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Timothy Findley
LE VERGER DE PIERRES Un bouquet de souvenirs
(From Stone Orchard : A Collection of Memories)
Récit - extrait
traduit de l’anglais par Nésida Loyer
PRÉFACE
La première fois que j’ai eu le privilège de séjourner chez Timothy Findley, j’en étais à l’étape finale de Chasseur de têtes, la traduction de son roman Headhunter. Les trois jours passés à Stone Orchard restent dans ma mémoire des moments sublimes. Les heures de travail étaient ponctuées de pauses magiques, comme lorsque nous étions assis à la table de cuisine, à la nuit tombée, et que Tiff (ainsi connu de ses amis et admirateurs) et Bill m’ont invitée à regarder par la fenêtre les ratons laveurs installés sur le porche, en train de partager la nourriture avec les chats. Il y eut aussi la promenade à l’étang où furent frappés les trois coups réglementaires pour inviter les poissons à venir dîner, l’apéritif convivial dans le kiosque du jardin et ma promenade solitaire dans le petit village dont je photographai le monument aux morts, la grange bleue, le pont sur la Beaver et le champ de l’autre côté de la route. Sans savoir alors que j’aurais plus tard à traduire cette réalité pastorale, je me laissais imprégner par cet environnement. C’est sans doute parce que l’auteur m’avait si aimablement ouvert l’accès à Stone Orchard que j’ai pu transmuer son œuvre en ce Verger de pierres sans en altérer trop ni le ton ni le sens – traduire étant toujours un peu trahir, les mots et expressions d’une langue ne correspondant jamais exactement à ceux d’une autre. C’est donc avec délices que je me suis penchée sur ce texte qui ravivait mes propres souvenirs de ce lieu précieux. J’y ai découvert que Stone Orchard, aussi intraduisible qu’il soit dans son essence même, livre – souvent avec humour – des vérités universelles, car il est un milieu où naît, s’abrite, aime, s’éduque et meurt l’être vivant – qu’il soit humain ou animal. La métamorphose de l’original au français doit beaucoup aux habitants de ce site merveilleux, et je leur exprime ici mes remerciements et mon amitié les plus sincères. Si les pierres pouvaient le faire, elles aussi chanteraient le bonheur de connaître Stone Orchard.
***
À STONE ORCHARD
Ce qu’on a trouvé quand Bill Whitehead et moi étions à la recherche d’une petite ferme près de Toronto, et comment on l’a trouvé. C’était en 1964, deux ans seulement après que nous eûmes tous deux troqué le costume de l’acteur pour la plume de l’écrivain. Le rideau allait se lever sur plus de trente ans de comédie, de tragédie et d’amours romantiques.
C’est parce qu’on s’était perdus qu’on l’a trouvée. Été 1964 : Bill Whitehead et moi cherchions une propriété de campagne abordable avec une vieille maison et, nous l’espérions très fort, la possibilité d’y faire un jardin. Ce que nous avions en vue n’était pas seulement une maison, mais un lieu qui nous permettrait de poursuivre nos carrières. Après presque vingt ans passés à jouer au théâtre, je venais tout juste d’écrire mon premier roman. Bill, qui avait jusque-là mené de front ses activités de chercheur en biologie et d’acteur, passait à la rédaction de documentaires sur les arts et les sciences pour la radio, le cinéma et la télévision. Toronto était le centre de nos activités professionnelles. C’est là que se trouvait le travail. Mais comme nous pouvions rédiger la plupart de nos textes à la maison, une vieille ferme semblait être l’endroit idéal dans notre cas. Vous vous doutez déjà que nous étions de grands romantiques empreints de naïveté. Et, rétrospectivement, j’en rends grâce à Dieu. Le sceptique matérialiste doit mener la vie la plus ennuyeuse qui soit. Le problème avec les nouvelles carrières, c’est qu’elles mettent du temps à générer un revenu. D’où l’extrême importance de trouver quelque chose d’abordable. D’ici à ce que nos pérégrinations du week-end nous aient finalement conduits chez un agent immobilier, dont la définition de ce qui est abordable ressemblait de très loin à la nôtre, nous étions dans un village dont nous n’avions jamais entendu parler – bien connu seulement de ses habitants : Cannington, le cœur de l’Ontario. Une vieille maison sur une petite propriété agricole? nous a demandé l’agent. Eh bien, il y en a une juste un peu plus loin sur la route! C’est ainsi que nous avons pour la première fois posé les yeux sur ce qui allait devenir Stone Orchard. Et qu’est-ce que nous avons vu? Les jardins n’étaient qu’un amas de broussailles. La maison était restée vide pendant cinq ans et de hautes herbes envahissaient la pelouse. Les dépendances abritant une ferme laitière, les clôtures et les allées avaient été construites en vue de l’entretien du bétail et des gens qui s’en occupaient. Le jardin était à l’abandon mais il existait tout de même, vaste plate-bande rectangulaire regorgeant de fleurs vivaces : pivoines, pavots, roses, iris et anémones à couronne, tendues sur leur tige pour nous saluer, à la manière d’un comité d’accueil. Il y avait des buissons de lilas, dont certains, a-t-on appris, étaient au moins centenaires. Ce qui était vrai. Leurs troncs et leurs branches ressemblaient à des cordages faits d’écorce et de lichens noueux. Dans la cour, se dressait un vieux hangar de bois où l’on mettait jadis le lait à refroidir dans des cuves de béton remplies d’eau. Reliant le toit de cette cabane et celui de la maison, des