ d’Omega, j’allais pas rester vissé sur ma chaise à me demander le sens de l’existence! Fallait suivre les instructions de la Nègre plutôt! À la lettre! Téléphoner! L’opératrice! Le poste de police! Victoriaville!

Au poste de police, le zouf de service me communique aimablement le numéro du frère d’Ornella… Il s’appelait Réal, le mec… Réal Giguère…

Bon!

Sept! Cinq! Huit! Etc.!

Drinnng! Ça sonne!

— Réal Giguère?

— C’est moi…

Aussitôt je lui raconte les faits! Ornella kidnappée par une armoire à glace avec un chapeau! Moi me liquéfiant d’inquiétude, sachant pas que faire! L’autre au bout du fil m’écoute sans se sortir un son… Après un quart d’heure de silence, il finit par accoucher :

— J’ai ma petite idée… Je pense qu’il vaut mieux pas alerter les flics tout de suite…

Il semblait pas très à son aise, le " Réal Giguère "! Il me connaissait pas, je veux bien. Peut-être il soupçonnait une farce? Une espièglerie de collégien? Enfin, je sentais qu’il m’honorait pas entièrement de sa confiance! Alors tout à trac je lui propose moi qu’on se rencontre! Chez lui! À Victoriaville! Parfaitement! J’étais prêt à tout! Ses conditions étaient les miennes! Il y avait pas une seconde à perdre!

Il disait pas non, il disait pas oui non plus… L’adulte pas très affirmé, en somme!

— Bon ben j’arrive! je lui dis.

Je raccroche, je me mets à farfouiller comme un furieux dans les affaires d’Ornella. J’épluche tous les tiroirs, je vire l’appartement à l’envers! Vingt minutes plus tard, j’avais trouvé sa carte Desjardins! La clé du monde merveilleux du Guichet Automatique! Je me rappelais son code personnel, elle m’avait souvent demandé de lui faire des transactions, paresseuse comme elle était, guenille mollasse à jamais lever le petit doigt… Je file en métro rapido presto jusqu’à Berri-UQAM, la Caisse populaire, le guichet! Fling-flang, je te retire cinq cents! Le maximum! Une somme! Jamais de toute ma vie j’avais vu autant de bacon à la fois! Fuck! C’était pour la bonne cause! Allons-y! Au pas de course! Le terminus! Autobus " Voyageur "! À deux pas de là! En route! En route toute!

Voilà comment je suis parti, sans réfléchir, sans penser à rien! Fallait que j’agisse instinctif!

Il devait être neuf, dix heures. Petit à petit, je retrouvais mes esprits, tandis que le bus s’enfonçait dans la nuit. Il existe rien au monde de plus maternel qu’un bus qui roule sur une autoroute en pleine noirceur. Surtout en hiver, quand le paysage est tout coussiné à perte de vue à force de neige. L’apaisant transport, matrice ambulante… On a rien à faire, qu’à se laisser bercer, le monde entre parenthèses s’oublie tout seul… Recroquevillé sur mon siège, je tétais le camembert que j’avais fourré dans ma poche avant de partir. Le fromage est une manière de lait… Eh oui… Chaque fois que je monte à bord d’un autobus, il se produit la même magie. Je me dissous, je tombe dans les limbes!

Très joli, merci! Malheureusement j’avais d’autres chats à fouetter! Je commençais à me dire que… Eh bien, Ornella avait été enlevée à Montréal, et… Enfin, je m’éloignais! J’étais déjà plus dans la ville où elle avait disparu! Disparu… Enlevée… L’homme qui l’avait emmenée était peut-être… Peut-être un vieil ami? Quelqu’un qu’elle avait pas vu depuis lurette, pointé chez elle comme le cheval sur la soupe? Plausible! Le genre bourru, qui vous tape sur la gueule au lieu de vous serrer la pince, tellement il est content de vous revoir? Il y a des personnes comme ça qui ont un certain mal à exprimer leurs vraies émotions! Les cris que la Nègre avait entendus auraient pu être des cris de joie! Elle m’avait dit que l’homme traînait Ornella par le chignon dans la neige… Mais peut-être qu’ils se taquinaient, mutins tous les deux, pas sérieux? Ils s’en allaient fêter les retrouvailles, boire un coup? Tout était possible!

