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Emmanuel Aquin
LA CHAMBRANLEUSE
Sexercices de style - extrait
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- 1-A - SANS STYLE
Un soir de décembre, on cogne à la porte d’une chambre d’hôtel. Le décor est simple et sans prétention : une fenêtre donnant sur la rue, une armoire avec un miroir et un lit aux draps blancs sur lequel est allongée une femme aux longs cheveux roux. Elle redresse la tête et crie : " Entrez! " Quelques secondes passent, un homme pénètre timidement dans la pièce. Il porte un imperméable pour se protéger d’une pluie qui n’est jamais tombée. Il ôte son chapeau, pose son parapluie, enlève ses claques. Tandis que la femme l’examine des pieds à la tête, l’homme poursuit son strip-tease jusqu’au slip. Puis, gêné, il éteint le plafonnier, préférant se dévoiler dans la pénombre, à la seule lueur tamisée des néons de la rue. Nue sous les couvertures, la femme, toujours silencieuse, lève le drap en guise d’invitation. Guidé par son sexe bien tendu, l’homme se précipite dans l’ouverture. Baisers, caresses et lèvres mordues, les deux amants roulent sur le matelas et font grincer les ressorts. La femme se penche sur les attributs de son amant et les prend dans sa bouche, sous les râles de celui-ci. Elle s’arrête juste avant qu’il ne jouisse. Elle le regarde alors avec intensité et redresse les genoux. L’homme se couche sur le ventre et embrasse le sexe chaud qui s’offre à lui. La femme pousse un ou deux soupirs peu convaincus et finit par refermer les cuisses. L’amant se relève et empoigne les seins de sa partenaire. Celle-ci lui tend un condom, qu’il enfile, et le tête-à-tête reprend de plus belle alors que l’homme la pénètre. Plusieurs minutes plus tard, l’homme gémit et jouit. La rousse soupire en regardant le plafond. Les néons illuminent la silhouette de son amant qui quitte les draps, déçu de son échec. Il marmonne des excuses, jette son condom au pied du lit et part tout en se rhabillant. La femme ne bouge pas de son nid.
*** - 1-B - PLONGÉE PROFONDE
Je déteste la pluie. Dès que le temps est gris, je deviens nerveux. Bien sûr, tout le monde se moque de moi parce que je suis un plongeur qui n’aime pas l’eau. Ils ne comprennent pas que si j’aime plonger dans un lac, je n’aime pas qu’un lac me plonge dessus! Et de toute façon, au mois de décembre, il devrait neiger. Noël approche, il faut un peu d’ambiance, non? Cet hôtel est miteux, je m’attendais à mieux de la part de Juliette. Au téléphone, elle avait l’air désespérée de baiser avec moi, alors qu’on ne s’est pas vus depuis des mois. Pauvre fille, c’est la décadence. Bon, voici la porte de sa chambre. C’est fou comme je suis gêné. Je ne suis pas habitué à ce genre de truc, j’aime les soirées romantiques, les fleurs, la musique kitsch. Et il y a Barbara. Elle veut qu’on reste libre chacun de son côté. Moi, je n’y tiens pas. Je n’ai pas besoin de maîtresse, surtout pas lorsqu’il s’agit d’une ancienne amante. Mais bon, Juliette insistait. J’imagine que je lui dois bien ça. Surtout qu’elle et Barbara sont des amies d’enfance. " Entrez " fait-elle, derrière la porte. J’hésite un peu, luttant contre ma nervosité. Quelques secondes passent dans le plus total silence. Je me sens un peu ridicule avec mon parapluie sec. Bon, j’y vais. Grands dieux! Elle est déjà dans le lit, en costume d’Ève. Au revoir les préliminaires, bye-bye le romantisme! Vite vite, j’enlève mon imper et mon chapeau. Je dépose mon parapluie, que j’apporte toujours pour rien, et mes claques. Elle me regarde sans ciller. Elle attend la suite. Timidement, je fais mine de déboutonner ma veste. Elle approuve le geste. J’enlève ma petite laine, puis ma chemise, encouragé par le regard lascif de mon vicieux vis-à-vis. Suivent les pantalons et les chaussettes. Je me retrouve en slip, sous la lumière crue du plafonnier. J’éteins pour enlever le dernier morceau. La pénombre, c’est plus confortable. Sur le lit, Juliette se tortille comme une anguille prise au filet... Je retiens mon souffle. Sa petite main ouvre les valves drapées de son huître pour m’accueillir. Je plonge. Les flots sont agités, les vagues de chair houleuse m’engloutissent. Sa chevelure d’algues rouges caresse mon épiderme, sa toison enflammée ponce mes cuisses et ses deux étoiles de mer parcourent avidement mes monts et mes vaux à la recherche de mon ancre. Une bouche saline se plaque à la mienne comme une sangsue pour me sucer les lèvres et me lécher la langue, tandis que ses tentacules satinées trouvent mon récif et l’enlacent avec une fermeté contagieuse. Je sombre, alangui, dans des eaux troublantes. Ses papilles se détachent bruyamment, je reprends haleine avec peine. Déjà, le visage d’Ophélie s’éloigne et disparaît vers mes bas-fonds. La méduse rousse se referme sur mon marsouin et le grignote doucement. Ses cheveux flottent au-dessus de mon bassin aquatique, j’ai la fontaine qui me démange et le souffle qui se raccourcit. Cette hydrothérapie en eau sulfureuse me