perches de cèdre croulaient sous le poids de la vigne. Une grille blanche qui s’étirait à l’ombre de six immenses érables à sucre marquait la limite entre la pelouse de l’avant et la route et, entourant une petite cabane de rondins qui servait jadis de cellier, se trouvait un bosquet de féviers, qui sont restés nos plus beaux arbres.Le chèvrefeuille, les cerisiers de Virginie et les pommiers sauvages formaient l’élément principal des haies, surplombées de cèdres, de tilleuls d’Amérique et d’ormes géants. Nous étions sous le charme. J’ai dit alors (et je le crois toujours) : Nous sommes arrivés chez nous. Nous contemplions un paysage que nous appelons maintenant " Avant ". " Après ", bien sûr, est venu par la suite. Ce qui s’offrait alors à nos yeux était rustique, mais prometteur. Environ vingt ans plus tard, nous vivions dans la magnificence de l’ " Après ". Il est difficile de dire quelle est la période que nous avons le plus aimée. Même si nous avons fait de nombreuses rénovations (élargissement des pelouses, démantèlement des vieilles clôtures et érection de nouvelles), l’impression reste la même qu’à notre arrivée. Au cours des années, nous avons prélevé les fleurs vivaces qui poussaient au petit bonheur dans d’immenses plates-bandes et nous les avons redistribuées. Le sentiment de continuité qu’elles nous procurent alimente notre amour pour Stone Orchard en nous rappelant les pionniers qui les ont les premiers plantées là. Même les vieux lilas ont dû être transplantés pour faire place à une annexe. Ils ont survécu – Dieu merci – et chaque printemps, leurs fleurs doubles embaument l’air, tout comme elles le faisaient à la fin des années 1800. Comme il fallait s’y attendre, au début, nos travaux dans le jardin n’ont pas apporté beaucoup de changement. Le fait de couper l’herbe de la soi-disant pelouse m’a appris que j’avais des muscles dont je ne m’étais jamais servi auparavant, des muscles de faucheur : au bas des reins, à la face interne des cuisses, aux épaules – des muscles auxquels les hommes des générations précédentes ne pensaient même pas. Pour moi par contre, ç’a été le cauchemar. Quoi de plus satisfaisant cependant que de s’étendre dans un champ qu’on a fauché soi-même et de regarder le ciel. J’ai ainsi acquis un respect sans bornes pour ceux qui, venus d’Europe au xixe siècle, ont défriché les champs du sud de l’Ontario. Les terres de la municipalité étaient jadis recouvertes d’une forêt d’érables à sucre. Dans les années 1830 et 1840, la plupart des arbres ont été abattus à la hache et à la scie, et les souches extirpées du sol à l’aide de chevaux ou de bœufs. Et ce n’était que le début. Nous n’avons pas appelé cet endroit Stone Orchard (c’est-à-dire Verger de pierres) pour rien : les pierres constituent l’essentiel de notre récolte! Des blocs de trois à quatre mètres de circonférence s’empilent sur un à deux mètres de haut le long des clôtures. Certains de ces monolithes d’un autre âge étaient au rendez-vous quand nous avons creusé pour poser les nouvelles fondations et créer les étangs. Trois d’entre eux gisent maintenant à la surface, commémorant le labeur ancestral. Puis il y a les autres, les pierres qui remontent immanquablement lors du creusement et du labourage annuels. Je m’en suis servi pour marquer le bord des sentiers et délimiter pelouses et plates-bandes. La maison à Stone Orchard est orientée en plein axe est-ouest. Vingt-six hectares de terrain s’étendent derrière nous. Cela veut dire qu’il y a toujours eu un grand choix d’emplacements pour des jardins, certains à l’ombre, d’autres au grand soleil; parfois refermés sur eux-mêmes derrière des portails, ou bien ouverts sur les champs. Au début, cela nous suffisait de cueillir les fruits et légumes que l’on trouvait et qui constituaient nos premières récoltes. Un voisin avait labouré la lisière d’un champ et y avait planté des pommes de terre. Il était tout heureux de nous en faire profiter. Sur le même terrain, le propriétaire précédent avait planté deux longues rangées d’asperges. Ignorant tout du jardinage, nous avions demandé à notre voisin ce que l’on faisait d’habitude à l’automne avec ces légumes. Enterrez-les à la charrue, nous a-t-il conseillé, et c’est ce qu’on a fait. On n’a plus revu l’ombre d’une asperge, ce qui a constitué une sorte de drame botanique. Il a fallu plus de vingt ans avant que je puisse en faire pousser une autre planche et, maintenant, pendant deux semaines, chaque printemps, nous nous régalons d’une petite récolte. C’est notre petit déjeuner hollandais de Pâques, préparé par Bill : il les sert chaudes, accompagnées d’œufs durs encore tièdes, baignant dans du beurre fondu et du jus de citron. On cueillait les pommes sauvages pour faire de la compote et on les mettait aussi, coupées en morceaux, dans notre sauce chili maison. Les raisins sauvages font une excellente gelée, qui doit son petit goût piquant, croyons-nous, au fait que ce sont des fruits sauvages. Durant quelques années, nous avons aussi fait de la gelée de cerises de Virginie, mais, à la longue, nos professions devenant plus prenantes, nous avons dû renoncer aux gelées et confitures. C’est là, j’imagine, le prix à payer pour le surcroît de travail : on doit sacrifier certains plaisirs que procurent les produits frais – et le temps libre. Le printemps, l’été et l’automne nous donnaient une profusion de fleurs qui poussaient dans le