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Mélika Abdelmoumen
LIMA DESTROY & ROBINETTE SPA
(Chroniques Destroy - 1)
Un roman de science-friction - Extrait
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PROLOGUE
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En s’habillant après la douche, Lima Destroy pensait à la jalousie qu’auraient éprouvée les femmes du passé à voir les tenues féminines de son temps. Comme d’habitude, le cri du téléphone l’avait éveillée au beau milieu d’un de ses cauchemars à la James Bond. Elle y figurait toujours comme dans un de ces vieux films de science-fiction. Prise dans un décor spatial fait de matières archaïques (carton-pâte, aluminium, caoutchouc), vêtue d’une minijupe et d’un ciré de plastique blanc et portant de hautes bottes à talons translucides. Cette fois-ci elle s’était trouvée dans un grand lit aux draps de satin argenté, à califourchon sur un bel ennemi à cravate et au torse nu. Elle l’avait partiellement immobilisé, mais il n’en était pas moins arrivé à lui égrener doucement le mamelon gauche, faisant rouler son extrémité entre le pouce et l’index, ce qui eut pour effet, comme toujours, de procurer à Lima un plaisir dangereux pour sa concentration. — Allez, gros mammouth, dis-moi où se cache le docteur Miko! lui avait-elle craché, un peu distraitement. — Mlle Destroy, avait répondu le méchant à l’abdomen rocailleux, ne soyez pas si pressée de mettre fin aux... (lui empoignant la fesse gauche) négociations... Interrompre le doux pincement de son mamelon n’avait pas été, de la part de son huileux adversaire, une décision bien inspirée. Retrouvant immédiatement ses sens, Lima lui avait agrippé les deux poignets et l’avait pour ainsi dire cloué au matelas. Mais l’autre, agitant son bassin de bas en haut avec des mouvements de plus en plus violents, avait fini par la renverser sur le sol, tout juste derrière le lit. Puis il s’était jeté sur elle, la maîtrisant à son tour. Les petites jambes aux bottes translucides s’étaient mises à pédaler dans le vide... — Mlle Destroy, soyez raisonnable! Oubliez ces histoires de Dr Miko... Qu’est-ce qu’une petite créature comme vous pourrait lui faire? Le séduire à mort? Le tuer à coups de charme? Ha Ha Ha Ha Ha Haaaaaa! Il avait appuyé sur un énorme bouton rouge situé sous le matelas. Une armée d’hommes mi-nus aux pectoraux luisants était alors entrée dans la chambre et s’était alignée, prête à recevoir les ordres du maître. — Vous êtes finie, petite. Vous n’avez pas assez d’attraits pour nous éliminer à grande échelle! — Nous? — Nous les mâles, Mlle Destroy! En dépit de ce que vous pensez, nous n’avons jamais changé d’idée sur quoi que ce soit. Paroles meurtrières et ô combien provocatrices! Lima, dégainant de sa botte un long fusil, l’avait pointé directement sur les côtes du séduisant primate. Le coup de feu avait déclenché chez lui une réaction étrange : des glands avaient jailli de sa bouche, heurtant le sol et les murs avec des craquements qui donnaient faim. Pendant que les danseurs à gogo se précipitaient sur leur chef avec des attentions de vieilles tantes, Lima avait fui les lieux à bord d’une navette de secours qui traînait par là. Elle avait échoué au beau milieu de la mer. Elle essayait de s’extraire de son véhicule de fortune lorsqu’elle aperçut un yacht qui passait justement dans les environs — hasard jamesbondesque oblige. À bord, un capitaine en complet lui fit des signes de la main, montrant au grand jour sa dentition immaculée et aveuglante. L’absence de chemise sous son veston laissait entrevoir un tronc imberbe et soyeux. Sans que Lima comprenne comment, il réussit à la téléporter à ses côtés et entreprit de lui caresser du bout des doigts les deux aréoles en parcourant de sa langue le contour de son nombril creux. S’apprêtant à la déguster de plus près il défit, sans avertissement aucun, sa braguette pour en sortir un récepteur téléphonique qui semblait attaché au bas de son ventre. Tandis qu’il la sommait d’y goûter, une sonnerie qui semblait venir d’une boîte de conserve sortit de l’engin. C’est alors qu’elle avait été arrachée à son sommeil. Elle avait répondu au téléphone et entendu hurler la voix nasillarde de Stitch, son équipeur. — Lima? Lima? Vous avez mis du temps à répondre? Tout va bien? — Ahhh... Stitch! Oui, oui. Ne vous en faites pas. Je viens de faire un autre de mes cauchemars rétro. Vous m’avez sauvée de justesse d’une séance de pénétration téléphonique avec un capitaine de bateau du vingtième siècle! Imaginez! — ... — Vous voulez me voir? — Euh... oui, mais Vert lui-même vous veut dans son bureau. Allez-y d’abord et passez ici ensuite. — Mission spéciale? — Ouais! — Et vous ne pouvez rien me dire de plus? — Je n’en connais que la partie qui me concerne. — Mon œil, fit-elle affectueusement. Alors, comme d’habitude, j’y cours. Elle avait raccroché et s’était aussitôt précipitée sous la douche, où elle ne put s’empêcher, toujours sous l’emprise de son cauchemar, de se servir du jet mobile pour finir le travail du capitaine au torse immaculé et à l’engin communicatif. ***
