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Patricia Posadas
MARJORIE STONEHENGE
Roman - Extrait
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PROLOGUE
C’était l’autre jour. Ma patronne m’a fait appeler. Je devais aller la voir à son bureau, le plus vite possible. Affaire urgente. Je ne vais jamais dans son bureau. C’est le chef qui la rencontre d’habitude. Ça ne m’a pas plu, mais j’ai obéi. Comment faire autrement, hein? Elle m’a dit que je devais aller au Musée Stonehenge, qu’on m’y attendait, qu’on avait des choses importantes pour moi. Tout en me parlant, elle ne cessait de me regarder, comme si elle me voyait pour la première fois. J’étais très mal à l’aise. Je n’aime pas me faire remarquer, encore moins par elle, parce qu’elle m’impressionne beaucoup trop. " Y comprenez-vous quelque chose, Schwartzschild? ", qu’elle m’a dit. Moi, j’ai cru qu’elle se moquait de moi. C’est vrai que je ne suis pas une lumière, comme disent les gens à l’entrepôt, mais je ne suis pas vraiment bête. Tout ce qu’il me faut, c’est du temps pour comprendre et pour dire ce que j’ai à dire... Mais tout le monde est toujours pressé... Je n’ai pas su ce qu’il fallait répondre. Et puis je n’avais pas envie de lui parler de moi. Pas envie de me rappeler, non plus. Tout ça, c’est du passé. Le passé est souvent encombrant, vous ne trouvez pas? " Je suppose que je n’ai pas le choix et que je dois vous donner un congé, qu’elle a ajouté. Je ne vois pas comment je pourrais refuser cette demande. " Elle brandissait la lettre qu’elle venait de recevoir, qui me concernait et qu’elle semblait ne pas vouloir me donner. Je voyais le beau papier, un papier qui devait coûter drôlement cher, d’après moi, avec l’en-tête officiel et une signature de ministre, en bas, à l’encre noire. " Il est rare de nos jours de recevoir encore de telles épîtres, vous savez. Il faut travailler dans un musée, je suppose, pour avoir envie de perdre autant de temps. Ce n’est pas votre avis, Schwartzschild? " Je n’avais pas d’avis. " Je ne sais pas ce que l’on me veut, que j’ai répondu finalement. — Du bien, qu’elle a dit. Enfin, c’est ce que je crois comprendre. Prenez la semaine, mais pas un jour de plus. Quand j’engage du monde, c’est pour le voir travailler. N’oubliez pas que vous n’êtes pas indispensable. Comme je le répète souvent, il faut se rendre nécessaire si l’on veut survivre. C’est que j’ai des engagements à respecter et des responsabilités autrement plus importantes que celles de ces conservateurs. — Je peux rester si vous préférez " que j’ai dit, en espérant qu’elle accepte. Mais elle n’a pas voulu. Elle a dit que lorsque ces gens-là donnaient un ordre, on obéissait, un point, c’est tout. Elle a rangé la lettre dans un tiroir, puis ç’a été comme si je n’existais plus, je veux dire que ç’a été comme d’habitude. En sortant de son bureau, son secrétaire m’a donné un papier qui justifiait mon absence et ma sortie de l’enceinte de travail avant l’heure. Il m’a semblé qu’il me regardait à son tour avec curiosité, cherchant à comprendre la raison pour laquelle la patronne m’avait fait l’honneur de me recevoir, pourquoi elle me donnait, à moi, un congé exceptionnel d’une semaine complète. Cela faisait longtemps que je n’avais plus entendu parler de Marjorie Stonehenge ni de la Fondation où, petit garçon, on m’emmenait prier devant le Mausolée sacré. Il y avait toujours tellement de monde, là. Maintenant, tout ce qui se rattache à cette époque me semble flou. De toutes façons, je crois que j’aurais préféré ne plus en entendre parler. La dernière fois que j’ai prié à la Fondation, c’était il y a trente-cinq ans. Environ. Je me rappelle bien comment tout avait été mis sens dessus dessous en un seul jour ou presque. Quelle catastrophe! Je me souviens de ça, oui, de cet immense scandale qui avait tout fait voler en éclats : la religion, le gouvernement, la façon dont on vivait, dont on priait, dont on pensait. Ç’avait été une crise terrifiante qui nous avait fait peur à tous. En un seul jour ou presque, tout ce à quoi on croyait, paf, c’était foutu. Plus rien. Notre Dieue, c’était rien du tout. " Notre vie, avait dit ma mère, n’a jamais été rien d’autre qu’un immense canular. " Canular, ça veut dire farce, qu’elle m’avait expliqué. Il y a trente-cinq ans, tout le malheur est parti de là, de la Fondation Stonehenge. Mais tout avait commencé là aussi, plus de cent ans auparavant. Je ne sais rien de la Fondation. Comment elle a commencé. Qui l’a créée. Ce qui s’y passait. Ce qui est arrivé pour qu’elle devienne le plus grand centre religieux de la planète. Un centre religieux qui a, pendant la plus longue période de paix jamais connue, rassemblé tous les humains, ou presque. Combien de fois m’avait-on répété tout cela? Une femme était venue. Une femme y avait vécu. Puis y était devenue Dieue. C’était ainsi que maman l’écrivait. " Alors, le monde moderne qui se laissait engloutir par l’hypertechnologie et qui connaissait cette angoisse désespérante de l’absence d’âme, s’était épris quasi unanimement de cette figure divine apparue si soudainement. Une flamme spirituelle s’était allumée, brutalement, embrasant le monde. Et cet embrasement fut fondateur. " Enfin, je ne fais que rapporter là les paroles de ma mère. Elle les a si souvent répétées que je m’en souviens encore. Tout avait changé, dit-on. Tout. Les rapports entre les hommes et les femmes pour commencer. Mais, à la vérité, je ne peux pas vraiment dire ce qui a changé et comment. Je n’ai pas beaucoup d’instruction et je ne connais rien à l’Histoire. Mais je crois possible ce grand changement puisque moi-même j’en ai connu un, lorsque ce terrible scandale a éclaté. J’avais huit ans. Cette Dieue, cette messie invisible, était souvent " visitée ". Elle a eu de nombreux enfants, des filles toutes semblables, qui devenaient les prêtresses des temples que l’on a construits aux quatre coins du monde en Son honneur. Moi, j’ai connu cette époque. Je croyais que mon âme existait et que j’étais, moi aussi, une part de la divinité. C’était ce que m’assurait ma mère. Mais je n’étais pas parfait, qu’elle ajoutait toujours. Ma mère dirigeait l’école des filles de Dieue de notre ville. Toute sa vie, toutes ses forces, tout son amour, tout son courage et le travail qu’elle abattait, tout cela était pour Elle. Pourtant, ma mère était très malheureuse parce qu’elle n’avait jamais eu de fille. Une fille qu’elle aurait offerte à Dieue. Une fille qui serait devenue Sa servante. Si nous allions si souvent à la Fondation, c’était entre autres parce qu’elle pensait arriver à mieux La convaincre de lui envoyer une fille en venant Lui dire sa prière dans l’oreille ou presque. Je crois que j’ai été très heureux et que nous avons vécu dans un monde qui allait bien. Même si maman était parfois très triste, moi, j’étais heureux. J’avais un père, une mère, l’école où je m’amusais bien, et j’aimais beaucoup prier avec maman. Et puis soudain, nous avons tous connu le malheur. Un jour, la porte du Mausolée s’est ouverte. Le sas qui d’habitude filtrait l’air n’a pas fonctionné. C’est ce qu’ils ont dit après. Alors, à ce moment-là, il paraît que Dieue a voulu sortir, qu’Elle est entrée en contact avec l’air et que là Elle S’est mise à enfler, à gonfler comme un ballon, puis qu’Elle a commencé à hurler et puis qu’Elle S’est tordue de douleur et puis qu’Elle S’est écroulée en un petit tas et que ç’a été la fin. Les fidèles qui étaient là et qui priaient ont eu peur. Des responsables sont arrivés. Ils ont voulu faire quelque chose. Mais ils ne savaient pas quoi. Et là, les gens sont entrés dans le Mausolée. Alors on a découvert ce qu’Elle était, notre Dieue. Rien. Une expérience scientifique. Un clone. Rien d’autre que cela. Dans une boîte étrange, gisait la copie conforme de la divinité qu’ils venaient de voir mourir. Elle était belle comme l’autre et morte, bien morte. Il paraît que beaucoup de gens ont cherché à cacher tout ça. Ils ne voulaient pas que le monde apprenne ce qui était arrivé, mais ça n’a pas été possible, pas du tout, et tout a éclaté. Moi aussi, à ce moment-là, j’ai eu peur. Tout ce qui avait été mis en place, même si c’était bon, les gens n’en voulaient plus. Maintenant, la poussière est retombée, comme on dit, mais par moments on dirait que la terre tremble encore. Au début, la Fondation est devenue une zone interdite. Personne n’avait le droit d’y aller. Les dirigeantes ont été accusées d’avoir comploté contre l’humanité. Elles ont été exécutées et tout le monde a pu voir leur exécution à la télévision. Beaucoup de gens ont été envoyés en prison et tout a changé. Ma mère est morte au début des événements. Quand elle a appris la vérité sur Dieue, elle n’a pas supporté l’idée d’avoir adoré un canular et elle s’est donné la mort. C’est ce que m’a dit mon père. Mon père... Il était très silencieux avant, avant que tout cela n’arrive. Et puis, après la mort de ma mère, il s’est mis à parler, sans arrêt. Comme une inondation, il envahissait tout l’espace avec ses paroles incessantes. Il disait qu’il avait besoin d’expliquer avec des mots à lui comment il était, qui il était. Il me disait qu’il cherchait la définition de l’être introuvable qu’il était. Il me racontait avoir été un homme invisible et que, maintenant, il fallait qu’il se dépêche de se révéler avant de redevenir invisible. Sans doute qu’il ne s’est pas assez dépêché parce qu’il a disparu un jour et moi, je me suis retrouvé dans un centre pour orphelins où on m’a formé pour le travail que je fais depuis toujours : emballeur. Aujourd’hui, je trouve que tout va bien. C’est sûr que ce n’est plus comme quand j’étais petit, mais c’est bien, c’est calme. Et une chose est certaine : je n’aime pas me rappeler tout ce qui s’est passé. Quand je suis arrivé au Musée Stonehenge, ça fait trois jours maintenant, j’ai été accueilli par une femme très élégante, qui sentait très bon. Je ne me souvenais plus de la beauté de l’endroit, mais la montagne était, je crois, encore plus belle que dans mon souvenir. J’ai eu envie de pleurer et sans doute que je l’aurais fait si la femme ne m’avait pas pris par le bras pour que je me dépêche. On m’attendait. Ils étaient cinq ou six, je n’en sais plus rien. J’étais bien trop intimidé et je n’osais regarder personne. Ils ont dit que mon ancêtre avait bâti cet endroit. Que c’était lui qui avait tout fait. Tout. Et ils ont insisté sur le tout. Ils ont dit qu’ils avaient décidé de rendre publique leur découverte, mais qu’ils croyaient devoir prévenir les descendants, avant. Ils avaient entrepris des recherches et découvert que j’étais le seul héritier. Ils m’avaient convoqué pour me remettre mon héritage. Il ne fallait pas que je m’attende à de l’argent. Rien de ce qui se trouvait là n’était monnayable, car tout appartenait à l’État, mais ils tenaient à me remettre une copie des documents qui leur avaient permis de comprendre ce qui s’était passé. " Après les avoir lus, qu’ils m’ont dit, peut-être préférerez-vous changer de nom. Nous attendrons votre décision avant de rendre tout ça public. " Voilà trois jours que je suis là, à lire et relire. Je ne comprends rien à ce qui est écrit. C’est pour ça que je vous ai demandé de venir. S’il vous plaît, est-ce que vous pourriez lire ces cahiers qu’on m’a donnés et m’expliquer ce qu’ils signifient? Prenez votre temps, mais pas trop, parce que je dois retourner au travail le plus vite possible.
*** LE DOUTE
(premier cahier) *** Cette journée-là, ma fille est revenue à la maison dans un état d’excitation peu commun. Depuis qu’elle allait à l’école, non, depuis que nous vivions ensemble, le déroulement immuable de nos journées n’avait été perturbé qu’à de rares occasions : une cérémonie en l’honneur du départ d’une cohorte de mères, événement connu et annoncé longtemps à l’avance, ou encore une séance de réflexion décidée toujours à la dernière minute, mais jamais vraiment imprévisible. Aucune de ces interruptions de notre routine quotidienne n’avait réussi à provoquer en ma fille, tout comme en moi-même, un énervement pareil à celui qu’elle a manifesté en cette fin d’après-midi. Depuis treize ans que je m’occupais de Jenifer, nous n’avions jamais fait, dit ou pensé autre chose que ce que nos devoirs de fille et de mère nous ordonnaient de faire, dire ou penser. Nous vivions dans un monde où l’ordonnance des jours nous entraînait toutes et chacune, sans que nous eussions à nous poser la moindre question. Tout était simple alors, et j’aimais cette simplicité jusqu’à ce que les choses se mettent à bouger d’elles-mêmes. Chaque jour, je me suis levée, paisible, et décidée à glisser mes gestes dans le chemin de l’habitude. Du matin jusqu’au soir, le même jour se répétait. Et ma vie me semblait un refrain tranquille, que j’aimais, car je savais pourquoi je me levais, pour qui et à quoi je servais. Je le sais toujours quoique ma certitude n’ait plus la même force : quelque chose d’infiniment dangereux a attaqué ma foi et malgré tout ce que j’ai entrepris, je n’ai rien pu faire pour lutter contre ça. Pourtant, quel que fût ce doute qui me rongeait, je n’ai pas oublié un seul instant le rôle qui était le mien en ce monde. J’étais une mère à qui une fille avait été confiée. Il n’existait pas à mes yeux de tâche plus précieuse. Comme Jenifer passait la majeure partie de sa vie à l’école, depuis qu’elle avait trois ans, il me restait à moi le devoir de la nourrir, de la vêtir, de veiller à son repos, à son hygiène. Toutes mes journées étaient scandées par le rythme des repas que je lui préparais avec application, calculant pour chaque jour et selon les occupations qui seraient les siennes — compétitions, examens ou cours normaux — les calories, les vitamines, les kilojoules nécessaires à son tonus physique ou psychique. Nous prenions rarement nos repas ensemble. En général, je lui apportais un plateau dans son bureau, son domaine, et j’attendais, debout à côté d’elle, qu’elle eût fini, m’assurant à la fois qu’elle ne manquait de rien et qu’elle mangeait bien tout ce que je lui apportais. Quand elle avait terminé, je remportais le plateau à la cuisine, et s’il y avait des restes, je recommençais mes calculs afin d’ajuster le repas suivant en fonction des manques ou des surplus accumulés. Plantée à ses côtés, j’espérais toujours qu’elle me parlerait, qu’elle me raconterait quelque chose qui se serait produit au cours de sa journée, mais ses confidences étaient aussi rares que lapidaires et lorsqu’enfin elle m’adressait la parole, c’était bien souvent pour m’annoncer son programme du lendemain afin que je pusse en tenir compte lors de la préparation de mes menus. Aussi, lorsque Jenifer est entrée dans ma cuisine, comme ça, sans crier gare, lorsqu’elle s’est mise à me parler comme elle l’a fait, à un rythme fou, si fou que je ne comprenais rien à ce qu’elle me disait, j’ai eu peur, oui. Une catastrophe était arrivée, voilà ce que j’ai pensé. Et j’ai cru que cette catastrophe avait quelque chose à voir avec moi. Elle arpentait le carrelage rouge de la cuisine à grands pas vifs et saccadés, ses bras dessinaient des moulinets, sa bouche tournait dans son visage, sa voix montait, descendait, si criarde que j’ai cru en perdre l’ouïe. Ses yeux brillaient, ses joues étaient en feu, elle m’offrait un spectacle d’une nouveauté si grande que j’en suis restée bouche bée, incapable de dire ou de faire quoi que ce soit. Je ne doutais pas de la gravité de ce qu’elle voulait apparemment m’annoncer et cette seule idée paralysait toutes mes facultés. Que savait-on? me répétais-je affolée, que savait-on de moi? Mais en découvrant l’espèce de joie qui colorait ses joues de rose, le sourire qui transformait ce visage que je n’avais plus vu sourire depuis si longtemps, tant les études absorbaient Jenifer, je me suis rassurée un peu. J’ai pris le temps alors d’observer ce spectacle rarissime de cette toute jeune fille pour une fois vive et impétueuse, pour une fois joyeuse et spontanée. Mais, comme l’excitation croissait en elle d’une manière, m’a-t-il paru, exponentielle, mes habitudes de bonne mère ont repris le dessus. J’ai voulu qu’elle s’assoie, qu’elle respire un grand coup. Elle devait boire et manger, ce n’était pas bon de s’exciter ainsi le ventre vide, et comme j’avançais vers elle la collation que je venais tout juste de lui préparer en prévision de son retour, elle a explosé tout à coup. Alors, sa colère, sa première colère, et la dernière aussi, la seule colère de sa vie est montée en flèche au zénith de notre haute cuisine et l’a illuminée de ses rougeoiements hallucinants. Jenifer, debout à côté de la chaise qu’elle venait de renverser en se levant et qu’elle a envoyée promener d’un grand coup de pied, vacillait au milieu de la pièce. Elle était elle-même la flamme qui l’habitait. Tout son corps crépitait d’excitation et de rage. Elle, si petite, si effacée d’habitude, si posée et sage... Oh non, ce n’était pas ma Jenifer. Elle m’effrayait et me fascinait. Elle criait, propulsant ses mots en avant d’elle comme s’ils étaient des armes offensives et ça explosait de toutes parts dans la cuisine, dans un beau carnage décibélique. Ses mots, furieux, incisifs, je le sentais, cherchaient à traverser mon corps, à s’engouffrer dans ma tête, à exploser mon cerveau, à fracasser les limites de ma compréhension, parce qu’à ce moment précis, elle était persuadée de ma totale incapacité à la comprendre. Ce qui était très vrai. " Tu ne m’écoutes pas! D’ailleurs, tu n’écoutes jamais rien. Et écouterais-tu que tu n’entendrais pas. Plus bornée, plus stupide que toi, je ne connais qu’une autre mère. Tout ce à quoi vous êtes capables de penser, penser, tu connais ce mot? c’est de nous faire à manger, de nous envoyer dormir et de vérifier nos selles, voir si notre système digestif fonctionne bien. Pourtant, tu vois, moi, j’ai cru que tu étais différente, un peu mieux que les autres. Oui, j’ai eu cette faiblesse-là de le croire. Mais non! C’est impossible. Une mère, c’est une mère. Y a rien à y changer. Je viens t’annoncer la nouvelle la plus importante de toute mon existence, et toi, qu’est-ce que tu fais? Tu m’écoutes? Non. Tu te dis : Le chocolat va refroidir! Et tu veux me le faire avaler, ton chocolat, parce que c’est la seule chose qui compte à tes yeux. " Je ne comprenais pas ce qu’elle disait, c’était vrai, pourtant j’avais écouté et entendu même, d’ailleurs je n’étais pas certaine qu’il y eût une différence entre les deux choses, en tout cas je ne la voyais pas, mais ma fille savait ce qu’elle disait. C’était vrai que les filles et les mères n’évoluaient pas dans le même univers, qu’elles n’avaient pas du tout les mêmes préoccupations, mais si nous tentions parfois, nous, de leur parler de ce que nous étions ou faisions, elles ne nous faisaient jamais l’honneur de nous faire part de leurs propres réflexions. Et voilà que brusquement elle arrivait et se mettait à me parler, mais si vite et si fort que, oui, je ne comprenais rien. " Je ne sais pas t’écouter, Jenifer, parce que tu ne me parles jamais. D’ailleurs, jamais personne ne nous parle à nous, les mères, tu savais ça? Quand tu me parles, c’est pour me demander l’heure à laquelle on va manger, comme si ce n’était pas toujours à la même heure, ou alors tu veux savoir ce que j’ai préparé. Mais à part ça, Jenifer, depuis que tu vas à l’école, tu ne me dis jamais rien. — À quoi ça servirait, hein? En fait, je vais te dire, je me demande même pourquoi vous savez parler et pourquoi on vous a appris à lire et à écrire. — Parce que toutes les semaines, nous devons remplir des rapports sur vos activités et sur les nôtres. Et puis, il faut bien qu’on puisse vous interroger lorsque vous tombez malades. On en a besoin pour fonctionner. — C’est tout à fait ça. Tu n’es rien d’autre qu’une fonction et je suis venue vers toi, aujourd’hui, en pensant que tu étais autre chose : un esprit pensant. Je n’en reviens pas de m’être ainsi égarée dans mon jugement. Il faudra que je m’interroge là-dessus. Et que j’en parle à ma professeure titulaire. Je ne suis pas comme d’habitude, aujourd’hui. Mais que veux-tu, tout ça c’est à cause de la nouvelle que j’ai apprise. " Notre vie auprès des filles nous a appris à ne jamais leur répliquer, à ne jamais tenter de les remettre en question ou de faire valoir nos points de vue. Tout ce qu’on espérait, c’est qu’elles continueraient à nous penser indispensables et qu’elles manifesteraient de temps en temps leur considération en nous adressant la parole. Mais nous savions pertinemment que même alors, notre droit de réplique se limitait au minimum. J’ai repris le visage de mes habitudes. J’ai de nouveau correspondu à ma fonction et à ce qu’elle croyait savoir de moi. " J’aimerais tellement savoir ce qui est arrivé. Je comprends que c’est important. Est-ce que tu peux me le redire? Mais, s’il te plaît, parle doucement, parce que je suis lente dans ma tête. " Voilà, en faisant la bête, j’ai trouvé les mots justes, à temps. Elle m’a souri et sa colère a disparu aussi vite qu’elle avait levé. De nouveau, elle a arboré cet air extasié, à la limite du niais, que je ne lui connaissais pas. " Tu te rappelles, commença-t-elle, que je préparais des examens ces derniers temps? — Oui, mais tu es toujours en train de préparer des examens. — C’est vrai. Cependant, je dois t’avouer qu’on se doutait qu’il s’agissait de quelque chose de plus, quelque chose de très important. La manière dont on nous a incitées à nous préparer le plus sérieusement du monde à ces épreuves, qui se sont déroulées sur une période inhabituelle de quatre semaines, je te le rappelle, nous a clairement fait comprendre que des décisions importantes seraient prises à la lueur de nos résultats. Nous en discutions entre nous et nous étions toutes d’accord sur le fait que nous devions travailler plus que jamais. Tu te rappelles Charlotte? — La dernière fillette qui a été jugée? — Pas " jugée ". Elle a été purifiée, sauvée. Il est étrange que je sois obligée de te le rappeler. Eh bien, je la connaissais bien. Son bureau était à côté du mien. Elle a senti toute l’importance de ces épreuves et ça l’a fait paniquer. Maintenant on sait pourquoi, n’est-ce pas? — Alors, tu étais au courant de ses difficultés? — Un peu, oui, elle m’en avait parlé. — Qu’est-ce que tu lui as dit? — Qu’il fallait qu’elle en parle avec sa professeure titulaire. — Elle l’a fait? — Non. Je ne sais pas pourquoi. Elle aurait dû. — Alors toi, tu n’as rien fait pour l’aider? — J’ai fait ce que j’avais à faire. — C’est-à-dire? — Rien. Mais quand j’ai vu qu’elle trichait, alors là, j’ai été obligée d’intervenir, tu comprends bien. Je l’ai dit à ma professeure titulaire qui s’est occupée du reste. — Mais Jenifer, tu te rends compte...? — Bien sûr que je me rends compte... Quelle indécence... Tricher quand tout le monde travaille si fort. Tu ne crois pas? — Oui, je le crois .... " Pouvais-je dire autre chose? Comment oser expliquer à Jenifer ce que je ressentais véritablement et combien ce qu’elle m’apprenait me bouleversait au plus profond de mon être de mère. Cette enfant, que je connaissais depuis toujours, n’était pas ce que j’avais imaginé qu’elle était. Je la découvrais dans toute sa dureté pure et mon sang s’est glacé d’effroi. J’ai décidé de taire mes doutes devant elle, à jamais. — En tous cas, moi, j’ai étudié, n’est-ce pas? — Oh, oui, Jenifer, tu as étudié... — Et les résultats ne se sont pas fait attendre. Ce matin, les notes étaient affichées au tableau, tu sais, sous le préau. Et mon nom et mon numéro de matricule apparaissaient tout en haut de la liste. Moi, Jenifer, je suis celle qui a réussi avec le plus haut taux de succès toutes les épreuves imposées. C’est moi qui ai accumulé le plus grand nombre de points. Jamais une élève de l’école n’a eu un tel résultat. Mais ce n’est pas tout! — Ah bon? " J’aurais peut-être dû la féliciter, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Nous n’avions ni l’une ni l’autre l’habitude des démonstrations. En fait, qu’elle eût réussi ses examens faisait partie d’une logique à laquelle nous devions toutes nous plier : agir, toujours, au mieux de nos possibilités et, si cela se pouvait, non seulement dépasser tout le monde, mais nous dépasser nous-mêmes, chaque fois un peu plus. Et Jenifer appliquait cette maxime avec une ardeur et un zèle hors du commun. " J’ai été convoquée par la Directrice. " Cette annonce qu’elle m’a lancée froidement à la tête m’a affolée. Personne ne rencontrait jamais la Directrice à moins d’une faute grave, à moins d’un crime contre la collectivité. Je me suis levée, me suis rassise aussitôt, pour me relever encore. " Quoi? Quoi? " ai-je répété sottement, l’air hagard, n’osant demander à Jenifer de poursuivre par crainte de ce qu’elle allait m’apprendre. Sincèrement, cette fois, j’ai cru être perdue. Et c’est avec l’énergie du désespoir que j’ai joué encore la carte de l’innocence en tentant de détourner l’attention sur ma seule fille. " Mais, pourquoi? Qu’est-ce que tu as fait? " Jenifer, qui avait observé ma panique avec un détachement ironique, a répondu à ma question par un grand éclat de rire, qui a eu le pouvoir extraordinaire de m’apaiser aussitôt. Si Jenifer riait, elle qui ne rit jamais, je ne devais pas m’inquiéter, pas encore, pas tout de suite; toutefois, devant tant de nouveauté, je me méfiais. Je m’attendais au pire. " Je n’ai rien fait de mal, si c’est cela que tu crains, bien au contraire. Voyons, réfléchis : nous subissons des examens, je suis la première, la Directrice me convoque, fait unique, pour quelle raison à ton avis? Pour me punir? Je t’en prie... J’ai fait que je suis la meilleure, tout simplement et en toute modestie, tu sais. J’ai fait que je suis douée et que j’ai toujours travaillé très dur. Elle m’a fait venir parce qu’elle avait une grande nouvelle à m’apprendre. Ma professeure titulaire était déjà là et c’est elle, d’ailleurs, qui m’a parlé. La Directrice ne m’a pas dit un seul mot, mais de temps en temps, elle hochait la tête et elle me regardait, tu sais, avec ce regard si particulier qu’elle a parfois. J’ai appris que depuis un an environ le Comité de l’École avait mon dossier entre les mains et que mes résultats scolaires étaient soigneusement consignés, puis analysés. Lors de ces examens, je me suis particulièrement distinguée, mais on s’y attendait. Ça n’a pas été une surprise, cela confirmait tout ce qu’elles savaient de moi. Mais c’est en évaluant ma dernière production écrite qu’elles ont trouvé la preuve ultime qu’elles désiraient. Nous devions élaborer une réflexion personnelle à propos de notre civilisation. C’était une manière de mesurer ce que chacune d’entre nous avait retenu et compris de l’histoire de notre collectivité. D’après ce qu’on m’a dit, ma rédaction, d’une qualité exceptionnelle pour une fille de mon âge, ressemblait déjà à un essai, c’est-à-dire que je faisais plus que résumer l’histoire et décrire ce qui était, je faisais aussi une véritable analyse en profondeur de notre monde. Elles n’ont plus eu aucun doute à propos de ma douance, une douance notée, observée et suivie depuis des mois. Et la Directrice a décidé, avec l’accord du Comité d’École, que j’étais tout à fait prête pour passer au niveau supérieur, même si je n’ai que treize ans. — Mais Jenifer... — Attends, laisse-moi finir, ce n’est pas tout. Je ne t’ai pas dit dans quelle école elles ont dit qu’elles allaient m’envoyer. Tu ne devines pas? Non? On m’a inscrite dans l’école la plus prestigieuse de toutes : on m’envoie à l’ERHN. — L’ERHN? Qu’est-ce que c’est? — Tu ne connais pas? Non, c’est impossible, tu connais. L’École de religion et d’histoire nouvelles, ça ne te dit rien? — Oh oui, oui, bien sûr, tu as raison. — La meilleure de toutes les écoles supé-rieures, celle où l’on envoie les futures directrices, les futures prêtresses, celle encore où, dit-on, sont formées les grandes prêtresses, mais ça, ce ne sont que des rumeurs. C’est une chance exceptionnelle pour moi. Seules des élèves triées sur le volet peuvent y entrer. Ma vie entière, à partir d’aujourd’hui, n’est plus la même : ce que je suis, ce que je serai, même ce que j’ai été prend un autre sens maintenant. J’ai devant moi quinze à vingt ans d’études avant mon premier recyclage, et ces années, je vais les passer dans la meilleure école qui soit. J’étudierai sous l’égide de professeures chevronnées. Je disposerai de centres de recherche ultradocumentés, de bibliothèques spécialisées, d’une richesse dont je n’ai pour l’instant aucune idée. Je ne peux pas te faire le compte ni le décompte de tout ce qui m’y attend. Depuis que je suis sortie de ce bureau, je ne suis plus la même. Dans ma tête, ça ne fonctionne pas comme d’habitude. Est-ce que tu comprends ce que ça signifie vraiment? Très vite, au bout d’un an ou deux, on m’accordera des fonds afin que je puisse poursuivre des recherches de haut niveau. Je ferai des voyages d’études, j’écrirai des articles qui seront publiés. Je deviendrai, comme toutes les étudiantes qui sont passées par cette école, une autorité en la matière et, dans quelques années, dans les cours d’histoire ou de religion des classes préparatoires, on me citera, moi, Jenifer. J’aurai même droit à un nom entier. Je choisirai mon matronyme avec soin, tu peux en être certaine. J’ai d’ailleurs déjà une ou deux petites idées à ce sujet, mais ça va dépendre du domaine que je choisirai, la religion ou l’histoire. J’ai encore tout le temps d’y penser, non? Tu ne crois pas? Je ne sais pas si tu réalises ce que cette nouvelle veut dire pour toi? Le sais-tu? " J’étais trop soufflée pour lui répondre. La nouvelle avait noyé mon entendement. Ma fille a poursuivi sur sa lancée dévastatrice. — Très bientôt, tu vas enfin connaître la délivrance. Moi, là-bas, je serai totalement prise en charge. Tous mes besoins seront comblés : nourriture, soins corporels, tout quoi. À l’ERHN, on ne vit plus en cellule familiale, mais en ruche. C’est merveilleux, tout simplement merveilleux… Je ne suis pas certaine que cela soit vrai. Pas certaine du tout. Est-ce que je suis réveillée? Peux-tu m’assurer que je ne suis pas en train de rêver? ... Tu m’écoutes? " Je l’ai regardée, bouche ouverte, avec, sans aucun doute, un air plus stupide qu’effaré : j’étais affolée. Ça allait trop vite pour moi. Les informations avaient déboulé les unes après les autres et je ne ressentais pas ce que j’aurais dû ressentir. Mon inadéquation m’a effrayée. Cela m’a paru une preuve de plus, un signe supplémentaire de cette chose qui s’était installée en moi ces derniers temps et qui détruisait ma vision du monde. Mais je devais me reprendre. Je devais m’adapter. Jenifer, avec raison d’ailleurs, attendait que je manifeste un enthousiasme que j’étais bien loin d’éprouver. Pourtant, afin de ne pas la décevoir, j’ai tenté de répondre à sa demande. J’ai bafouillé de banales félicitations, les mêmes que celles que je lui servais d’habitude. Je n’ai pu cacher ma froideur, la difficulté que j’éprouvais à accepter ce qu’elle me disait. " Qu’est-ce que tu as? m’a-t-elle demandé enfin avec une sécheresse de ton qui m’a encore plus inquiétée. On dirait que ça ne te fait pas plaisir du tout. — Non, non, je suis très heureuse, très fière aussi. C’est juste que je dois assimiler. Tout ça va trop vite pour moi. Si je comprends bien, on va bientôt nous séparer, c’est ça? " Elle a acquiescé avec vigueur. " Je ne m’y attendais pas. C’est trop tôt. Je ne suis pas prête. Je ne me sens pas prête. — Tu as eu tort de ne pas t’y préparer. Une mère ne doit pas oublier sa destinée. J’ai tout de même treize ans, m’a-t-elle lancé à la figure comme s’il s’agissait du bout du monde, et tout le monde sait que l’état de mère est un passage dans l’existence, un moment en attendant ; personne ne peut désirer s’éterniser dans ce rôle médiocre et transitoire, dans cet arrêt de l’évolution de l’être alors qu’un futur extraordinaire nous attend. On ne peut pas vouloir rester une mère! — Si on peut. Moi, je suis fière d’être une mère, surtout la tienne. Quant à ce futur extraordinaire dont tu me parles, eh bien, je n’ai aucune idée de ce qu’il sera. Le sais-tu toi? Non, n’est-ce pas! J’y ai souvent pensé. Mais j’ai eu beau faire, beau chercher, beau prier, je ne sais toujours pas ce qui nous arrive après la cérémonie des adieux. Et tant que je ne le sais pas, que veux-tu, j’ai peur, Jenifer. " Tout en parlant, et sans m’en rendre compte, je m’étais approchée d’elle. La peur me faisait trembler et je m’étais accrochée à sa robe. J’aurais voulu la prendre dans mes bras. Je sentais ce désir inhabituel m’envahir et, bien que j’en connusse toute l’indécence, j’étais trop perturbée pour réaliser ce que je faisais. Jenifer, d’un geste brutal, m’a repoussée. " Tu vas aller là où nous irons toutes lorsque nous aurons cessé de remplir les fonctions qui nous sont imparties, a-t-elle énoncé froidement, avec cette morgue propre aux filles. Mais elle ne m’apprenait là rien de nouveau. — Il est facile de parler calmement de la fin quand on est au début de son cycle. Je ne peux pas afficher la même assurance que toi parce que je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. Tu es si savante, Jenifer, que tu pourrais peut-être m’expliquer, toi... — Non, je ne le peux pas. Ce que je sais, c’est ce que tu sais, ni plus ni moins. Notre société est transparente, elle ne cache rien, et notre univers est conçu en fonction de notre intérêt individuel et collectif. Que tu aies peur signifie que tu doutes et que tu doutes est totalement, mais alors là totalement injustifiable. Pour les mères, le futur est simple, et c’est sa simplicité même qui en fait toute sa beauté. Tu vas avoir la chance d’accéder au cœur des choses plus tôt que prévu. Tu vas rejoindre le centre de l’univers, là où se crée et se transforme cette énergie qui donne à notre monde une telle vitalité. Tu vas devenir une partie de cette énergie, de cette lumière, de cette force qui régit le monde. Tu ne devrais pas avoir peur mais hâte, hâte de rencontrer enfin le plus grand mystère, la plus belle révélation du monde. — Non, je n’ai pas hâte, pas du tout, parce que je ne comprends pas ce que ça veut dire. Je connais tous les mots que tu viens de prononcer, on m’a appris tout cela, mais ce que ça signifie, je n’en sais rien. Peut-être parce que c’est trop tôt, ne crois-tu pas? Peut-être que ce n’est pas encore vraiment mon temps? Je crois que c’est ça, ça arrive trop vite, je n’ai pas eu le temps de m’y préparer... On n’atteint pas le cœur des choses comme ça. Si je ne suis pas prête, je peux rater mon coup. Tu imagines, si je me trompais de chemin? Si on se trompait, si tu n’étais pas aussi douée qu’on le croit, si... " Jenifer s’était raidie. J’ai compris que je l’avais blessée — quoique " blessée " fût un terme trop fort, je n’avais pas sur elle un si grand pouvoir. Elle était plutôt froissée, à mon avis, dans son orgueil de première de classe. " Il est vrai que cette nouvelle a quelque chose de brutal pour toi, mais que veux-tu, tu as eu une chance que beaucoup doivent t’envier, celle d’avoir une fille douée et qui a toujours travaillé. En fait, tu es privilégiée puisque, plus vite que prévu, tu vas pouvoir mettre un terme à ce travail répétitif et débilitant qui est le tien depuis que l’on m’a confiée à toi. — Mais mon travail n’est ni répétitif ni débilitant. J’apprécie la charge qui m’a été donnée. J’ai toujours trouvé gratifiant d’avoir à m’occuper de toi et de la maison. J’honore cette vie, Jenifer, je m’y suis dédiée. Tout ce qui a pu me manquer jusqu’à présent, c’est peut-être, quelquefois, d’être plus proche de toi, de mieux comprendre qui tu étais, ce qui t’arrivait... J’aurais souhaité que l’on échange plus. — Pour quoi faire? Pour connaître des moments aussi désagréables que celui que je suis en train de vivre là? Non, merci! Je suis venue te parler et regarde comment tu réagis! Décidément, on ne doit pas tenter de vous faire comprendre quoi que ce soit. Vous, les mères, vous ne fonctionnez pas sur le même mode que nous. — Tu as sans doute raison. Je ne fonctionne pas comme toi. Je te donne l’impression de me plaindre au moment où, toi, tu connais un tel honneur. Au lieu de me réjouir pour toi, je pense à moi. Je te prie d’excuser cette attitude déplacée. Mais je comprends que l’on va être séparées et je ne veux pas te quitter, pas déjà. Il me semble que tu es encore trop jeune pour te passer d’une mère. Tu as besoin de moi comme, moi, j’ai besoin de toi. " Je ne savais pas ce qu’il y avait dans mes mots, mais ils avaient piqué Jenifer au vif. Elle s’est éloignée de moi comme si j’étais porteuse d’une maladie contagieuse. Quand elle a pris la parole, son visage était un masque rigide. Elle me parlait de très loin, de très haut et, tout à coup, cette immense distance entre nous m’a écrasée. " Je le savais! Je le savais que tu me sortirais des arguments de ce genre, je le savais. " Moi, je ne comprenais pas de quel genre étaient mes arguments. " Vous, les mères, vous êtes toutes pareilles, pourtant je t’avais crue différente des autres. Erreur! Tu devrais lire l’étude qui faite par Marjorie Stonehenge. — Qui est-ce? — Une étudiante remarquable de l’ERHN justement, l’une des premières, une fille douée, comme moi. Elle a surpassé toutes les professeures de l’École. Pendant ses dernières années d’études, elle a élaboré un système de pensée et c’est ce système qui nous régit en ce moment même. Dans un de ses premiers essais, qui portait sur les mères, elle démontre d’une manière étonnante et parfaitement claire que vous êtes une espèce parasite, nécessaire, mais seulement pour un certain laps de temps. Ce temps écoulé, nous devons nous éloigner de vous, et de toute urgence, dit-elle. Elle insiste particulièrement sur le fait que les mères, réalisant qu’elles approchent de l’ultime recyclage, s’accrochent aux filles avec une énergie absurde, donnant l’impression de ne pas comprendre la signification religieuse de cette conversion et, sans doute, est-ce le cas. Elles n’arrivent pas à saisir le sens profond de ce qui est à venir pour elles. Quelques semaines avant que les filles et les mères ne soient séparées, il paraît que, chez ces dernières, certaines d’entre elles affichent un comportement particulièrement révoltant : elles supplient, elles pleurent même, tentant de miner la force, l’énergie, l’intelligence qui animent les filles par le biais d’arguments que Marjorie Stonehenge qualifie d’émotifs. Elle nous explique comment nous protéger des mères, comment les tenir à distance, comment déjouer leurs pièges tentaculaires. D’ailleurs, la lecture de cet essai est obligatoire. On doit en apprendre par cœur certains passages. Mais moi, personnellement, je pensais ne pas en avoir besoin, je pensais que tu étais une mère différente, supérieure aux autres, comme moi je le suis. Je me disais, tout à l’heure, en pensant à toi, que je te devais beaucoup de choses. Il faut croire qu’aujourd’hui je ne suis plus moi-même. Je ne te dois rien. C’est toi qui me dois tout. Sans moi, tu n’as aucune raison d’être. — C’est vrai et j’ai toujours accepté cet état de fait avec reconnaissance. Et je veux encore l’accepter jusqu’au bout, jusqu’à la fin du terme réel qui unit une fille à sa mère. Pourquoi est-ce que l’on veut abréger ce temps-là? Dis-moi, Jenifer, quelle faute ai-je commise pour qu’on t’enlève à moi? — Ça alors, j’en suis complètement renversée. Il aurait fallu que Marjorie Stonehenge te rencontre! Quelle déception! Tu es décidément la mère par excellence : efficace, adéquate, mais bête, hein? Grâce à ta vigilance, que je croyais éclairée, j’ai toujours pu étudier en paix afin d’exceller comme il se doit. Mais toi, tu comprends à tout cela qu’on te punit. Explique-moi la logique de ton raisonnement parce que, de mon côté, je nage en pleine absurdité. " J’aurais aimé pouvoir lui expliquer ce que je vivais; partager avec elle ces incertitudes redoutables qui, depuis le jour où elles ont commencé à se manifester, ont totalement défiguré mon existence. Mais je ne m’en sentais ni le droit ni le courage. Tant bien que mal, j’ai tenté de rattraper mon erreur et de récupérer l’estime de ma fille. " Tu es sévère, Jenifer, mais tu as raison de l’être. C’est peut-être normal de réagir très fort quand on apprend que l’heure du dernier recyclage est arrivée. Je ne sais pas en quoi ça consiste, alors ça me fait peur. L’inconnu fait peur à celles qui, comme moi, passent toute leur vie dans le confort des habitudes. Nous ne sommes pas des aventurières du savoir comme toi et tes semblables. — Il faut avoir confiance, c’est tout ce que je peux te dire. La confiance est la clef de notre univers. Douter, c’est le mettre en danger. J’ai une confiance totale en ce système basé sur la connaissance, la réflexion et le don de soi à Dieue, ce système qui nous a si justement mises au centre du monde, nous, les filles étudiantes. Nous constituons l’énergie savante dont notre société a besoin pour continuer à avancer, à croître. Notre travail intellectuel alimente la machine et ce travail est si bon que la machine, tu le vois, tourne sans heurt et sans accroc. Vous constituez, vous les mères, l’énergie organique qui permet aux filles de grandir et de croître intellectuellement. Même après votre dernier recyclage, vous continuez à veiller sur nous puisque vous devenez une parcelle d’énergie, celle-là même dont nous nous nourrissons. — Mais si je te disais que, parfois, il me semble savoir ce qui arrive lors du dernier recyclage. — C’est impossible, absolument impossible. Personne ne le sait. — Notre réalité est différente de la vôtre, et ça nous donne un regard différent sur les choses. Toi, tu les vois de l’intérieur en quelque sorte, puisque que tu es au centre de ce monde. Moi, je les vois de loin, de très loin, depuis cette zone périphérique où l’on nous a mises. — Parfait! Alors fais-moi part de ton savoir. Éclaire-moi, si tu le peux. Je t’écoute. " Je ne sentais chez Jenifer que mépris et réprobation : elle ne voulait ni ne pouvait m’écouter. Il m’est apparu impossible de lui expliquer ce que je savais, de partager avec elle le lourd fardeau de ma nouvelle compréhension des choses, tout simplement parce que j’ai réalisé le danger qu’il y avait à me confier à elle. Par prudence, par peur de celle avec qui j’avais partagé treize années de ma vie, je me suis abstenue. Au bout d’un long silence, j’ai abdiqué. " Tu as raison Jenifer, je ne sais rien. Pardon d’avoir gâché ta joie. — Il est un peu tard pour regretter. Tu aurais pu y penser avant. — Oui, j’aurais dû. " Je la sentais résolue à me faire payer mon manque d’enthousiasme et la lourdeur des instants que nous venions de vivre. Tout était si parfaitement clair et rectiligne dans l’univers des filles! Tout l’était aussi dans celui des mères et l’a été pour moi, jusqu’à ces derniers temps. J’ai cru, un instant, qu’il était de mon devoir de lui faire savoir ce que j’avais appris sur nous, mais elle ne pouvait recevoir de telles révélations, elle aurait résisté. Elle avait d’ailleurs déjà commencé en me lançant à la figure les propos de cette Marjorie Stonehenge, dont le nom, une fois lâché, a résonné étrangement. Ce nom a jeté dans mon esprit un nouvel éclairage, et l’étrange paysage que je portais à l’intérieur de moi et qui se révélait peu à peu depuis quelques semaines s’est précisé encore un peu plus. Elle s’est apprêtée à quitter la cuisine. Nous avions manqué un rendez-vous important, une occasion qui ne se présenterait plus jamais. Je me suis accrochée au faible espoir de pouvoir, au tout dernier moment, communiquer à Jenifer ce que je savais. J’ai considéré cela comme un devoir. Je l’ai attrapée par le bras juste avant qu’elle ne franchît le pas de la porte. " Jenifer, est-ce que je peux te demander de me promettre quelque chose? — Quoi? — Je préférerais que tu promettes avant. " Elle a repoussé ma main avec force, puis m’a toisée du regard, fière et hautaine. " Il n’en est pas question. Tant que je ne sais pas ce dont il s’agit, il m’est impossible de promettre quoi que ce soit. Je voudrais attirer ton attention sur la manière dont tu essaies de m’entraîner à dire, à faire ou à penser des choses pernicieuses. Ce que tu es en train de faire là est une autre de ces manœuvres obscurantistes contre lesquelles Stonehenge nous a mises en garde. Je peux te réciter le passage qui explique ce que tu tentes de faire en ce moment : Vos mères essaieront par différents moyens de mettre en doute votre monde. Elles vous inonderont d’étranges prophéties. Elles tenteront de tramer autour de vous une épaisseur de mystère et de peur. Elles vous demanderont de faire des promesses, de prêter serment, de taire des secrets qu’elles voudraient vous confier. Refusez de toutes vos forces de vous prêter à de telles manœuvres." © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |