Martin Grange

 

 

LE SALON DU RÊVE

 

Roman - Extrait

 

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Dans nos sociétés en mouvement, les retards donnent quelquefois de l’avance.

Jean-Paul Sartre, Les Mots.

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Écrire, c’est forcer les coffres du souvenir Dans les greniers de l’imaginaire.

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Dans le grand hall d’une aérogare, un homme lit, la vue partiellement voilée par la parfaite oblique d’un homme qui dort, assoupi sur un cours d’astronomie. Dehors, la nuit se déhanche dans le tango rutilant des gyrophares. Le vol zéro trois zéro est reporté. Tandis que l’homme qui lit s’endort, l’homme qui dort s’envole, emporté par le feu des rêves dans le grand réacté des mots...

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Mon nom est Locas.

Le jour où je suis né, je suis monté dans le taxi d’un Dieu amnésique avant d’être largué, par une nuit de pluie d’étoiles, sur le bas-côté de l’Éternité. C’est là que Beaudoin m’a trouvé, errant comme un mot sur les sentiers étroits du papier.

J’étais assis à la terrasse d’un café, sirotant une demi-tasse parmi le demi-monde qui refaisait le monde à demi-voix lorsqu’il s’est présenté: Armand Beaudoin éditeur! dit-il avec le ton gaillard d’un vendeur de Chrysler qui venait de rentrer ses nouveaux modèles dans le showroom.

De Beaudoin éditeur, j’ignorais tout, sinon que la plupart de ses scribes étaient internés, dont le célèbre Jean Simon, auteur d’un best-seller sur la prolifération de voitures roulant avec un phare grillé les soirs de pleine lune.

Beaudoin tira une chaise puis appela le serveur, un garçon pâle et rachitique qui s’amena en pivotant et tournoyant entre les tables avant de se poser comme un cerf-volant à nos pieds.

Deux p’tits blancs, dit-il, en s’épongeant le front d’une rognure de soie usée.

Le crâne nu, le visage rond ponctué d’une moustache épaisse, Beaudoin assume, dans un trois-pièces bien meublé, la tournure solide d’un écueil émergeant des flancs de l’océan.

J’ai lu ton manuscrit et j’avoue que j’ai été très touché quand on a repêché ton père au pied du Quai de la Tortue; c’est le genre de choses qui n’arrivent que dans les livres, dit-il, les yeux noués à la jeune beauté qui venait de s’asseoir à la table à côté.

Beaudoin crut un instant que c’était Anna. Il l’avait rencontrée à la cafétéria des cheminots où il travaillait comme apprenti mécano. Elle venait à peine de débarquer à Montréal lorsqu’elle tomba follement amoureuse de ce bel étalon à l’odeur de cambouis et à la mécanique bien huilée.

Son quart terminé, elle allait le retrouver dans un vieux wagon scolaire où ils s’envoyaient en l’air comme un train fou filant vers une gare de triage.

Beaudoin l’épousa le 18 mai 1963 en la petite gare de Saint-Louis des Ha! Ha!.

Ce jour-là, les invités étaient à peine attablés que l’on se disputait déjà les ragots sur ce couple mal assorti, dont le seul péché fut de téléphoner à Montréal à frais virés.

Si au début ils se comblaient parfaitement en matière de cul, les nuits d’Anna ne furent plus bientôt qu’un long convoi d’insomnies, peuplé de cheminots obscènes et de contrôleurs égrillards qui la prenaient au passage, tel un passereau pris au piège de ses dentelles.

C’est ainsi qu’elle se réveilla un matin enceinte d’un jeune mannequin aperçu en coup de vent dans la vitrine d’une boutique de lingerie féminine de la rue Saint-Laurent. Affolée, elle redoubla de piété, s’employant toute entière à se mortifier sur les prie-Dieu qu’elle érigeait à même les cailloux acérés des voies ferrées pour le rêve mort-né de ses fantasmes.

Puis, un jour, Anna est partie, emportée par la locomotive des rêves dans le roulis des amours portatives, fleurissant les gares du bouquet de son corps comme un tatouage de lèvres sur la peau d’un arc-en-ciel.

Depuis, l’aventure sexuelle n’était plus pour Beaudoin qu’un long colinmaillard où l’on célébrait, dans le subterfuge du moment, des parfums damnants et des dessous aguichants, le triomphe insolent de la chair dans l’exaltation de l’éphémère.

Autant dire qu’il maudissait ce bel après-midi de printemps qui faisait monter la sève dans son cure-dent comme un vieux chagrin dont il ne se remettrait jamais.