grand carré sur le côté de la maison autant que dans les champs. Là encore, il nous suffisait d’apprendre à connaître la terre pour mieux savoir ce qu’elle offrait. En regardant bien, on y découvre vite beaucoup plus que les pissenlits et les boutons d’or. Ainsi, il y a des herbes qu’on a fini par intégrer à nos plates-bandes " officielles "; ces plantes servent de fougères décoratives dans des bocaux, au milieu de marguerites, de stapélias bigarrés, de vesces sombres pourprées et de carottes sauvages. Ajoutez quelques anémones, et vous pouvez vous inscrire au concours local du plus bel arrangement floral. Si je ne l’ai jamais fait, c’est uniquement parce que je suis trop timide. Les autres concurrents effaceraient de la carte mes modestes efforts. Il n’en reste pas moins qu’un de mes plus grands plaisirs est de disposer les trésors de la nature dans un pichet en porcelaine opaque ou dans un petit verre bleu. Trente-deux ans, et tant de souvenirs. Toutes les tombes des animaux. Les cendres de nos parents et celles de mon frère. Six chiens, deux par deux, ont foulé la moindre parcelle de terrain, à travers champs et dans les bois. Tous ceux et celles qui ont aimé cet endroit autant que nous. Le brouhaha cocasse créé par les dizaines d’invités et l’unique petite salle de bains; la nuit où le lit s’est effondré (que ton âme repose en paix, James Thurber!), trahissant les ébats amoureux de ses occupants, ce qui a déclenché l’hilarité générale parmi les autres, qui n’étaient pas en train de faire l’amour; et le dîner où tous les invités sont sortis à la nuit tombante, en habits de gala, serviette et verre à la main, regarder une harde de cerfs regroupée autour d’un splendide mâle, qui traversait les jardins en s’arrêtant pour brouter le gazon. Eh oui! Et encore, le souvenir de ceux qui ont laissé ici l’empreinte de leur travail. Un creux dans la pelouse, transformé en bassin de fleurs d’eau avec bouddha et lanterne vénitienne en pierre. Les dalles et le sentier de Jimmy Roots. Toutes les merveilles réalisées par Len Collins, y compris la maison – que dis-je, le palace – des hirondelles de fenêtre, et le don le plus précieux, son amitié indéfectible. Len, Anne et leurs si gentils enfants, Maureen, Caileigh et Brandon, en sont venus à faire partie intégrante de notre famille. Nous avons de la chance, nous sommes privilégiés. Bien sûr, c’est nous qui l’avons fait et il est vrai que, parfois, nous avons failli mourir à la tâche. Mais ce que Stone Orchard nous a donné, à nous et aux autres, n’est pas quantifiable. Nous ne savions pas dans quoi nous nous lancions. C’était, et cela reste, un pur cadeau. Les textes qui suivent ont été écrits pour la plupart sous forme de vignettes dont la publication a débuté en 1993 dans la revue Harrowsmith. Deux histoires ont été rajoutées : Paysages littéraires et Le fourneau. Une partie de cette introduction a paru antérieurement sous le titre When This You See dans le magazine Toronto Life Gardens. Les textes écrits à l’origine pour Harrowsmith, qui devaient tenir sur une page, ont été étoffés ici par l’inclussion de nouvelles anecdotes, voire de réflexions sur le temps qui passe et qui dicte les arrivées comme les départs. Et le temps qui passe nous dicte maintenant, à Bill et à moi, de quitter ce paradis. Jamais rien ne pourra en compenser la perte, car rien ne remplace ce qui n’est plus. Absolument rien. Pas plus qu’une vie n’en compense une autre. Il nous reste malgré tout ce que nous avons eu, et ce que nous avons maintenant. L’étang dans sa splendeur estivale, ou en hiver avec ses patineurs qui lancent le palet sur la glace; les bois dont les frondaisons vertes irradient la lumière vers les clôtures moussues; les chiens qui m’accompagnaient dans les champs de maïs et les prés de fauche, et les chats qu’on rencontrait à chaque tournant. Tous ceux et celles dont la mémoire hante le paysage. Et la vue qui s’offre à nous de tous côtés. Inoubliables et inoubliés. Même en prenant de l’âge, Bill et moi pensons continuer à travailler, mais nous ne pouvons plus nous permettre le temps ni l’énergie qu’exigent les attraits de Stone Orchard. Nous sommes au plus haut point reconnaissants d’avoir pu vivre une aventure privilégiée dans ce lieu magique et au sein de la communauté de Cannington. Les années que nous y avons passées nous ont laissé bien plus que des souvenirs : elles nous ont donné la motivation dont dépend la survie. *** VIVRE AVEC LE PASSÉ
Le premier propriétaire de Stone Orchard est arrivé cent vingt-cinq ans avant nous. Le passé, nous l’avons découvert, était encore présent dans la maison et la propriété, dans la collectivité en général et dans toute la campagne environnante. *** Un retour en arrière