donne la chair de poulpe. La marée accélérée aura bientôt raison de ma contenance. Mes doigts parcourent les ulves écarlates et les empoigne. Je sens les bulles monter, il est trop tôt, j’envoie un S.O.S. La sirène arrête le supplice. Sous sa couronne ébouriffée, elle me fixe de ses émeraudes. Une goutte de salive coule sur son menton. Je transpire. Je remonte le long de sa plage et nage jusqu’à son coquillage. Ma languille glisse sur la chair soyeuse et tourne autour du banc de corail. Puis, avec une douceur électrique, j’embrasse son anémone de mer. Les replis salés de sa moule s’agitent dans mes gencives. J’envoie ma langue au fond de sa conque et me faufile entre ses nageoires rosées pendant que Juliette imite le bruit des vagues. La balise entre les lèvres, je m’immerge langoureusement dans sa grotte sous-marine. Le bouche-à-bouche continue de longues minutes. Les parois palmées se mélangent dans mes joues mais la figure de proue de cet insubmersible refuse de larguer les amarres. Elle finit par me tapoter la main pour me morigéner en morse que ma morsure morfale n’excite plus sa morue. Déçu, j’abandonne la nacre et remonte vers ses deux flotteurs, que j’empoigne avec amertume. Elle me tend une petite enveloppe qui contient un scaphandre. Je l’enfile sur le museau de mon dauphin et me couche sur le sable chaud de ses côtes, guidant d’une main tremblante Jacques-Yves Cousteau au fond de la mer Rouge. Mon homme-grenouille barbote allègrement dans les chaudes abysses. Sous la coque de mon navire, la néréide tangue et se couvre d’ondes au rythme du flux et du reflux. Fendant les flots de mon sextant, je chante comme une baleine malgré le silence de ma poule d’eau douce. Je change de style, j’essaie le crawl, le papillon, mais la raie reste insensible au cognement de mes pétoncles. Je commence à surnager avec peine, mon phare cherche à faire jaillir sa lumière. Sous ma quille, l’océan arctique s’impatiente. Je ne veux pas me noyer tout seul mais l’appel devient irrésistible. L’épave me donne des coups sur les fesses pour achever ma traversée. Je m’abandonne à l’Océan primordial, mon sonar s’assourdit et, vaincu par la naïade, je crache l’écume dans mon masque de plongée. Juliette me fait un sourire gêné. L’abordage a été un désastre, je n’ose plus la regarder dans les yeux. Je gargouille des paroles incohérentes, trempé dans l’ondulation des néons. Je laisse tomber mon casque de bain poisseux et me rhabille en vitesse. En avant, toute! Je repars sans me retourner, laissant à tribord ma nymphe insatisfaite sur son trône fripé de limon blanc.
*** - 1-C - TYRANNOSAURUS SEX
Sale temps. Je connais Roch, il déteste la pluie. Bah! tant pis pour lui. Rien n’est gratuit dans la vie. S’il veut une baise facile, il n’a qu’à mettre le pied dehors et risquer le déluge. Le voilà qui cogne piteusement à la porte. Dieu qu’il est timide, ce gars! Un peu, c’est mignon, mais dans son cas, c’est gênant. " Entrez! ", je crie. Je me demande si Barbara va être jalouse. Ça va mettre du piquant. Enfin, je l’espère. Mon Roméo entre maladroitement avec son parapluie et son équipement pour le garder au sec. Un véritable condom ambulant. Il s’effeuille sans grâce, j’ai hâte qu’il passe aux actes. J’avais oublié à quel point il était poilu. Il éteint pour enlever son slip. La lumière lui fait peur, pauvre petit. J’ouvre les draps pour mettre fin à son supplice. Il entre dans la caverne comme un homme de Cro-Magnon qui fuit le tonnerre... Arrivé entre les peaux, il amorce sa danse rituelle d’accouplement. On se frotte, on se mord, on se renifle. Il grogne de satisfaction. Je lui plaque un baiser pour le faire taire. Puis j’abandonne son faciès excité et me dirige vers le piquet qui pointe entre ses cuisses velues. Sa massue est large entre mes doigts. J’en fais le tour avec mes lèvres, je polis son manche en profondeur, puis j’avale le gourdin au grand complet. Mon homo erectus pousse un râle, je continue ma découverte archéologique avec vigueur. Quand je sens sa fourrure frémir, j’arrête l’exercice et lui lance un regard animal, qu’il comprend en fronçant les sourcils. Encombré par son bâton, il manœuvre difficilement sur la couche mais réussit à placer son nez dans mon nid. Il prend mon petit silex dans sa bouche et le mâchouille lentement. Au début, je désespère. Mais après quelques lampées, je sens quelques étincelles jaillir. Mon néandertalien va-t-il découvrir le feu? Non, sa langue raboteuse et ses doigts barbares sont trop malhabiles. Le bûcher est humide, certes, mais le bois ne prendra pas, malgré le ruminement incessant de mon australopithèque. Je lui fais comprendre qu’il doit oublier son rite et rester à l’âge de pierre. Il s’empare de mes huttes en poussant un grondement désespéré, fasciné par ces deux roues qu’il ne pourrait inventer. J’étire le bras et lui tend, pour son guerrier, un casque qu’il enfile sans ciller. Mon mammouth entre dans ma tente en poussant un grognement primal. Sa trompe ramone la mienne avec enthousiasme, j’ai la pierre qui s’échauffe. Ce commerce charnel n’est pas sans ses charmes antiques. L’os qui se trémousse dans la bouche de ma cave bat la cadence d’une incantation animiste et animée. Mais je vois la sueur perler sur le front du shaman, l’invocation l’épuise. Sous les peintures de guerres dessinées par les néons, le sorcier hirsute se crispe. Découragée, je lui fais signe de terminer son rituel primitif. Il pousse un juron jurassique et balance bruyamment sa bave. Une fois l’extinction de son dinosaure terminée, il se relève, balourd et gêné, et grommelle des bêtises préhistoriques en laissant tomber sa gourde gluante au pied du lit. Il repart comme il est venu, gauchement et trop vite. *** - 1-D - MUSIQUE DE CHAMBRE
Juliette remue au-dessus de ma tête. " Mais non, Barbara, je ne suis pas nerveuse! " me disait-elle tout à l’heure. Roch ne devrait plus tarder. Il y a des mois qu’ils n’ont pas couché ensemble, ces deux-là. Depuis leur rupture. Cette rencontre, c’est mon idée, d’ailleurs. Puisque Roch est devenu mon amant depuis (rien de très sérieux, ne vous en faites pas), je suis bien placée pour savoir qu’il est capable de baiser convenablement. Et la pauvre fille en a tellement besoin! Comme je connais mon homme, il est probablement nerveux lui aussi, même s’il ignore ma présence ici. Il sait qu’il est libre, mais il craint l’autorité, le pauvre. Et le temps gris ne doit pas aider. Me voilà donc cachée sous le lit de ma meilleure amie afin de servir de témoin pour son pari. Ce n’est pas que c’est inconfortable, non, mais j’aimerais mieux voir. Tout ce que j’ai, c’est le miroir de la penderie, face à la fenêtre, et mes oreilles, que j’ai grandes ouvertes. On cogne à la porte. Ce doit être lui. " Entrez! " crie Juliette. Je la sens trépigner sur le sommier, j’aimerais être à sa place. C’est excitant d’assister incognito à l’adultère de son amant. Roch entre dans la chambre. Je vois son reflet dans la glace de l’armoire. Comme d’habitude, il s’est trop armé contre la pluie. Qu’il est mignon! Le voilà qui se déshabille. Juliette reste silencieuse. Imperméable, souliers, veste, chemise, pantalons, il ne reste que son slip. La lumière s’éteint. Ça, c’est Roch tout craché : il ne sent à l’aise qu’au fond d’un lac, loin des regards. Il fait quelques pas maladroits et hop, le matelas se met à chanter au-dessus de moi... Ils commencent par une pièce à quatre mains cacophonique. Roucoulements, gazouillis, la chorale fait des vocalises pour le concert qui approche. Pour achever cette polyphonie mal contrôlée, Juliette s’empare du diapason, descend d’une octave et commence un solo de hautbois. Elle apprivoise tranquillement son instrument, en vérifie le bec, le manche et son doigté. Une fois prête, elle souffle dedans avec entrain. Roch entame une tyrolienne pour faire contrepoint à la berceuse de la soliste, dont la gorge bien dégagée a une portée surprenante. Le concert se poursuit ainsi pendant plusieurs mesures, ponctué de quelques sotto voce et de trémolos de baryton. Mais la maestra n’entend pas finir son air, elle laisse de côté sa flûte enchantée. Mon troubadour balourd manœuvre alors dans les draps pour faire face à la musique. Il prend son temps, cherche la note parfaite, ouvre la partition lippue à la page du Cantique des Cantiques, et fait vrombir sa langue dans la clé de sol qui s’offre à lui. Le virtuose subjugue la cantatrice avec une lente mélopée, faisant vibrer sa petite luette et résonner les cordes de sa harpe. Juliette n’élève pas le ton, elle laisse la mélodie l’envelopper. L’oralorio se poursuit mais la grande finale ne vient pas. Sur un air de blues, mon homme abandonne la fosse et monte sur scène en empoignant les seinphonies de la Castafiore. Celle-ci lui tend une sourdine qu’il fixe à son trombone. Le chef d’orchestre s’installe devant son lutrin et enfonce sa baguette dans le pavillon satiné de la diva. L’ouverture du prélude à deux temps est lente, les instruments se réchauffent. Les premières notes que j’entends me donnent le goût de transformer ce duo en trio... Le tempo augmente, l’adagio devient un allégro et les ressorts grincent en crescendo tandis que le métronome de Caruso tique-toque con animo le con de mon amie. La bourrée dure plusieurs mouvements mais la soprano y met un bémol; elle ne goûte pas les modulations harmoniques de ce canon et reste insensible au fandango de mon ménestrel, qui ne peut plus tenir la note bien longtemps. Elle tapotte les fesses de roc et Roch chante le rock en bandant ses biceps et en claquant des castagnettes. Mon barde bombarde la belle baiseuse et postillonne à travers sa trompette dans l’indifférence générale. Son alleluia devient un miserere, il fredonne une litanie de fausses notes et se relève comme un castrat pathétique, humilié par la critique. Il retire sa sourdine visqueuse et la laisse choir au pied du lit, me couvrant d’applaudissements refroidis. Il quitte la scène en coup de vent. Il n’y aura pas de rappel. *** - 1-E - PLAY IT AGAIN, SAM!
Cette Juliette! Je n’aurais jamais dû la quitter. Ou bien est-ce elle qui est partie? Je ne me souviens plus vraiment. Ça fait des années qu’on ne s’est vus, en tout cas. Avant, on vivait chacun dans son petit monde, on ne se rencontrait guère qu’à l’horizontale. Les temps n’ont pas changé. Son coup de téléphone était sans équivoque : " Robert, j’ai le goût de baiser ". Elle a parlé d’un pari à gagner, elle contactait tous ses anciens amants. Et pourquoi pas? Je suis libre, j’ai encore toutes mes dents, malgré mes prothèses métalliques, et avec ce temps lugubre, cela me fera plaisir de me réchauffer. Ce type, dans l’ascenseur, il a l’air gêné. Le chasseur de l’hôtel, qui ne doit pas avoir plus de dix-huit ans, a l’air plus brave. Et quelle idée de s’habiller ainsi. Comme s’il avait peur de fondre sous la pluie! Nous sortons au même étage, je le laisse me devancer. Il a l’air préoccupé. Tiens, il se dirige vers la chambre de Juliette. Ses claques couinent sur la moquette. Je fais comme si de rien n’était. " Entrez! " j’entends une voix crier. Le zigoto hésite mais finit par obéir. Je ne peux pas résister, je m’approche de la porte. Je suis seul à l’étage. Le trou de la serrure offre à mon œil de lynx une vue compromettante... Bogart est en train d’enlever son trench-coat. Lauren Bacall est déjà au lit dans une tenue qui viole toutes les lois de la censure. Avant de dévoiler son jeu, le flic tue le plafonnier et on se retrouve dans un film noir. La femme fatale ouvre les pages du dossier et le détective plonge la tête la première entre les pages froissées. Une lutte pour le contrôle du revolver s’ensuit. On entend des gémissements et des aboiements dans le noir, Bogie n’est pas de taille, la séductrice s’empare du fume-cigarette et l’enveloppe de ses lèvres pulpeuses. Le pauvre bougre se fait allumer comme un débutant. Complètement maîtrisé, il se lamente et tente de se débattre tandis qu’on malmène son flingue. L’allumeuse n’a pas fini de jouer avec lui. Après avoir poliment poli le policier poilu, la polissonne écrase sa clope et bat des paupières. Le dur à cuire répond par un clin d’œil et fait une descente en bonne et due forme sur la jupe fendue de rose du con maltais. Il enquête en profondeur sur cette pièce à conviction, la lampe de poche entre les lèvres, et fouille dans les tiroirs bouillants à la recherche d’un indice accusateur ou de toute bribe d’information qui pourrait le mener à résoudre l’énigme de cette chair incorruptible. Mais la belle est habile et l’espion ne réussit pas à percer les secrets du petit bouton de rose. N’ayant rien trouvé sinon la preuve de son incompétence, le limier se relève et empoigne les bobines ennemies tandis qu’on lui tend une enveloppe importante. L’homme dégaine Al Capote et se penche sur le cas de la mystérieuse rousse, enfilant avec aplomb son pistolet dans cette intrigue aux mille rebondissements. Hélas, l’interrogatoire ne mène nulle part. La mitraillette n’a aucun effet sur le panier à salade et bientôt notre héros se retrouve couvert de sueur. La dame de Shanghai lui donne une claque sur les fesses et le commissaire amorce seul la fusillade dans les parois miroitantes. Tandis que sa bouteille se vide de son alcool à friction, il sombre dans les abîmes de la prohibition. La mine défaite, l’homme se relève dans le clair-obscur des néons et laisse tomber son chapeau mouillé, qui s’éventre au pied du lit. Il prend la porte et sort comme une ombre. Je me relève et fais comme si de rien n’était. On se croise en silence. Il retourne à l’ascenseur telle Ingrid Bergman allant prendre son avion. Dehors, la pluie commence à tomber. *** - 2-A - LE BON USAGE
Une fois le pauvre type disparu dans l’ascenseur, j’attends encore quelques minutes avant de cogner à la porte. Histoire de laisser Juliette reprendre son souffle. Juliette attend quelques secondes avant de répondre : " Entrez! " fait-elle sans se lever. Je ne me fais pas prier. Elle se prélasse dans sa literie défraîchie. Ça m’excite de la savoir encore chaude. Il fait noir là-dedans, j’ouvre un peu. Je n’aime pas les cachotteries. Elle me fait un sourire poli, mais je la connais assez pour deviner son scepticisme. Après tant d’années, est-ce que j’ai encore l’étoffe des héros? Ne t’en fais pas, jolie, je n’ai pas perdu mon bel accent... Sans me faire prier, je me libère de tout complément vestimentaire. Juliette pousse une onomatopée devant les qualifications de mon adjectif. Après avoir analysé ma réflexion dans le miroir, je me redresse fièrement et entre dans le champ sémantique de ma rouquine avec une proposition qu’elle ne peut refuser. Elle saisit ma virgule et la bombarde de rimes orales. Ses talents linguistiques ne font aucun doute, j’ai le lexique qui s’élargit à chaque alexandrin. Les gros mots continuent jusqu’à ce que mon Petit Robert se fasse grand. Je prends alors place sur les parquets de l’Académie, l’apostrophe en évidence, et invite le genre féminin à prendre place sur ma chaire. Elle fixe un suffixe prophylactique sur mon adverbe superlatif. Puis, tandis que je m’insère littéralement entre ses parenthèses labiales, je procède à la toponymie de son large tréma, qui bégaie et hoquète au rythme des syllabes de ma dictée. En me redressant, je fais voguer ma langue truculente sur ses deux petits points, en m’appliquant bien à faire le tour de cette grammaire mammaire et aspirer entre mes lèvres sa ponctuation onctueuse. La copule continue avec la régularité d’un verbe bien conjugué. J’empoigne ses fesses plus-que-parfaites et accorde leur déclinaison avec mes coups de crayon. Puis j’envoie un index possessif explorer son o minuscule. Cette analyse syntaxique me pèse, je sens le besoin d’articuler des interjections démonstratives et liquides. La figure de style me chevauche avec verve et son con sonne le glas de ma voyelle majuscule. Je sens que je vais mettre le point sur mon i même si le w n’est pas près de venir. Alors que je prononce des fautes d’orthographe, mon pronom s’exclame avec viscosité entre les pages du dictionnaire. Au-dessus de moi, Larousse insatisfaite pousse un soupir lourd de sens. J’enlève mon accent circonflexe détrempé, qui tombe à mes pieds, et reprends mes habits circonstanciels masculins, la cédille ramollie et insultée. La porte est entrouverte. Derrière, l’analphabète de tantôt me regarde, gêné. Il a Duculot, cet insignifiant. Il prétend avoir oublié son proverbial parapluie. J’exprime des obscénités argotiques et quitte cette classe foireuse. *** - 2-B - LE BARON ROSE
Encore tremblant de mon orgasme, je ne suis pas capable de regarder Juliette dans les yeux. Elle n’a pas joui, j’ai échoué. J’espère que Barbara n’entendra jamais parler de ce fiasco, mais j’en doute. Ces deux-là n’ont pas de secrets l’une pour l’autre. J’enfile mes claques et mon trench-coat en vitesse. Je sors de la chambre sans dire au-revoir. Dans le couloir, il y a un drôle de type aux dents pleines de broches, qui fait semblant de rien. J’ai hâte d’être chez moi et d’oublier cette mésaventure. Dans l’ascenseur, le garçon me fait un sourire gêné. J’ai l’impression que mon échec est tatoué sur mon front. Je regarde mes pieds caoutchoutés. Le hall de l’hôtel est sinistre. J’ignore les politesses de la fille de la réception et me précipite dehors. Il pleut, bordel! Et j’ai oublié mon parapluie dans la chambre! Que faire? Je ne peux pas rentrer comme ça, je vais être tout trempé. Mon imperméable ne suffira jamais à me protéger. Je n’ai pas le choix : il me faut prendre mon courage à deux mains et retourner là-haut. Humilié, je rembarque dans l’ascenseur, évitant à tout prix le regard inquisiteur du chasseur de l’hôtel. La montée dure une éternité. Il me salue gentiment alors que je cours jusqu’à l’antre de la démone. Alors que je m’apprête à cogner à la porte, je constate qu’elle est mal refermée. Curieux, je jette un petit coup d’œil par la fente. Les lumières sont allumées. Le gars de tantôt est avec Juliette. Il fait un strip-tease en bombant le torse comme une montgolfière... Il jette sa combinaison de vol sur le plancher des vaches et exécute un garde-à-vous devant le miroir de la penderie. Puis il plane jusqu’à la piste de décollage, où l’attend Juliette. Il se présente debout devant sa cible, la mitrailleuse bien en évidence. L’hôtesse de l’air prend l’avion par le nez et l’absorbe jusqu’à la queue. Le Baron vrombit tandis que l’hélice huileuse fait des spirales autour de son manche à balai. La rampante manœuvre le levier de commande d’une main habituée et caresse de l’autre le train d’atterrissage. Ce vol de reconnaissance dure quelques minutes, le temps de blinder le fuselage de l’appareil et de tester son moteur. L’as reste en altitude et, submergé par cette attaque ennemie venue d’en bas, lance des appels radio à sa tour de contrôle. Quand l’apprentie estime avoir passé son brevet de pilotage, elle laisse aller le dirigeable et libère une place dans l’aérogare. L’aviateur se couche sur le dos dans les nuages, l’aileron en position de décollage. Juliette enfile un bonnet au copilote et prend place à son tour dans le cockpit en s’insérant doucement sur le siège du conducteur. Le Fokker s’enfonce dans la tranchée tandis que son maître pose les mains sur le tableau de bord pour mieux gouverner le Cirque Volant, empoignant fermement les ballons de cuir et poussant un grondement de bombardier. Les acrobaties de ce raid aérien commencent par une chandelle suivie d’une vrille. Le pilote casqué observe les cocardes qui font des loopings au-dessus de lui et embrasse ardemment les deux petits soleils. L’ange à la couronne enflammée poursuit son vol en rase-mottes sur la terre accidentée, poignardée par le canon de la DCA qui n’en finit plus de tirer des coups en l’air. Les gants posés sur ses fesses envoient une fusée de signalisation patrouiller son hangar arrière. Mais il est clair que l’escale sera de courte durée. Les ailes du biplan tremblent, l’aiguille de son altimètre devient folle, l’aéronaute est saisi d’un vertige et perd le contrôle de son appareil. La haute voltige se termine par un écrasement explosif. L’homme se retrouve le cul au sol, les lunettes engluées, étourdi et nauséeux. Il a perdu le duel. Son adversaire soupire en le survolant une dernière fois. Après s’être relevé péniblement, il laisse tomber son parachute plein de cambouis sur les pâquerettes. Il reprend sa veste en cuir de mouton et vide les lieux. Nos regards se croisent. Il jure comme un mécanicien et file vers la nef de l’ascenseur. J’attrape mon parapluie en vitesse. Juliette trône toujours toute nue sur son cumulus nymphus. Je referme bien la porte derrière moi. *** - 2-C - CINÉMASCOPE
Si j’ai toujours voulu être millionnaire, c’est pour pouvoir voyager dans le confort absolu. Le Concorde, le Ritz, Chez Régine, le luxe, quoi. Pas pour me retrouver dans un hôtel de second ordre comme celui-ci. Mais bon, ma femme ne veut pas attendre d’être riche pour faire du tourisme. Je ne peux pas la blâmer. La chanceuse, elle dort à poings fermés. Moi, je déteste me coucher tôt, mais le décalage horaire est difficile. Demain, elle sera en forme et moi, j’aurai du mal à suivre. On me traitera encore de grognon. Sauf que je ne peux pas me plaindre. Ma pauvreté, ou ma bonne fortune, m’a mené droit à cette chambre mal entretenue. Parce que voyez-vous, derrière cet affreux tableau, j’ai trouvé un petit trou. Tout petit, c’est vrai, probablement le vestige d’un clou disparu. Par ce petit œil-de-bœuf, eh bien, je peux voir la chambre voisine. Et devinez ce qui se passe là-bas! Pendant que ma douce moitié est dans les bras de Morphée, ma douce voisine est dans les bras d’Errol Flynn... Les projecteurs s’allument. La vedette et son sourire éblouissant font une entrée remarquée. Dans une mise en scène exagérée, l’homme se débarrasse de son costume et se mire dans l’écran de la penderie. On coupe ensuite à la star, nue et frémissante, qui attend dans sa loge drapée de blanc. La femme attend les directives du caméraman, qui la rejoint rapidement en lui disant " action! ". L’actrice se retrouve face à un gros plan de la caméra. Elle post-synchronise le mouvement de ses lèvres avec la perche à son qui lui est tendue pour mieux brouiller l’écoute et brouter les couilles du micro. Le premier rôle râle pendant qu’il se fait cadrer le sous-titre. La séquence se termine quand la script-girl est satisfaite de la dureté du grain de l’image. Le cascadeur s’installe alors sur le plateau de tournage, tendant son oscar à l’accessoiriste, qui le recouvre d’un zoom protecteur. L’assistante s’assoit en plongée sur la chaise du réalisateur et commence un lent fondu enchaîné. Le montage devient ensuite plus nerveux, les prises de vue du kinescope se succèdent et la trame sonore passe de mono à Dolby stéréo. Le directeur photo s’empare de la paire de doublures qui emplissent son objectif et superpose un baiser censurable sur les petites lanternes magiques. Le mixage des fade-in et des fade-out s’accélère encore, le perchiste fait des bruitages complexes, il transpire sous les réflecteurs et commence à perdre le foyer. Les mains de l’homme empoignent les péplums de la comédienne et enfoncent un doigt dans l’envers du décor, histoire d’ajouter des effets spéciaux à son long métrage. Mais le scénario s’achève, le moment du climax approche et la diva reste au temps des films muets. Les intertitres défilent de plus en plus vite et l’interprète masculin, bousculé par la continuité, vide sa bobine en criant. L’étoile soupire et se retire du cadre. Le frère Lumière s’extrait de la toile de projection, déçu de ce développement négatif et de la piètre qualité de sa représentation. L’homme laisse tomber sa lentille salie et déclame un générique final vulgaire pendant que son métrage se raccourcit. À l’arrière-plan, un nouveau personnage fait son apparition dans l’interstice de la porte mal fermée. Il sourit bêtement. Des dialogues inintelligibles sont murmurés, le comédien grognon sort pour de bon et le deuxième rôle ramasse un accessoire oublié là durant la scène précédente. On ne fera pas de remake de ce navet. *** - 2-D - ROCK & ROLL
Roch est à peine parti qu’on cogne de nouveau à la porte. J’aurais voulu sortir de ma cachette pour me délier les jambes. Pour tout dire, le plancher sous le lit est un peu dur pour le dos. Bah, je profiterai du prochain entracte. " Entrez! " fait Juliette. Un homme entre avec assurance dans la chambre. Tiens, c’est Robert. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu. Il joue encore à la vedette. Il n’a pas changé, celui-là... Son entrée sur scène est digne d’un concert d’Elvis. Il se pavane en enlevant sa veste de cuir et en jouant du pelvis pendant qu’il exhibe son micro. Un bref coup d’œil au miroir, pour admirer la belle pochette de son album et hop, il saute dans le studio d’enregistrement. Sa groupie l’attend, bouche bée. Il lui présente le manche de son banjo, qu’elle empoigne pour y jouer quelques gammes avant de l’avaler de la tête à la caisse. Le rockeur raï une mélodie simpliste au rythme des accords plaqués sur ses cordes sensibles. Le solo terminé, la guitariste délaisse son instrument et invite son partenaire à la rejoindre dans l’amphithéâtre. Le chanteur se couche sur le dos, la guitare pointée vers les projecteurs. Après avoir mis un réverbérateur sur la barre de tension de son idole, Juliette couche son tambour sur le trépied et entame un couplet familier. Bercé par cette ballade, le parolier met la main sur une paire de grands succès, qu’il s’empresse de couvrir, de reprendre et de remixer. Avide de les ajouter à son répertoire, il avale goulûment les deux boutons de l’amplificateur en faisant osciller son aiguille dans la console. Le batteur continue à marteler ses peaux tandis que la chanson grimpe dangereusement au sommet des palmarès. Le rappeur cherche ses mots, il n’est plus capable de suivre son musicien qui s’emballe dans une improvisation hors de contrôle. Posant ses mains sur les cymbales arrière de son accompagnatrice, l’interprète commence à pianoter et finit pas envoyer un doigt dans le jack de sortie pour enrichir cette compilation. Mais avec le refrain qui se répète sans arrêt, le séquenceur s’échauffe, les claviers se désaccordent et l’hymne de l’homme tire à sa fin. Sous le regard d’un public indifférent, le haut-parleur résonne dans le tube et crache ses décibels métal-hurlants. L’écho de cette coda est enterré par un soupir atonal qui refroidit la salle. L’artiste maudit abandonne la scène en laissant tomber l’étui de son instrument, m’arrosant à nouveau d’une ovation chaleureuse mais gluante. Alors que sa contrebasse redevient un petit violon, Robert hurle des bêtises. Il tombe nez à nez avec Roch et roule des yeux. Une fois que ce dernier a repris le parapluie oublié, le duo repart en claquant la porte. Voilà un spectacle bien raté. *** - 2-E - TOUT LE MONDE EN VOITURE!
Ce pauvre Roch, il faisait pitié en quittant ma chambre. Je constate qu’il ne s’est pas amélioré avec le temps. Barbara n’est pas difficile, en tout cas. Il faudra que je lui parle de la contre-performance de son amant. Alors que je me penche pour échanger quelques mots avec ma copine, cachée sous le lit, voilà qu’on cogne à la porte. Ce doit être Robert, toujours aussi précoce. " Entrez! " lui dis-je. Et le voilà qui fait son apparition, fier comme un coq. Il se pavane un peu, se déshabille en vitesse et admire sa silhouette dénudée devant le miroir. C’est Marc qui va apprécier le spectacle! Robert me sourit à belles dents, exhibant sans retenue le chemin de fer qui traverse sa bouche... Le convoi arrive au quai. J’ouvre grand mon guichet buccal et composte méticuleusement son billet rose. La marchandise prend du tonnage sous les soins contrôlés de mon tchou-tchou et la pesée du tramway dans mon wagon-restaurant fait siffler le cheminot. Une fois le bagage bien enregistré, je laisse aller la micheline et invite l’aiguilleur à se coucher sur le remblai, le pylône bien dressé. J’installe un tender sur sa locomotive et pose avec entrain mon compartiment de voyageuse sur le passage à niveau. À califourchon sur le rail, je teste les essieux de la voiture tandis que je fais danser mes butoirs au-dessus de son visage. Il empoigne mes balises et embrasse les clignotants. Le train-train se poursuit alors que le lorry fait marche avant et arrière dans ma gare de triage. Le mécano aiguille son boggie en accélérant, on sent qu’il s’emballe. Le fourgon s’enfonce dans mon tunnel avec fougue, le front ferroviaire du chauffeur se couvre d’embranchements secondaires. Le poinçonneur s’empare de mon arrière-train et caresse mes banquettes alors qu’il est en train de traverser l’étroit couloir de ma première classe. Il place une éclisse dans ma crémaillère qui se resserre. Ce caténaire envoie une décharge dans mon débarcadère. Mais alors que je commence à apprécier le paysage qui défile, le wagonnet perd le contrôle et commence à dérailler. Le châssis vibre, les portières claquent, les attelages se défont et l’Orient-Sexpress arrive à destination. Le wagon-citerne prend de l’erre, bifurque et crache sa fumée dans un tohu-bohu emboucané. Sous mon viaduc, le TGV se retire, honteux de pas avoir respecté son horaire d’arrivée. Il quitte le wagon-lit en se débarrassant de son ballast. Tandis qu’il prépare son départ, l’omnibus croise le monorail précédent, revenu chercher un abri oublié plus tôt. Il fait crier son klaxon en disparaissant, suivi de près par le petit tortillard. La prochaine fois, je prendrai l’avion. *** - 3-A - ÉCHEC ET MATELAS
Les deux gars viennent de quitter la chambre de ma voisine, qui reste sur sa couche comme une suzeraine arabe. Je me demande si elle attend quelqu’un d’autre. Un coup d’œil dans mon lit confirme que ma femme dort d’un sommeil profond et innocent. J’avoue être tenté. Ma Sophie ne semble pas portée sur la chose ces derniers temps. Surtout quand on est en voyage. On dirait que ça l’inhibe. Moi, je ne me sens pas inhibé. Et si j’allais contempler cette voisine de plus près? Sophie n’y verrait que du feu! Après tout, il faut bien s’éclater de temps en temps, non? C’est ça, voyager. En marchant sur la pointe des pieds, je contourne Sophie et quitte la chambre. Je cogne doucement à la porte d’à côté. " Entrez! " Je suis nerveux mais je garde le sourire. La rousse hausse un sourcil : " Je ne vous connais pas, mais vous êtes le bienvenu. Faites comme chez vous! " Elle remarque mon alliance mais ne réagit pas. Je joue dangereux, mais le risque, ça m’excite... J’enlève mes atours. La dame sourit et me fait signe de passer à l’attaque. Je commence par une ouverture classique : je m’avance vers sa case blanche pour tester ses défenses. Je mets le pied sur une pièce gluante oubliée par un joueur précédent. Je glisse et tombe dans la gueule de la louve. La reine éclate de rire devant mon gambit manqué mais je contre sa défense en adoubant comme un champion le petit pion de son croupion d’une bouche avide mais stratégique. J’aligne ma langue dans sa diagonale et longe la ligne de ses lèvres libidinales. Même la défense Evans ne la sortira pas de ce faux pas. " Pièce touchée, pièce jouée ", je me dis en maîtrisant ma maîtresse en début de match. Après avoir léché son grand échiquier, je lui demande de se retourner. Elle fait le grand roque sans protester et me présente son grand fessier. J’enfile la défense Latex et prend les derrières dans cette partie de fesses. Je l’enfourche en fourchette et parcours en profondeur sa colonne bien dégagée. Mon adversaire se cabre bien haut pour mieux contrôler mon fou en fianchetto. Pour ne pas changer mon plan de match et mater cette chatte mal léchée, je lance des charges cavalières sur le champ de bataille, visant un championnat rapide et sans équivoque. Hélas, la joueuse est coriace! Les échanges équitables de cette équitation le deviennent de moins en moins, ma monture court plus vite que moi, mon chronomètre se vide. J’espère une promotion, seulement mon roi est en prise, je suis coincé. Je tremble, j’essaie en vain une feinte, j’aimerais faire durer la partie, neutraliser cette pièce récalcitrante et la mettre en échec à son tour. La bataille est rude, mes diversions se heurtent à une stratégie à toute épreuve. Encerclé dans une dangereuse volupté, face à une ennemie invulnérable, je tente désespérément de la clouer, visant une nulle, mais je suis assailli de coups forcés et je sens que je vais perdre le tournoi. Mon roi est pat, alors je fonce pour me sacrificier. Je meurs dans un mat étouffé, terrassé dans la position du cavalier par ma redoutable rivale. La croupe en l’air, son altesse aux belles fesses se retourne et me lance un regard déçu. Mon style était intéressant, semble-t-elle dire, mais mon exécution manquait de brio. Le noble jeu n’est pas pour moi, je devrais m’en tenir au damier. Je laisse tomber mon bouclier souillé et repars la mine basse.
*** - 3-B - GLOBE-TROTTER
Il est là à reluquer par son petit trou depuis plusieurs minutes. Il croit que je dors. Évidemment, il croit toujours que je dors. Quand il appelle sa maîtresse, quand il regarde ses films de fesses, quand il revient tard de ses soirées d’ivresse. Le voilà qui quitte la chambre. Où va-t-il? On a une grosse journée, demain. Il sera encore fatigué et grognon! Je profite de son absence pour me lever et jeter un coup d’œil dans ce petit judas qui le fascine tant. Ah, je comprends, maintenant. Cette fille est jolie, avec ses cheveux roux, sa peau laiteuse et son corps élancé. Et elle n’est pas tellement habillée, non plus. On cogne à sa porte. Elle répond avec un soupçon de surprise dans sa voix : " Entrez! ". Un type ouvre la porte et... bordel! Voilà mon Nicolas, un sourire niais aux lèvres. Il entre en essayant d’avoir l’air confiant. La fille hausse un sourcil : " Je ne vous connais pas, mais vous êtes le bienvenu. Faites comme chez vous! " Eh bien, ça, c’est la meilleure! L’hôtesse remarque l’alliance de mon mari mais ne réagit pas. Et mon homme, tout excité, décide d’aller voir du pays en avançant vers le lit de la guide... Arrivé au pied du Mont Blanc, Nic met le pied sur un artéfact et fait un glissement de terrain, atterrissant le nez dans les tropiques écarlates. La terre d’accueil rit aux éclats devant cette visite inattendue. Ignorant la Malaisie, le géographe organise un exploration orale de la lave brûlante du volcan. La visite du Triangle des Bermudes débute par un survol des falaises lippues et se poursuit dans la crevasse des Pays-Bas. La langue étrangère se lance ensuite à l’assaut du rocher de Gibraltar comme une vague déchaînée, entamant une violente érosion érotisante de ces terres sensibles. Tandis que le visiteur polit le pôle avec vigueur, la contrée est secouée de tremblements de chair. J’avoue que ce relevé topographique du delta voisin n’est pas sans me titiller le point cardinal. Puis, après avoir bien goûté la cuisine locale, le diplomate demande un renversement du gouvernement. Obéissante, la planète fait une rotation et présente une vue panoramique de sa mappemonde. Marco Polo recouvre sa péninsule d’une couche d’ozone et se lance à la colonisation du Golfe Sexique. L’ambassade ouvre ses portes à la visite du dignitaire. Nic nique la chaude Martinique et fornique en poussant des râles ethniques. Les vagues du Pacifique chantent au rythme des excursions scéniques de mon homme, qui plaque ses mains sur les deux hémisphères épidermiques. La province fait émerger ses terres pour mieux absorber la longitude du voyageur. Les montagnes se déplacent avec grâce et déboussolent le compas qui explore leurs cavernes. Magellan commence à avoir le mal de mer. Le fjörd se fait bouillant, mon cartographe en perd le nord. Cette confédération tire à sa fin, il est temps de faire la révolution et de se séparer. Grondant comme le tonnerre, le Vésuve explose dans le ventre de sa patrie, frémissant sous la force du raz-de-marée. La région annexée, toujours à quatre pattes, se retourne vers son envahisseur essoufflé et lui lance un regard déçu. L’aventure touristique n’est pas pour lui, semble-t-elle lui dire. Nicolas se débarrasse de sa tenue de voyage, qui éclate sur le sol étranger, et s’exile, le regard bas.
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