PREMIÈRE PARTIE : PRÉLIMINAIRES ***
I
Le bureau de Vert, Président de la Division Émeraude du Gouvernement Global, se trouvait au vingt-deuxième sous-sol d’une immense bulle métallique et vitreuse. Dans le grand stationnement de l’édifice, Lima remarqua une fois de plus et toujours avec le même malaise le gigantesque écran publicitaire de recrutement des Services Très Spéciaux. Au-dessus de l’immense visage de Lima Destroy elle-même, trônait le slogan des Services : " Séduire pour mieux détruire ", perché sur la perruque rouge feu qu’on lui avait fait porter pour la photo. Sur l’affiche, Lima tenait dans sa main ouverte une figurine à son effigie. Au-dessus de celle-ci, dans une bulle de dialogue aux couleurs vives et enfantines, on pouvait lire : Fais comme ton idole Lima Destroy — deviens gardienne de la paix! Chaque jeune fille ambitieuse de plus de quatorze ans qui soumettra sa candidature recevra en prime une poupée Lima Destroy ! Combattant la nausée provoquée par la descente vertigineuse de l’ascenseur et la vue toujours désagréable de " son " affiche géante, Lima se remémora sa première rencontre avec Vert, qui remontait à la fin de son entraînement. Au cours du rendez-vous qui tenait lieu d’examen final, Vert avait découvert en un tournemain son talon d’Achille : l’égrenage des mamelons. Il avait été conclu qu’en dépit d’un entraînement impeccable et de talents qui défiaient la raison, Lima perdait la concentration et la cruauté nécessaires au succès de ses missions dès qu’une main habile faisait rouler entre pouce et index la pointe de l’un de ses mamelons On inscrivit donc à son dossier que tous les équipements que concevrait pour elle Stitch tiendraient compte de cette faiblesse congénitale. C’est en effet sa mère qui lui avait transmis ce défaut, malgré toutes les manipulations génétiques tentées lors de sa gestation. Ce trait unique avait d’ailleurs coûté la vie à Madame Destroy, qui avait été la meilleure espionne de sa génération. En entrant dans l’unique salle insonorisée du vingt-deuxième sous-sol, Lima constata que Vert n’avait toujours pas changé d’un poil. Depuis qu’elle était entrée dans les Services Très Spéciaux, quinze ans plus tôt, il avait conservé (ou plutôt entretenu!) un visage bien ferme. Immense et rectangulaire, les cheveux gris, longs et cassants, figés dans les airs sous l’emprise d’un vent imaginaire, il dominait la minuscule assistance. Les sièges pivotants sur tige étaient occupés par deux experts gouvernementaux et une grande jeune femme aux longs cheveux bleus, aux seins comme des lubrioles et aux jambes interminables. — Chère Lima, fit Vert avec condescendance, c’est toujours un plaisir. Asseyez-vous là, à côté de votre nouvelle apprentie et coéquipière que je vous présente : Robinette Spa! Aimez-vous si possible, car vous passerez désormais tout votre temps collées l’une à l’autre, dit-il avec un ricanement de vieux rat, fier du sous-entendu. Les deux femmes se toisèrent rapidement. Elles avaient à peine eu le temps d’esquisser un sourire complice que l’un des deux experts prenait la parole. — Mesdemoiselles... (puis se reprenant, avec une familiarité courante à l’espèce) ... les filles, on vous a imposé, à chacune de son côté, une formation intensive sur l’ère des soidisant communications. Vous avez toutes deux fait preuve, au cours de cet apprentissage, d’un mélange de curiosité profonde et de cynisme salvateur. Dans quelques instants, M. Vert vous expliquera l’importance de cette initiation. Mais tout d’abord, mon collègue voudrait s’assurer qu’aucune zone d’histoire de cette époque n’a été négligée. (Pour bien situer le lecteur, il importe de préciser que dans les temps troublés où se déroulait cette aventure, l’art sous toutes ses formes était subventionné, et donc contrôlé par le gouvernement. Ces subsides, cela va sans dire, n’étaient accordés qu’aux œuvres jugées acceptables, et les campagnes médiatiques du gouvernement incitaient le public à n’encourager que les artistes accrédités. Quant à la littérature, son cas avait été réglé par le biais de la célèbre Banque Globale de Productions Littéraires Très Fortement Conseillées.) Ce fut au tour de l’expert gouvernemental numéro deux de prendre le crachoir. Il se leva comme un automate et prit la parole d’une voix monocorde et précipitée, comme si la ponctuation et le besoin qu’ont les humains d’inhaler de l’oxygène lui étaient inconnus. — Voyons voir... Nous vous avons parlé de cinéma postmoderne de livres de musique de communications diverses bref nous vous avons fait découvrir par le biais de diverses manifestations culturelles les rêves et les aspirations de la civilisation occidentale postmoderne ce qui devrait malgré le peu de traces laissées à notre disposition par ce que les êtres de l’époque vénéraient encore plus que la science c’est-à-dire l’histoire vous avoir rendues tout à fait aptes à affronter le défi que notre Gouvernement Global désire vous voir relever car il y va de notre survie... Lima regardait Robinette fixer l’expert numéro deux, complètement éberluée, inondée par ce discours torrentiel et peu compréhensible. Désormais habituée aux rencontres avec les pousse-crayons, Lima était totalement imperméable à leur babil. Elle s’offrit donc le luxe d’examiner son apprentie. Sa pose attentive, sa manière d’écouter les discours masculins les moins déchiffrables avec un mélange d’arrogance et de fausse admiration sciemment mal dissimulée, sa pelli-moulante discrètement révélatrice, trahissaient l’habileté de Robinette à camoufler son côté rebelle derrière la façade d’une jeune fille obéissante. Les jambes croisées et l’intérieur des cuisses de plus en plus contracté, Lima pensa avec une anxiété de fillette aux moments d’intimité qui les attendaient. Quant à Vert, tout empreint du souvenir de l’examen final de Robinette qui n’avait révélé ni talon ni mamelon d’Achille, il se régalait à imaginer ses deux agentes en train de se découvrir l’une l’autre. Ébranlé, il se leva, tenant bien son digicalepin devant sa braguette trop tendue : — La survie de notre société est de plus en plus précaire. Au point que même la présence de Mlle Destroy, dont l’importance au sein de la Division est chose bien connue, ne me semble pas une solution suffisante. Chère Lima, ne voyez nullement dans ces propos l’ombre du moindre doute sur vos incontestables talents... En parlant, Vert se remémorait la fascination presque dangereuse qui l’avait saisi lorsque s’était dévoilé à ses regards le long corps tout en ondes épidermiques de Lima Destroy. Il revoyait avec émoi le dessin de ces rondeurs, qui n’étaient pas sans lui rappeler les imprenables dunes de la Division Bise, où il avait eu à maintes reprises l’occasion de partir en safari. Il poursuivit néanmoins : — Seulement voilà, Lima très chère : bien que vous soyez notre meilleur élément, il me fallait vous adjoindre une partenaire pour cette mission. Hélas, nos troupes, aussi impressionnantes qu’elles puissent être, ne faisaient pas le poids... Un ami qui désire demeurer dans l’anonymat m’a alors parlé d’une nouvelle recrue : Mlle Spa (sourire doucereux à son adresse). Sa formation étant loin d’être complète, nous avons dû accélérer les choses et lui faire ingurgiter la matière (petit rire) à une vitesse encore jamais vue. Pas même par vous, chère Lima. " Mais où cet imbécile veut-il en venir?, se dit Lima en elle-même, il a bien l’habitude de faire des envolées dramatiques qui ne mènent nulle part, mais cette fois-ci il semble authentiquement alarmé. Il a même engagé cette petite en pensant qu’elle pourrait me venir en aide! Pff! " — Robinette a réagi encore mieux que nous le prévoyions, enchaîna Vert, et après son examen final, nous avons compris qu’elle était précisément ce qu’il nous fallait. Il fit alors signe à l’expert numéro un, qui, de son siège, activa la manette du visioprojecteur, faisant apparaître sur le mur la belle tête ébouriffée d’un homme brun au regard pénétrant. — Justin Time. Petit-fils de Kane Kellog, ancien membre de notre gouvernement et initiateur de la Réforme Artistique Globale. Vous n’êtes pas sans savoir que c’est au cours du mandat de Kellog qu’ont eu lieu la modernisation et l’uniformisation des critères de sélection des œuvres d’art susceptibles d’être subventionnées. Kane Kellog est donc responsable de l’apparition d’une nouvelle forme d’artiste, celui qui, en échange de l’argent des contribuables, leur fournit les œuvres qu’ils " désirent " consommer! Bref, ce visionnaire a su faire disparaître le mécénat d’État et a eu le génie de transformer les " contribuables " en " consommateurs avertis "! Robinette hochait respectueusement la tête mais Lima, elle, restait de glace. Vert poursuivit : — Si l’on se fiait aux discours idéalistes de Justin Time, on se mettrait tous à croire que les mesures instaurées par Kellog " ont fait disparaître la liberté de l’artiste ". Comme si l’on était libre quand on ne mange pas! Les deux experts ponctuèrent cette blague douteuse d’un ricanement simien. — Enfin, pour en revenir au vif du sujet, reprit Vert après une trop longue pause, Justin Time est connu pour deux raisons... Robinette se permit d’interrompre : — Il est pratiquement le seul artiste non subventionné de la planète à jouir d’une réputation mondiale, et il a une admiration sans bornes pour les films de l’ère des soi-disant communications, qu’il passe son temps à essayer de dénicher! — Mlle Spa, reprit Vert, votre promptitude et votre efficacité m’impressionneront toujours! (Il se racla la gorge et assena un violent coup de baguette à la figure projetée de Time.) Oui, et la popularité de Time n’est pas loin de nuire à la culture Globale. Sa fixation sur une époque révolue et son obstination à vouloir la répandre ont bien sûr quelque chose de sain. Dans toute société libertaire, une bonne dose d’altérité autorise les citoyens à faire des comparaisons qui, nous l’espérons, leur feront un jour mieux apprécier ce qu’ils possèdent... Mais sous la façade charismatique et idéaliste de Justin Time se cache une nature tout autre. Les agentes que nous avons envoyées en recherche préliminaire dissimulée — et qu’hélas, nous avons toutes dû sacrifier! — nous ont fourni des informations alarmantes sur son identité réelle. Le masque de l’artiste rêveur, contestataire et amoureux de " liberté " cache en réalité un monstre totalitaire et tyrannique qui se prépare... (prenant un air dramatique) à renverser la démocratie! D’une impassibilité froide et troublante, Lima regardait Vert sans broncher, si bien que l’expert numéro un se sentit forcé d’intervenir pour sauver l’honneur de son chef : — Mlle Destroy, fit-il avec une soudaine arrogance, heu, les filles, nous voulons démasquer Time à jamais pour réhabiliter le nom et l’honneur de son valeureux aïeul et montrer aux citoyens qu’ils doivent se méfier des discours anticonformistes... Lima Destroy bondit hors de son siège sur tige. — Encore quelqu’un à assassiner, je suppose! C’est tellement typique de votre part de vouloir couper les têtes qui dépassent! Croyez-vous vraiment que transformer Time en martyr fera disparaître sa cause? Vert se retourna vers les experts qui — les imbéciles! — n’avaient pas prévu la moindre réplique incendiaire à préenregistrer dans son stock de présentation verbale de la mission. (En vérité, malgré les nombreux avertissements de ses conseillers, Vert avait tenu à n’enregistrer que le strict nécessaire dans sa mégabit cervicale, comptant comme toujours sur ses capacités d’improvisation et ses aptitudes mentales innées.) Il servit donc à Lima une réponse tout ce qu’il y a de plus mathématique : — Chère Lima, nos sondages indiquent clairement que l’artiste Justin Time est un phénomène isolé et qu’aucun partisan de sa cause n’a le panache, les fonds ou le talent nécessaires à la poursuite de ce combat utopiste. Sans compter que seul quelqu’un qui jouit d’une telle popularité peut manipuler à son aise l’opinion publique et réaliser son désir inavoué de mettre à bas le gouvernement. Si l’on coupe la tête du serpent, les filles, je vous accorde que son corps sera secoué de soubresauts, mais il ne reprendra sûrement jamais vie. — Quelle perte!, se contenta de répondre Lima en décochant une dernière œillade à la superbe tête de Justin Time; Vous et vos manies de mettre à mort les beaux spécimens... et de faire de moi votre instrument! Elle se leva et, avec une infinie douceur, empoigna l’avant-bras de Mlle Spa. — Venez Robinette. On va aller pleurer son sort au bar de mon bloc-logement. Avec un sourire aussi timide que complice, Robinette Spa se laissa entraîner vers la porte par sa nouvelle partenaire qui, par une dernière bravade à un Vert de plus en plus excité, lança : — J’attends impatiemment les documents habituels, Vert. Vous pourrez les livrer vous-même au gymnase de La Teigne. Il doit nous recevoir, Mlle Spa et moi, chez lui, au lever du soleil, afin de s’assurer de notre efficacité et de notre résistance comme tandem... Si vous voulez nous affronter par la suite, sentez-vous libre. Nous vous résisterons avec plaisir. En entendant le violent claquement de la porte vitrée, Vert sut que la nuit serait pénible. © LES ÉDITIONS POINT DE FUITE www.pointdefuite.com |