Hélas! oui! En réalité il avait pu se passer n’importe quoi! Shit! Réal Giguère m’avait dit au téléphone qu’il avait sa petite idée… Une idée! Ça pèse rien dans le monde d’aujourd’hui! Ça adhère pas, les idées, c’est pas comme la merde! Je me raccrochais quand même au fol espoir… Pas question de sombrer dans la panique! Qu’est-ce qu’il pouvait bien savoir, le frère? Le Réal! Les flics savent jamais rien! Le crime paye, hein! Même pas quinze pour cent des crimes sont résolus! Malgré tout j’avais bien fait de partir, j’en avais la conviction! Resté en ville, je sais pas quel geste funeste j’aurais accompli! C’est agir qui compte dans la vie! Et puis j’avais pas l’intention de traîner à Victoriaville, le lendemain matin je serais déjà rentré à Montréal, au plus tard!

***

Quand j’étais jeune, adolescent, seize ans, ces eaux-là, je sortais pas de mon œuf très souvent. J’ignorais encore que je connaissais rien! En route pour Victoriaville, je m’imaginais l’endroit vaguement bourgade, un lieu servant à rien, existant à peu près pas. Un bled où la meilleure chose à faire est encore de se dire qu’il faudrait aller voir ailleurs, que n’importe où l’existence peut pas être pire. Un gros village dans le genre de Saint-Jérôme, en somme. Des parkings, des rues arbitraires, des personnes qu’on a pas envie de connaître parce qu’elles sont sûrement pas intéressantes. Un bout d’espace approximatif et miteux, pas joli, pas propre, pas accueillant, comme Lachute, Shawinigan, Thetford Mines. Un trou! Un quelque part où le monde passe, comme la Gaspésie ou l’Abitibi, c’est tout! Un Nouveau-Brunswick en miniature, mettons!

Ah, mais non! Victoriaville, c’était autre chose! À présent qu’on y était, je pouvais constater! J’avais pas précisément l’humeur touristique, cependant, j’avoue, j’estomaquais à corps défendant! D’abord elle pouvait presque prétendre au titre de vraisemblable ville, cette agglomération-là! Elle avait une certaine envergure! Pas comme Les Boules, Maniwaki, Notre-Dame-de-la-Salette! Elle était pas laide à part ça, à vue de nez en tout cas! Je me remontais dans mon siège, je m’intéressais, ci, ça… Des autoroutes, mon vieux, et des gratte-ciel, plus loin, là-bas! J’en avais pourtant jamais entendu parler, moi, de cette capitale! L’indigène devait être modeste rare par ici!

Il était pas très loin de minuit. Les rues commençaient à avoir envie d’être désertes. Spacieuses rues, pleines de buildings, gauche, droite! À pas croire, vraiment!

Le bus ralentissait, tournait, quittait la rue, s’arrêtait enfin…

Terminus!

Je descends, le cœur tout débattant d’énervement… Misère! Quel froid! Rafales! Poignées de lames de rasoir au visage jetées! Hiver maudit!

Contre vents et marées, je m’engouffre là-dedans où il y avait encore du va-et-vient et de la lumière… Voyageurs fatigués, blêmes employés, individus… Vite, un téléphone! Pas de temps à perdre à contempler la vaine humanité!

J’avais noté le numéro de téléphone de Réal sur un bout de papier… Allons! Sept, cinq, huit! Etc.!

Ça sonne! Ça sonne longtemps! C’est vrai qu’il était tard!

— Hello?

— Bonsoir! C’est moi! Léo! Je suis là! J’arrive!

— Hello? Who’s speaking?

— Allô! C’est moi! Léo!

— Wendy? Is it you, Wendy?

— Léo!

— Qui vous parlez?

J’interloque! La voix était une femme! Une vieille aïeule toute chevrotante!

— Je suis Léo! je lui dis.

— What time is it?

— Je veux parler au frère d’Ornella!

Le nom du satané frère me revenait pas!

— Hello? Deborah?

— Hello? Is it the seven-five-eight? je baragouine. Euh… Five, four

— Qui vous parlez?

— … four-zero?Eight?

— I’m sorry, sir!

— Madame! Listen!

Elle me raccroche! Tac!

Je rappelle aussitôt!

— Hello?

— Madame! Écoutez! J’aimerais parler à monsieur Giguère! C’est ça! Giguère! Réal!

J’oubliais toujours qu’Ornella s’appelait pas Muti!

— Giguère!

— Jaygger?

— Réal Giguère! je crie bien fort.

— I’m afraid you have the wrong number, Mr. Jaygger!

— No! Wait! It’s Mr. Giguère I want to talk!

— You want to talk? Do you know what time it is? What time is it?

— No, I want to talk to! To Mr. Giguère!

— I’m sorry, sir! Wendy is not home!

Elle me raccroche encore, la vache!

Je rappelle! J’hurle à plein téléphone :

— Va chier, fendue! Eat shnoutte!

Je raccroche! Véhément! Chacun son tour! Et broute, chamelle du câlisse!

Avec ma grande gueule, j’avais attiré malgré moi l’attention du public toujours à l’affût! On me regardait! Trois quatre zouins-zouins bien habillés avec des valises, des sacs de voyage… Ils m’avaient entendu l’envoyer cueillir pâquerette, la peau! Ils avaient pas aimé que je profère des malpropretés!

Eat a car of shit you too, tabarnak!

Je leur tourne le dos, à ces inutiles, et je t’empoigne l’annuaire! Trouver l’adresse du frère, voilà ce qu’il fallait faire! Réal Giguère… Il devait pas y avoir des masses de monde assez incohérents pour oser porter ce nom-là, hein! Giguère, Giguère… Association, Bicounik, Bumapro… Duperron… D, E, F… Fruiterie L’Abricot, Furlotte… G! Ga! Gu! Go! Giono! Gingras! Giguère! Giguère Réal? Pas! Pas un! Pas l’ombre! Aucun! Ah, ça parle au démon! J’avais pourtant noté le bon numéro sur mon papier, non? Mais oui! Puisque je lui avais parlé, tout à l’heure, avant de partir de Montréal!

Tout tordu d’angoisse, je me traîne vers le banc le plus proche, à reculons quasiment, crabe, suffoqué par le trop-plein d’émotions! Quoi tenter à présent? Téléphoner au poste de police! Redemander le numéro du frère! Mais oui! Mais non! Ils allaient me donner le même! Celui que j’avais noté la première fois! Celui de la vieille râpe à fromage anglophone à moitié sourde! Sept, cinq, huit!

Ah, la vie devenait complexe!

Désemparé, belle nouille, là sur mon banc, je devais être blanc! Livide! Un drap! Ornella… Ornella dans ses beaux draps… Quand je pense que trois jours auparavant, je me serrais au creux de ses bras! Chez elle, tout nu! Serein! Béat! Souvenirs! Je la revois… Dans le plumard… Vêtue de rien que sa crinière, les bidons le nez en l’air… Quelle assoiffante paire de choses elle avait! La première fois, au collège, j’avais pas remarqué son visage tout de suite. Non! C’est les choses qui m’avaient d’abord sauté aux yeux! Elle portait jamais de soutien-gorge, elle le faisait sûrement exprès! Salope à sa manière, exhibitionniste sur les bords! La laiterie lui gigotait perpétuellement dans sa blouse, à croire qu’elle se la remplissait de Jell-O! Elle aurait pu t’hypnotiser le python musculeux aux écailles d’agate rien qu’en se dépoitraillant! Imaginez, moi vierge, qu’avais jamais rien vu! Pour mieux me régaler, je me suis assis en avant, dans la première rangée de la classe. Et elle s’est mise à parler! Alors j’ai regardé sa tête! J’y avais pas pensé jusque-là! Elle aurait pas eu de tête que ça m’aurait pas dérangé une miette! Mais elle en avait une! Et quelle! Ornella Muti craché! J’ai pâmé! À pouvoir jamais m’en remettre! J’aurais voulu lui plonger dans la blouse, lui arracher la tronche, me sauver avec! Aller l’enterrer, la garder pour moi tout seul! Comme un chien qui se cache un os!

Ces événements décisifs s’étaient déroulés en septembre, au collège Montmorency, Laval. Il en avait pas fallu davantage pour qu’aussitôt l’hémorroïde de l’amour se mette à me ronger nuit et jour! L’impensable tourment a duré des semaines! Des mois! Octobre, novembre! Horrible! À la fin, j’en pouvais plus tellement je me masturbais dans l’espoir de me purger de son image! J’osais même plus la regarder, au collège, je fermais les yeux… Bing! Les visions me reprenaient! Je l’imaginais en déshabillé noir transparent en train de corriger mes devoirs! Je devenais fou! J’étais terrifié rien qu’à penser qu’en classe elle pouvait me regarder, ou pire, me poser une question, devant tout le monde! Si elle m’avait demandé la définition sémiologique du nouveau roman structuraliste, par exemple? Hein? Ah, je lui aurais hurlé dément des bordées d’obscénités, tous mes rêves pervers désaxés! Je faisais plus l’intelligent dans la première rangée! Je me cachais derrière les plus grands, j’essayais qu’elle me voie pas! Elle racontait la littérature comme un vrai conte de fées, elle, pendant ce temps-là! Elle gazouillait : " Cet égoïsme foncier, cette impassibilité feinte ou réelle, qui ne sont d’ailleurs pas incompatibles avec une forme de sensibilité esthétique, voire d’hyperesthésie, très répandue chez les originaux – la sensibilité de Rimbaud aux odeurs et aux couleurs apparaît constamment dans les Poésies – , sont vraisemblablement liés, chez lui, à des facteurs héréditaires, mais il est permis de penser que la frustration affective dont il fut victime au cours de son enfance contribua considérablement à les développer, etc., etc. " Exquis babil! Je m’en souviens encore par cœur! Je me souviens de tout! Surtout qu’elle changeait de robe tous les jours! Des pas possibles aux décolletés cruels, bas noirs et talons hauts avec ça! Et toujours les bidons qui lui gigotaient comme s’ils avaient voulu me sauter dans la bouche! Ah! Elle se mettait des rubans dans les cheveux aussi! Des rouges, des verts! Des bleus! Elle se les attachait en boucles énormes! Elle avait l’air d’un vrai cadeau! Une poupée littéraire sémiologique, quoi! Dans mes fantasmes les plus crapuleux, je me voyais déguisé en Rimbaud, avec des collants et une perruque, à la mode de Rabelais ou Racine, mettons! J’imaginais que je la rencontrais par hasard dans la rue et que je lui disais tout désinvolte, lui citant Rimbaud : " Par délicatesse j’ai perdu ma vie!… " Elle en revenait pas, elle! Elle ébahissait! Je la conquérissais! Elle tombait en amour avec moi illico! On partait visiter les ruines de l’Europe, se rouler dans les statues en touristes amoureux cultivés! Enfin, des rêves! De la poésie!

Pendant ce temps, le temps passait… On était à la veille des vacances de Noël. Les étudiants t’avaient organisé une gargantuesque beuverie à la cafétéria du collège. Ce fameux soir-là, je me pointe de bonne heure, bien décidé à commettre une atrocité sans nom. Je pensais au suicide… J’en avais assez de plus vivre… Je me mets à boire en déchaîné, j’engouffre six sept bières… J’étais en forme, je sentais presque pas l’effet! J’en vide encore trois quatre au milieu du tohu-bohu… La salle était bondée, on marchait sur les corps! De quoi déclencher une épidémie vénérienne tellement la mélasse fétide d’haleines et de sueur et de promiscuité était épaisse! Je parlais à personne, je rôdais sinistre en vidant mes bouteilles… Je me disais que quand je serais soûl, j’irais me pendre dans les toilettes des filles, ou bien que je m’immolerais par le feu dans la bibliothèque, au milieu des plus grands poètes de tous les temps…

Je songeais au geste funeste quand subitement quelqu’un me tape sur l’épaule. Je me dévire… Qui j’aperçois pas? Elle! Ornella! Dans une robe rouge à paillettes pas plus grande qu’un mouchoir de poche! Jésus de plâtre! Presque nue, pas impressionnée le moins du monde dans cette marée humaine débridée! Légèrement pompette avec ça! L’air un peu débile qu’elle avait, la façon qu’elle rigolait pour rien… Peut-être elle avait consommé de la drogue aussi? Bref! Une apparition! Un don du ciel! Ou de l’enfer! Une incroyablerie! Elle se met à me tripoter les mains, à me coller… Elle était brûlante! En chaleur! La conversation s’engage, le savant déconnage au sujet de La logique des genres littéraires de Kate Hamburger, traduit de l’allemand par Pierre C. L’interrogation sur la base linguistique d’une logique de l’énonciation, n’est-ce pas! Broutilles, doigt en l’air, bla-bla! Littérature! Voilà! C’était parti! Tout en discutant, on se jette joyeusement dans la foule malaxeur, la tribu en folie qui convulsait sur la piste de danse! On s’est plus quittés, on a dansé la danse du macaque survolté toute la sacrée soirée, en buvant du punch et en échangeant des mondanités sur l’interprétation occidentale des critères de la " littérarité "! Le lendemain matin – midi! – , je me réveille sur son oreiller et dans un éclair de lucidité je comprends que je suis plus vierge! Pendant des semaines j’avais essayé de manigancer quelque astuce pour attirer prudemment son attention sans avoir l’air trop gogo, un court poème en prose instantanéiste sur les rubans qu’elle se mettait dans les cheveux, n’importe quoi! Et bang! Elle m’emmène chez elle la veille de Noël, soûls morts tous les deux, et elle me dépucelle! Elle, vingt-sept ans! Moi seize!

Et dire qu’il y a du monde qui paye pour se faire raconter des histoires pareilles dans les romans!…

***







© LES ÉDITIONS POINT DE FUITE
www.pointdefuite.com