T’as pas connu Anna? dit-il en sortant la photo jaunie d’une jeune sylphe aux yeux noirs et avec une bouche à mâcher l’eucalyptus. Elle souriait, étendue toute nue sous le panneau d’un passage à niveau:

Un train peut en cacher un autre

C’est l’histoire de toute ma vie, maugréa-t-il, le regard assombri par le déraillement d’un nuage.

Le serveur posa nos verres puis disparut dans la rumeur sourde des oracles.

Le vin, c’est mystique, dit-il, en caressant le galbe de son verre. Tu vois, quand Anna est partie, j’ai foulé les dalles de toutes les cathédrales, embrasé les chapelles de toutes les églises, prié, le cœur en suaire, le Christ en croix de toutes les Passions avec l’espoir de la revoir un jour! La prière me parut alors aussi futile à percer Son mystère que si j’essayais de me laver le derrière avec un carré de savon de Marseille! Depuis, je prie en canons de muscat et de malaga, en complies de grenache et de syrah, en chapelets de corinthe et de mourvèdre; je prie pour tous ces faux culs qui mesurent la valeur d’une vie au temps mis à franchir la distance entre deux gouffres plutôt qu’à l’espace accordé à leur vertige! Alléluia! clama-t-il en lampant son verre d’un trait.

Beaudoin posa son verre puis, fouillant mon regard du grand vortex de ses yeux troubles, glissa un carton dans le revers de mon imper :

C’est ton invitation pour le Salon du Rêve. Tu vas partager un kiosque entre le Point G et Uranus. Comme ça, avec ta bouille de messie et tes airs de Jésus-Christ, on croira à un christ coincé entre le cul et les astres ...! À moins que t’aies toujours l’intention d’aller chercher les cendres de ta blonde à Paris, renchérit-il, narquois.

***

C’était hier.

J’écoutais des chants sacrés en me demandant si Dieu savait chanter ou si Celui qu’on mesure au long silence entre les étoiles ne tiendrait pas aisément sur une portée de Bach ou de Mozart, lorsque le téléphone a sonné: Armand Beaudoin éditeur! retentit la voix au bout du fil. J’ai lu votre manuscrit...

Mais je dois aller chercher les cendres de ma blonde à Paris, dis-je, en mal d’une répartie qui ferait avancer l’intrigue de ce récit. C’est alors qu’il me proposa sur le champ un contrat assorti de vingt-cinq exemplaires gratuits, bonifié d’une présence assurée au prochain Salon du Rêve.

***

Reims, dis-je, piqué par la désinvolture de son propos.

Reims, Dijon, Paris, et puis? On porte nos morts en nous comme des sépulcres à ciel ouvert! Tu bouffes déjà des chrysanthèmes à la pelle et tu ne t’en rends même pas compte! Bon, il faut que j’y aille, remit-il d’un air excédé.

Beaudoin se leva et disparut aussitôt dans la masse grouillante des promeneurs, comme un bout de phrase inachevée sur l’écran bleu d’un azur cathodique.

Il n’était plus là que je l’imaginais déjà chez lui, transformant les plâtres délavés de ses plafonds en une fresque déchaînée d’orages carabinés, qu’il se surprenait à épier au cas où Anna piquerait du nez à travers les nuages.

Mais Beaudoin n’avait nulle envie de rentrer chez lui, surtout depuis qu’il avait découvert une troisième couille qui poussait comme une courge à la base de son scrotum.

D’une grande nostalgie — ou l’art de regretter ce qui n’a jamais vraiment été — Beaudoin avait lentement dérivé vers le square où jadis il venait reposer ses rêves avec Anna.

C’était un grand jardin peuplé de vieux érables qui, les beaux soirs d’été, venaient tremper leurs ombres dans une fontaine coiffée d’un cupidon pleurant à chaudes larmes dans une vasque aujourd’hui remplie de feuilles mortes.

Rien n’avait changé, pensa-t-il, depuis qu’ils s’étaient voué un amour éternel dans la chaude lumière d’un réverbère aux douces lueurs de poire et d’avocat.

Rien, sinon du souvenir d’Héloïse et d’Abélard, de Tristan et Iseut, de ces jeunes amoureux qui s’attardaient autrefois sur les sentiers ombragés du parc, il ne voyait plus aujourd’hui que de rares couples filant côte à côte dans leur Kanuk.

Ou encore cette maison au bout du square; là où le soleil entrait jadis par une fenêtre, on avait depuis percé une porte afin de mettre le soleil au pas.

Maintenant assis sur un banc de pierre, Beaudoin priait, entouré d’une volée de pigeons dodus qui roucoulaient chaudement en picorant les derniers gravats du jour.

Tout le monde a besoin de prier, ne serait-ce que pour se protéger d’une flambée des loyers, d’une balle perdue entre les omoplates, d’un cancer de la gorge ou de la prostate; du doute, la mère de toutes les vérités...



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