Quand Bill et moi avons emménagé à Stone Orchard cet été de 1964, nous sommes arrivés trop tard pour faire un jardin. Nelson Purvis, l’ancien propriétaire dont les parents avaient occupé la maison, habitait et travaillait à la ferme voisine. " Y a six rangs d’pommes de terre dans vot’champ, au nord-ouest, nous a-t-il lancé. Si ça vous dit d’les arracher, allez-y. " Nous avons survécu une semaine complète en mangeant ces pommes de terre, garnies d’une livre de bacon et de quelques vesses-de-loup trouvées dans l’allée. On méprise souvent l’humble patate, et ce, à tort. Mise en purée, agrémentée d’un hachis d’oignons verts, cuite au four avec du beurre, tranchée en salade, cuite à la vapeur, bouillie, frite ou servie en gratin dauphinois, il n’y a pas de limite. Nous avons en outre vite découvert que le champ du nord-ouest allait nous offrir bien plus que ces délicieux tubercules. La toute première pelletée de terre contenait le bec bleu et blanc d’une antique théière. Ont suivi des tessons de poterie couleur sépia et, les jours suivants, de vieux bocaux à gin, des pots de grès brun et un nombre inquiétant de flacons à médicaments du siècle dernier. Peut-être y avait-il jadis sur les lieux de furieux dipsomanes et de pâles et languides convalescents pareils à ceux décrits dans les romans victoriens. Mais quelle maladie ou affliction pouvait justifier une telle quantité de remèdes? Nous savions déjà que Nelson Purvis était non seulement un voisin généreux, mais aussi un sourcier, un joueur de ragtime et qu’il aimait rouler ses cigarettes dans du papier journal. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il était original. Un jour, Nels est passé nous voir et a regardé notre collection d’artefacts qui commençait à envahir la cuisine. Tout en prenant entre ses doigts les divers objets de notre collecte, il a dit à brûle-pourpoint, d’un air énigmatique : " Eh, les gars, est-ce que vous croyez à la transmigration des âmes? " À dire vrai, non. Pas à ce moment-là. Mais c’était, je pense, la façon pour Nelson de nous faire comprendre que nous avions trouvé autre chose que de simples tessons. L’impression que la maison était occupée n’était pas neuve; nous avions déjà ressenti ce qu’on ne peut que qualifier de présence. Rien de visuel. Rien d’audible. Tout simplement une prise de conscience, très douce, que quelqu’un était parti, laissant derrière lui une matière diffuse qui témoignait d’une personnalité et d’une certaine harmonie. Nelson nous avait remis tout un dossier d’actes notariés remontant à 1839, quand la propriété, qui faisait alors deux fois sa superficie actuelle de vingt-six hectares, avait été vendue par la Canada Company à un MacMillan, pour la somme de cinquante livres. Plus récemment, après la Première Guerre mondiale, une famille du nom de MacLean y avait exploité une ferme. Cela expliquait toutes ces vieilles bouteilles de lait sous le plancher du hangar à voitures, mais les flacons de médicaments restaient un mystère.Un jour, alors que je promenais les chiens dans le pré du bas, je me suis arrêté près d’un coin où la clôture de lisses finissait dans un amas de pierres extirpées des champs. Bientôt, je me suis senti envahi par la très forte sensation d’une présence : celle des gens qui vivaient ici à l’époque de l’érection de la clôture. Je les voyais en imagination, très nettement, comme on se souvient d’une photographie. Un homme de petite stature, aux traits anguleux, en pantalon et chemise, interrompait sa tâche pour prendre un seau à miel rempli d’eau, apporté de la maison par une femme vêtue d’une robe grise du xixe siècle. Je ne parle pas ici de fantômes. Je dirais plutôt une aura, douce, paisible, créative et généreuse. Mais qui donc étaient les personnages dont la présence créait cette atmosphère? Arrive Islay Lambert, chroniqueuse au Cannington Gleaner, la feuille de chou du village. Une fois par semaine, Islay y rédigeait une histoire locale dans le cadre de son projet du Centenaire. Quand elle a vu nos actes notariés, elle a repéré celui qui datait de 1848, où était mentionné le nom d’Alfred Wyatt. Le jeune monsieur Wyatt, nous a-t-elle dit, était venu de Grande-Bretagne s’établir ici comme pharmacien : " Il a installé sa pharmacie dans ce qui est maintenant votre salle à manger. " Nous avions enfin une explication à tous ces fioles et flacons – une explication surprenante, car je m’étais fait bien du souci au sujet de cet invalide imaginaire. Et quand est venu le temps de rénover la salle à manger, en remplaçant les plâtres devenus friables par de nouvelles cloisons sèches, on a trouvé un catalogue de produits pharmaceutiques datant du xixe siècle, niché derrière une plinthe, là où il avait dû tomber un jour, il y avait bien longtemps.Le jeune homme du nom de Len Collins qui s’est chargé des travaux de rénovation à Stone Orchard a joué un rôle important dans l’histoire de la ferme, à l’époque où nous l’avons habitée. Il en était le voisin – ce qu’il est toujours d’ailleurs. À partir de 1979, Len a travaillé pour nous pendant plus de dix ans, tous les jours que Dieu fait. Ensuite, marié et père de famille, il a eu besoin de prendre plus de travail que nos moyens ne nous permettaient de lui en donner. Ces dernières années, nous l’avons donc employé à mi-temps seulement, mais durant ses années de plein emploi, il s’est chargé, entièrement seul, des dernières rénovations, nous a aidés à rester sains d’esprit durant les tempêtes de neige, les inondations et les pannes de courant (en résolvant tous les problèmes connexes); c’est lui qui a planté les potagers et s’en est occupé, réparé les clôtures, nourri chiens et chats durant nos longues absences et veillé à notre sécurité. En enlevant le plâtre dans la salle à manger, Len a mis à découvert les vieilles planches en pin qui faisaient partie de la structure originelle des murs. Épaisses de trois centimètres et larges de parfois huit, elles étaient vraiment splendides et très bien conservées. Ce serait bien dommage de les cacher derrière une cloison sèche, nous a-t-il dit. Très bien, a-t-on répliqué, fais-en quelque chose. Ce " quelque chose " a abouti à deux dressoirs encastrés avec tablettes en verre, dont le bois se mariait parfaitement avec la salle à manger en pin de l’Ontario du xixe siècle, que nous avions acquise quelques années auparavant. Nous avons ainsi été en mesure d’exposer plusieurs de nos objets de famille, sans oublier quelques-uns des flacons déterrés d’Alfred Wyatt, dans un cadre qui témoignait de leur époque. Je me demande à quoi ressemblait Alfred Wyatt. Et sa femme, qui s’appelait – à ce qu’on a appris – Charlotte. Le père de Charlotte Thompson, major dans l’armée britannique, vivait à une certaine époque juste un peu plus loin. Le major Thomson? Nous avons alors découvert que cette région avait été colonisée par des officiers à la retraite, dont la plupart étaient d’anciens combattants des guerres napoléoniennes. Ils recevaient la moitié de leur salaire durant un certain nombre d’années s’ils acceptaient d’aller s’établir au Nouveau Monde. Tandis que les officiers choisissaient des terres proches de la nôtre, les soldats étaient envoyés quinze kilomètres plus au nord sur les rives du lac Simcoe, autour de ce qui est aujourd’hui l’agglomération de Beaverton. Cela éclaircissait également un point qui nous avait jusque-là laissés perplexes, soit la rivalité entre les deux villages. Nous étions devenus, Bill et moi, les pôles d’un aimant qui attirait les faits et gestes attestant de l’histoire locale. Je continuais cependant à me demander si les Wyatt étaient bien les personnages que j’avais vus en imagination dans le champ près de la clôture. Durant l’année du Centenaire, tous les magasins de Cannington ont monté des expositions sur le passé du village. Un des deux drugstores de l’époque appartenait au vieux monsieur Henderson. Bien que nonagénaire, il ouvrait son magasin chaque matin, tout en refusant de mettre en vente certains des articles qui s’y trouvaient. Ainsi, rien ne pouvait le décider à se séparer des vieux cahiers poussiéreux datant des années trente et que je reluquais, tout comme des encriers ou des porte-plumes en bois à pointe de laiton. Par contre, il appréciait toujours la compagnie de quiconque s’aventurait à l’intérieur, et un jour, ç’a été moi. Il me faut ici ouvrir une parenthèse pour signaler qu’après la mort de monsieur Henderson, sa fille, Edna Eastman, a eu la gentillesse de s’assurer que j’hérite de quelques-uns de ces inestimables cahiers et porte-plumes. Revenons en 1967. Il y avait dans la vitrine du magasin de monsieur Henderson une photo qui a attiré mon attention. Elle montrait un homme jeune, debout avec une personne que, d’une certaine façon, j’ai eu l’impression de reconnaître. De petite stature, avec des traits anguleux, cet individu, malgré son grand âge et ses cheveux blancs, avait un regard qui m’était familier. C’était bel et bien notre pharmacien, Alfie Wyatt, photographié vers la fin de sa vie. Debout à côté de lui, se tenait un jeune monsieur Henderson, lien vivant avec le passé. Une poignée de main m’a fait remonter en arrière, dans les années 1840, à l’époque où Alfie Wyatt édifiait ses clôtures, s’interrompant à peine pour boire l’eau fraîche et vivifiante que Charlotte venait de lui apporter dans le seau à miel. Et maintenant, chaque fois que, à pied ou à vélo, je monte la colline à l’ouest de la maison, je salue de la main le petit cimetière qui se trouve là en lançant un " Bonjour, Alfie! " et un " Salut, Charlotte! " Et je les remercie, non seulement d’avoir bâti cette demeure où nous vivons, mais de lui avoir insufflé une âme si belle. *** Le bois sauvage Il y a toujours de la neige avant Noël, de la neige qui poudre le paysage, transformant les labours en photos couleur sépia et dessinant noir sur blanc les clôtures érigées par les pionniers. Presque toutes les enceintes de Stone Orchard ont été construites il y a plus de cent ans, avec des lices taillées dans les cèdres provenant du bois qui nous appartient. Le boisé lui-même est bordé sur trois côtés par ces clôtures et, sur l’autre, par un lopin marécageux où poussent des buissons de saules. Il se tient, un peu comme un royaume à part, au pied d’une colline, et j’y vais souvent, dans le seul et unique but d’être là. Il y a un autre peuplement d’arbres tout près, pas encore assez mûrs pour la coupe. Le bétail a créé des mares bourbeuses dans les clairières parmi les arbres, où les bêtes se vautrent et piétinent la fange en été, ce qui élimine tout espoir de sous-bois. Mais dans le grand boisé plus ancien, la végétation sous les arbres est luxuriante et variée : fougères aux endroits les plus sombres, fleurs sauvages, arbrisseaux et jeunes plants à l’orée. La lumière elle-même y est vert mousse, filtrée, filigranée, interrompue brusquement par des rais de soleil quand le souffle du vent crée des éclaircies sept mètres plus haut, dans le plafond verdoyant des cèdres. Je ne peux dire quel est l’âge du boisé, même si je sais, pour avoir lu Catherine Parr Traill, que le boisé est venu après coup. Dans son livre The Backwoods of Canada, paru en 1836, elle raconte comment on utilisait le feu pour défricher la terre au nord du lac Ontario. C’était encore la méthode de prédilection au milieu des années 1840, quand la région autour de Stone Orchard s’est ouverte à la colonisation britannique. Nous sommes à la même latitude et à seulement soixante-cinq kilomètres à l’est de l’endroit où s’étaient établis madame Traill et son mari, Tom, près de Lakefield en Ontario. Parfois, les feux " brûlaient pendant des jours ", rapporte-t-elle. Les cendres étaient ensuite étalées pour fertiliser les champs ponctués de souches. Il arrivait qu’on ne puisse plus contrôler ces incendies et ils embrasaient d’un coup les forêts alentour, ravageant tout et ouvrant de nouvelles friches. Une fois que ces feux accidentels ont commencé à faire des victimes, les colons se sont rendu compte qu’ils couraient le danger de se retrouver Gros-Jean comme devant dans un monde sans arbres. De là, la création du boisé, source de matériau à la fois pour le feu et pour les clôtures.Une fois achevés les agrandissements et les rénovations de la maison d’origine à Stone Orchard, nous nous sommes retrouvés avec deux cheminées et deux poêles à bois. Les bûches étaient donc un article de première nécessité, et nous nous les procurions de diverses façons. Outre ce que l’on tirait du boisé, il y avait toujours un arbre ou des branches mortes dont il fallait disposer. Ces arbres étaient pour la plupart victimes du champignon parasite de l’orme. Comme aucun de nous deux ne savait manipuler une tronçonneuse, c’était généralement Len Collins ou un de nos jeunes employés qui transformait le bois mort en bois de chauffage. Au début, Bill et moi l’empilions à côté de l’allée, bien en ordre si on avait le temps, en vrac si c’était la course contre la montre pour écrire.Le tas de bois attirait inévitablement une certaine faune. Des serpents, des araignées, voire une salamandre s’il était tombé une grosse pluie, et une fois, ce que nous avons d’abord pris pour des lapins. Ils passaient très vite, petites boules de fourrure brune qui disparaissaient dans les recoins les plus sombres du tas. On a découvert à la longue que c’était en fait des chatons, deux des nombreuses bêtes abandonnées que des étrangers déposaient tout bonnement à notre porte. On a fini par les amadouer et ils sont venus grossir notre population féline en constante expansion. Aucun des deux n’est devenu très gros, ce qui expliquait le nom du plus petit, Fillette, tandis que celui de l’autre, Bûche, commémorait le site de leur première demeure sur la propriété.Au début, quand nous laissions par terre des bols de nourriture, les " chats-lapins " ne venaient manger que si l’on se tenait à au moins six mètres. Puis, un jour, Bûche est entrée dans la maison, ce qu’elle n’avait jamais fait, l’air toute désemparée. Je n’avais pas plus tôt mis le pied dehors qu’elle prenait la direction du tas de bois. Le message était clair : elle me montrait le chemin. Une fois rendue à destination, Bûche a essayé de se frayer un passage à travers les rondins. Suivant son exemple, j’ai enlevé une couche ou deux et j’ai fini par atteindre un nid d’herbe et de paille sur lequel gisait Fillette, frissonnante et les yeux tout collés. Elle était sur le point de mourir. Je les ai ramenées toutes deux à la maison où elles sont restées bien au chaud jusqu’à la guérison de Fillette. Nous avons ainsi appris que les tas de bois pouvaient donner autre chose que des bûches.C’est au moment où l’on a dû abattre l’imposant " arbre de la traite ", un orme gigantesque atteint de maladie, que nous avons obtenu la source la plus importante de notre bois combustible. Cet arbre tenait son nom d’avant notre arrivée, du temps où l’on trayait les vaches à l’ombre de ses feuilles. La compagnie d’électricité s’était chargée de l’abattage et du débitage, puisqu’elle seule possédait l’équipement nécessaire pour traiter un fût et des branches aussi imposants. Quand l’arbre a été enfin par terre, on a découvert, à l’étonnement général, un jeune raton laveur, pelotonné dans un trou placé si haut sur le tronc qu’on ne l’avait pas vu. Jamais je n’oublierai l’expression de l’animal quand nous avons regardé son nid. La peur..., la résignation..., peut-être une tentative pour nous attendrir. Il va sans dire que nous avons suspendu les opérations jusqu’à ce que la petite bête parte de son propre chef, au cours de la nuit. Il se pourrait bien qu’il soit l’ancêtre des générations de ratons laveurs qui ont vécu des années dans le grenier de notre grange inutilisée et dont les rejetons se joignent aux chats presque tous les soirs de printemps pour grignoter les croquettes sur le porche arrière de la maison.C’est la cheminée du salon qui consomme le plus de bois, et quand nous sommes assis devant, nous trouvons qu’elle l’emporte bien souvent sur la télévision pour ce qui est de capter notre attention. Peut-être que ces flambées nous rappellent les générations qui dépendaient totalement du bois pour se chauffer et faire la cuisine, et dans une certaine mesure assurer leur sécurité. Peut-être s’agit-il aussi tout simplement d’une fascination inhérente à la beauté des flammes et des volutes qu’elles dessinent. Quelle que soit la raison, nous n’avons jamais regretté notre décision d’installer des foyers et des poêles à bois.En ce moment, la plupart de notre petit bois et quelques nouveaux poteaux de clôture proviennent encore du boisé en bas de la colline. L’autre peuplement d’arbres est laissé au bétail, pas au nôtre mais à celui de tout voisin qui se sert de notre terrain comme pâturage. Je passe du temps en bas chaque saison, sauf au plus fort de l’été, quand l’air vibre du bourdonnement des mouches noires, des moustiques et des taons. À la minute où je mets le pied à l’intérieur du premier cercle d’arbres, le mot-code des insectes pour désigner le sang humain se propage comme un des feux de madame Traill. Mais venus l’automne et l’hiver, il m’arrive de rester au centre près du grand arbre abattu dont le tronc déraciné constitue un repère et d’y passer des heures pendant que les chiens rôdent partout en flairant les lapins et les pistes de mouffettes.Les cerfs, les renards et les loups des prairies ont créé des sentiers que j’utilise pour entrer ou sortir du bois dans sa partie sud. Ces pistes sont utiles pour les chiens mais peuvent s’avérer traîtresses pour un bipède, vu qu’elles sont tracées par des bêtes dont la forme et la taille ont peu à voir, sinon rien, avec la mienne. Les sabots et les jarrets d’un cerf, par exemple, s’accommodent des racines et des broussailles alors que mes pieds et mes tibias n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire. L’encolure des animaux est également mieux adaptée pour plonger sous les branches basses que mon cou trapu et mes bras en moulin. Malgré tout, je vais là, empruntant ces chemins ou escaladant les clôtures, pour chercher la tranquillité qui n’existe que dans un bois. Il m’inspire un profond respect et jamais je ne manque d’éprouver en son centre une sorte de paix, une sérénité que j’emmène chez moi en haut de la colline. Je suis le contenant qui porte cette quiétude. En me retournant, au sommet de la côte, je vois souvent monter dans le ciel une volée d’oiseaux qui m’étaient invisibles alors que j’étais près d’eux, ou bien un porc-épic endormi à la cime du plus grand arbre, dans un berceau que je ne connaîtrai jamais. Son rêve a cependant, j’en suis convaincu, quelque chose en commun avec le mien. Nous descendons tous deux dans le bois en quête de sécurité, lui, loin des chiens au pied de l’arbre, et moi, du vent en haut de la colline.*** Quand les murs parlent
Il y a quelques années, nous avons fait agrandir la maison une dernière fois. Nous avons dû, pour cela, pratiquer une ouverture au deuxième étage, dans ce qui était à l’origine un mur extérieur pour y insérer une porte reliant les deux parties. Len Collins, pratiquement tout seul à assurer la construction de cette aile, a commencé à déchirer le revêtement qui datait de 1848. Au milieu du dévêtement, pour ainsi dire, il nous a crié, à Bill et à moi, de venir voir ce qu’il avait trouvé. Sur une des planches mises à nu, on pouvait lire les inscriptions au crayon du charpentier qui avait bâti la maison au xixe siècle. C’était une série de calculs accompagnés de notes semblables à ceux qu’on avait vu Len gri-bouiller des dizaines de fois sur des chutes de bois, quand il voulait savoir où donner le prochain coup de scie, quel était le nouvel angle de contrainte, ou encore où intégrer la nouvelle pièce dans un ensemble. Ces notes au crayon, qui remontaient à 1840, avaient quelque chose d’étrangement envoûtant; elles nous ont émus et nous ont serré le cœur. Je m’imaginais cet homme, le dos courbé sur son travail, jetant un coup d’œil à ses fractions par une belle journée ensoleillée, tout en sifflotant, comme le fait Len quand il calcule la construction de cette maison qui est la nôtre.Ce n’était pas la première fois que nous lisions ce qui était écrit dans nos murs et sur nos murs. Dans les années 1960, nous avions démoli la remise de l’allée pour en édifier une nouvelle. Punaisé aux poutres, en arrière de planches, se trouvait un vieil emballage de papier huilé tenu avec de la ficelle agricole. Après l’avoir défait et avoir déplié soigneusement les feuilles friables de l’intérieur, nous avions pu lire les nouvelles des premiers jours de la guerre des Boers, telles que les rapportait le Evening Star de Toronto un jour de la mi-octobre de l’année 1899. Annexée à ces reliques, il y avait une note arborant l’élégante calligraphie de l’époque victorienne. On y parlait de la météo de ce jour-là (" ensoleillé avec brume légère ") et de la vue qui s’offrait depuis la partie supérieure de la remise (" l’école d’Ellis au carrefour [...] et la rivière en bas de la colline à l’ouest "). Une signature était apposée, signature qui, à la différence du reste de l’inscription, était illisible. " Moi " ou " C’est moi " – mais rien d’autre de déchiffrable. Cela aussi avait quelque chose d’étrangement envoûtant, qui nous a émus et nous a serré le cœur.Notre trouvaille, qui n’avait pas d’explication, nous a naturellement fait penser à ce qui avait existé là jadis, au temps des premiers colons britanniques, bien avant que la terre eût été défrichée, arpentée et sillonnée d’un lacis de routes et de poteaux électriques, à l’époque où tout ce que le regard pouvait embrasser était un océan d’arbres.Un rappel concret de ce temps-là existe toujours dans les îles Georgina du lac Simcoe voisin : ce sont les descendants des anciens chasseurs ojibway. Mon grand-père, né en 1902, se souvenait des histoires que Mémé-Grand-Canot racontait quand elle prenait le thé avec la famille Findley dans la cuisine de leur chalet d’été, à Jackson’s Point. Et quand Bill et moi avons joué au théâtre de la Grange rouge, sur la rive sud du lac Simcoe, Lorenzo-Grand-Canot était le chef de la bande qui vivait à cet endroit. Les générations se touchent sans jamais se rencontrer. Le temps est plus bref que nous ne le pensons. Nelson Purvis, qui nous a vendu Stone Orchard, nous a montré les découvertes qu’il avait faites en rapport avec cette époque où dominait la forêt — des trouvailles que le labourage faisait resurgir année après année. Os d’animaux et couteaux cassés, pointes de flèches et tessons de poterie, tous témoignant de l’existence de campements autochtones temporaires. L’un d’eux est situé sur une crête qui court en haut du champ, derrière la grange. Un autre longe la rivière Beaver, juste au sud du pont un peu plus loin sur la route. Petit, Nelson avait appris que les bandes du lac Simcoe empruntaient les cours d’eau locaux chaque fois que l’envie leur prenait de s’aventurer sur les terres de chasse des lacs Kawartha vers l’est. (À propos, Kawartha n’est pas un nom autochtone, il a été inventé par un des premiers membres de la Chambre de commerce de Peterborough, qui voulait stimuler le tourisme!) Les trouvailles archéologiques de Nelson sont ce que j’appelle l’inscription sur les murs du temps – une façon concrète d’articuler l’activité des hommes autant que le font les notes rédigées au crayon. On est passés par ici – on s’est arrêtés un moment – on a continué – et on est revenus. Les murs de cette maison ont été témoins de presque toute mon activité d’écrivain. À part quelques histoires du début et les deux premiers romans, c’est ici que mes livres ont commencé – et que la plupart se sont terminés –, dans cette propriété que nous appelons Stone Orchard. J’ai écrit à l’étage et au rez-de-chaussée, sur le porche avant, dans la cuisine, sous le treillis de houblon derrière la cabane en rondins qui servait jadis de cave à légumes – et, plus récemment, dans le kiosque à côté de l’étang. Il me reste à écrire sur les murs. Peut-être le ferai-je, quand le temps sera venu. Il me faut mentionner toutefois que mes écrits ont jadis été étalés sur tout un mur de mon bureau. C’était le début d’un roman qui, assez étrangement, contenait plusieurs sortes d’ " inscriptions sur le mur ". Le titre en était Le Grand Élysium Hôtel et il racontait la montée du fascisme avant la Seconde Guerre mondiale. Dans sa version finale, une grande partie de l’histoire était gravée par le protagoniste sur les murs d’un hôtel abandonné des Alpes autrichiennes. Avant même de rencontrer le personnage ou les parois qui lui servaient de support, j’avais pensé écrire un livre sur les jeux de pouvoir au sein de l’establishment canadien, et, pour la première fois, décidé de faire le plan détaillé du roman avant de me mettre à l’œuvre. Comme il y avait plus de trente personnages importants, j’ai, de peine et de misère, écrit trente séries de fiches d’index, en donnant des précisions sur la vie de ces individus, leur rôle dans l’intrigue, les liens qui les unissaient les uns aux autres, etc. J’ai ensuite punaisé les fiches sur le mur de mon bureau et me suis mis à " composer ". Eh bien, ç’a été un désastre! Avant que j’aie fini, l’intrigue avait tellement changé qu’il ne restait plus que deux fiches. Les autres avaient été enlevées du mur et brûlées. Je n’ai plus jamais cherché à déterminer à l’avance l’action d’un roman. Le mur, tout simplement, me parlait. Et il me disait : Assieds-toi et écris. Plus nous écrivions, Bill et moi, plus nous étions en mesure de faire profiter Stone Orchard du fruit de notre labeur. Au début des années 1970, nous avons bâti un mur de pierre sur tout le front de la propriété. Il était presque achevé quand on s’est rappelé ce qu’on avait trouvé dans la remise d’origine, et j’ai décidé qu’on devait, nous aussi, laisser une capsule historique, un message pour un lecteur du futur, qui raconterait notre temps et notre culture actuels. Le maçon voulait bien insérer quelque chose sous la dernière pierre, mais il fallait le faire tout de suite. La " gadoue ", comme il appelait le mortier, allait durcir trop vite pour pouvoir être travaillée. Je me suis engouffré dans la maison. Quoi de mieux qu’une bouteille de Coca-Cola et de la monnaie pour symboliser notre époque? J’ai saisi un bout de papier, rédigé à la hâte quelques mots expliquant qui nous étions et le rôle de ces objets dans la société; je l’ai daté, puis roulé et fourré dans la bouteille. Ensuite, j’ai extirpé de ma poche une poignée de pièces. Zut! Elles étaient trop grosses pour passer le goulot. Le maçon criait : Grouillez-vous! Je me suis emparé d’un pot de mayonnaise vide qui se trouvait dans un placard de la cuisine puis j’ai cassé la bouteille de Coca-Cola dans l’évier pour récupérer le mot; l’ayant fourré dans le pot de verre, j’y ai fait pleuvoir les pièces puis j’ai couru à toutes jambes jusqu’auprès du maçon. Il a mis en place la capsule témoin, l’a recouverte du reste de " gadoue " et a posé la dernière pierre. Ouf! Ç’a été un moment d’intense émotion.Cette nuit-là, une pensée terrible m’est venue à l’esprit. Dans ma hâte, j’avais oublié de changer le mot. Et je continue d’être hanté par l’image d’une archéologue du futur mettant au jour un pot de verre encastré dans les ruines d’un ancien mur de pierre et revendiquant sa place dans l’histoire pour avoir découvert une société, jusqu’alors inconnue, du lointain xxe siècle : la culture du pot de Coca-Cola à grand goulot de Cannington en Ontario. Bénie soit-elle. J’espère qu’elle me pardonnera une fois qu’elle aura déchiffré les lettres à moitié effacées du couvercle : M-yo-na-se He-lma-. Mes plus humbles excuses.© LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |