Laurent Chabin

 

 

CAVEAU DE FAMILLE

Roman - Extrait



 

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Troisième manche


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La belle

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Mon premier amant.

Il a bon dos, mon premier amant! Je ne sais pas ce qu’ils conspirent, tous les deux, le Bonose et cette fiotte de Félix. Comment est-ce qu’ils ont pu y croire, à ce Zatska chargé de tous les vices, celui qu’il faut faire disparaître? Il y a pourtant belle lurette qu’ils avaient disparu de ma vie, ces crapauds, Zatska le premier, et Félix ensuite.

Zatska, ça me revient, maintenant. L’homme à la moto. Un petit con prétentieux et infatigable. C’était le ciné permanent. Bonose me l’envoyait à toute heure du jour ou de la nuit et il se cachait dans un coin pour mater à son aise. Une discrétion d’hippopotame. Je l’entendais souffler comme un phoque à quinze mètres de là. Mais j’avais intérêt à y mettre du cœur, sinon, le soir, c’était la dérouillée assurée. Alors j’y allais de mes cris et de mes soupirs. Son et lumière, Broadway, la grande comédie. Ça devait être un fils de famille, ce Zatska. Propre sur lui, avec des calbuts griffés et des senteurs de cocotte. Est-ce qu’il payait ou est-ce qu’il était payé? Ça ne faisait pas une grosse différence pour moi et je ne me posais même pas la question. Et même maintenant. Simple anecdote.

Il a disparu comme il était venu. Suite à une petite farce. Il commençait à me gonfler, Zatska. Son gros défaut, c’était celui de la plupart des hommes. Il ne pouvait pas s’empêcher de parler. Non content de me bourrer des heures durant, il fallait qu’il commente. " Et là, tu la sens? C’est bon, hein! " Allez, encore un coup. À quatre pattes. Comme ci, comme ça, vas-y, tire, pousse, suce, enfonce, ouvre, ferme, écarte, serre... Sans arrêt. " Ah, tu me sens mieux, là, hein? " Si je le sentais! Évidemment, que je le sentais, il puait l’eau de Cologne! Tu suces? Évidemment, que je suçais! Quand je l’avais au fond de la gorge et ses deux mains serrées comme un étau derrière ma tête, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre? Jouer de l’harmonica? Non, non! Relâche! Pause! Enculez-moi tout ce que vous voulez, mais en silence! Pitié pour mes oreilles! On coupe le son! On envoie la doublure! Alors, un soir, j’ai raconté à Bonose que j’étais enceinte. Ça m’était déjà arrivé, bien sûr. Plusieurs fois. Manque de précautions. Et pourtant à l’époque c’était risqué. Il valait mieux être vache que fille-mère, comme ils disaient. Pour les vaches, au moins, il y avait le vétérinaire. Tandis que pour les filles, il n’y avait personne, tout juste une vieille sorcière. C’est dire le genre d’artisanat. Rustique. Les faiseuses d’anges, ce n’était pas les compagnons du tour de France. Mais enfin, c’est ce qui m’était venu à l’idée à ce moment-là, pour avoir un moment de répit. Mauvaise pioche! Ça l’a rendu fou furieux, le Bonose. Il s’était mis en tête que ce n’était pas un accident, mais un piège monté avec Zatska, un complot pour tenter de lui échapper, mais que je me faisais des illusions si je pensais pouvoir un jour mener une vie bourgeoise avec ce morveux suffisant, que tout ça, ce n’était pas pour moi, que je n’étais qu’une petite morue, une salope insignifiante, et qu’il était mon seul salut, ma seule famille, lui, monsieur Bonose!

Pour ça, ma seule famille, je m’en étais un peu rendu compte. Le droit de vie et de mort, il avait sur moi, Bonose. Le père tout puissant. Après mon petit séjour chez les Thénardier du fond du trou du cul de la campagne, où il m’avait mise à mûrir en attendant que j’aie l’âge, il m’avait vite ramenée à la maison. C’était lui mon passé, mon présent et mon avenir. Qu’est-ce que je n’avais pas inventé là, avec cette histoire de me faire engrosser en rêvant d’ailleurs improbables. Brusquement, il voyait sa chose lui échapper, son gagne-pain filer avec l’ange rebelle. Tout son petit monde qui lui glissait entre les doigts. J’avais déjà vu Bonose en colère, ça ne m’impressionnait plus, mais là, il avait fait fort. Le soir même, Zatska disparaissait à jamais. Qu’est-ce que l’autre lui avait raconté, de quoi l’avait-il menacé, je ne sais pas, mais rien d’agréable, sûrement. Et Zatska, disparu. Oublié.

Ce que je n’ai jamais oublié, par exemple, c’est la trempe mémorable qu’il m’a flanquée cette même nuit. C’est aussi la dernière fois qu’il a profité de mes faveurs. C’est vrai que j’étais une aubaine, la seule mineure sur laquelle il pouvait s’acharner sans craindre de représailles de personne. Il n’allait pas se priver. Il aimait ça. Alors, après m’avoir laissée brisée sur le carrelage, le sang pissant par le nez, il a encore trouvé le moyen de bander et de me fourrer à la Vandale, comme d’habitude. Trois minutes. Mais après c’était fini. À l’âge où d’autres rêvent encore de bisous dans le cou, moi j’étais devenue une vioque, une crotte, un débris. On a déménagé pas longtemps après, on est allés s’enterrer je ne sais pas trop pourquoi dans cette baraque triste, très loin de là, dans un coin où quand le ciel n’est pas gris, c’est parce qu’il fait nuit. Pourquoi si loin? La peur que Zatska revienne, peut-être.

Les mois suivants ont été les pires. C’est qu’effectivement j’étais enceinte! Pas une plaisanterie! Des envies de vomir du matin au soir, mal aux reins, mal au ventre, mal à la tête, mal partout. Sans intention déterminée, au départ, j’ai dissimulé. Je lui avais dit, quand Zatska était parti, que c’était juste une blague, cette histoire, un petit mensonge bénin, pour qu’on me fiche la paix un instant. Il n’y a pas cru, j’ai l’impression. Entre les coups qui me pleuvaient dessus et ceux que l’autre, dedans, commençait à me flanquer dans le ventre, je me sentais vraiment passer au laminoir. Et, petit à petit, un doute m’est venu. De qui pouvait-il être réellement, ce lardon? De Bonose, ou d’un de ces innombrables michetons qui n’avaient fait que passer? Je n’en savais rien. Je n’en sais toujours rien. Ça ne m’intéresse pas de savoir. Mais je m’étais mis dans l’idée que ça ne pouvait être que de Bonose lui-même. C’était vraiment trop cocasse. La photo de famille que ça ferait! Quelle farceuse j’aurais pu faire! J’ai laissé faire. Et quand il a été trop tard, trop tard pour les aiguilles à tricoter ou la pompe à vélo, je lui ai craché le morceau, à ce gros porc. Son fils, son fils à lui, je lui ai dit. Je le lui préparais sur mesure. Joli cadeau! Qu’est-ce qu’il en ferait, hein? Il nous accouplerait pour vendre les portées à un cirque, il le ferait empailler pour le mettre au-dessus de la cheminée, en face du piano? Ou bien il attendrait qu’il soit mûr pour changer son fusil d’épaule et lui défoncer le troufignon? Il pouvait bien me rouer de coups, Bonose, je serrais les fesses. Je lui gardais bien au chaud, sa progéniture. Je la lui garderais jusqu’au bout. Encaisser, je savais faire. Pendant des années j’en avais pris plein ma gueule, plein mon cul. Je pouvais bien morfler encore quelques mois, je n’en étais plus à ça près.

Et c’est comme ça qu’il est arrivé, Félix. Une petite merde. Je l’ai chié au bout de huit mois, à la maison, toute seule dans le noir. Il a été le dernier type à me passer entre les jambes. Mais je peux quand même dire que c’est lui, au bout du compte, le seul que j’aie jamais vraiment senti passer!

***

Ça faisait au moins dix ans qu’il avait disparu, Félix. Pas trop tôt. Dix-huit ans à nourrir cette espèce de larve, à le torcher, à laver ses draps et ses slips sales. Dix-huit ans, il a tenu, dans cette vie qui n’en était pas une. Et puis il est parti comme ça, un jour, sur un coup de tête, et on ne l’a jamais revu. Quelle mouche l’avait piqué, tout d’un coup? Fierté de mâle? Monsieur voulait aller faire sa vie ailleurs? Monsieur voulait se prendre en charge, comme un grand? Bonne idée! Bon vent! Dehors!

La scène avait été assez vaudevillesque. Tu vois ça d’ici. Les trois personnages principaux sont dans le salon. Lever de rideau. Félix attaque. Il veut des sous. Tout le monde a de l’argent de poche, pas lui. Évidemment, il ne fout rien de ses dix doigts, ce crétin! À cinq ans, à dix ans, à dix-huit, il a toujours eu le même passe-temps: poser son cul sur une chaise et attendre que ça vienne. Rien ne vient, bien sûr. S’il veut du fric, il n’a qu’à aller en chercher. C’est ce que lui répond Bonose, d’ailleurs, dans le rôle du père offusqué par tant d’impertinence. Et l’autre, mal lui en prend, qui lui dit que ce n’est pas une vie, qu’on lui fait mener, que c’est indigne, que ce n’est pas comme ça qu’on traite ses enfants... Bonose, il saute sur l’occasion, tu penses! Ses enfants! Tu n’y es pas, mon petit. Ni père ni mère! Deux coups dans l’eau! Il a un certain don pour l’improvisation, le vieux. Il te m’invente aussitôt une sœur morte en couches suite aux assauts d’un voyou fugitif et violeur, et voilà ce pauvre Félix affublé d’une nouvelle famille sortie d’un chapeau. Il a l’air fin. Il se met à pleurnicher, à chigner comme un gamin. À son âge! Ça n’empêche pas Bonose de le foutre dehors, puisqu’il veut faire le malin. Et pour être un peu plus crédible, il lui agite sous le nez une vieille pétoire sortie de je ne sais quel magasin d’antiquités. Et allez, un de moins.

Pas entendu parler de lui pendant des années. Est-ce qu’il était parti faire le tour du monde, ou est-ce qu’il avait simplement échoué à deux rues de là? Pas la moindre idée. De toute façon, ça ne fait aucune différence. Ici ou ailleurs, où qu’on aille, on se retrouve au même point, ni plus vieux ni plus jeune. Pas plus avancé. On a usé des semelles, c’est tout. Oublier cette vie sordide? Ça ne s’oublie pas, la vie, surtout quand elle est sordide. Tu peux toujours essayer de lui tourner le dos et aller voir comment ça se passe ailleurs, elle te rattrapera toujours. Elle reste collée à tes basques. Tu peux courir vite, rien ne sert de courir, elle a de l’entraînement, pas toi; elle t’a mordu aux fesses et elle ne lâchera prise que quand on te mettra dans le trou. Ça, tu peux en être sûr. Tourne autour du pot tant que tu voudras, tu finiras toujours par tomber dedans.

Félix, je ne sais pas dans quoi il est tombé. Dans rien, sans doute. C’est une espèce d’axolotl. Une larve perpétuelle. Jamais parvenu à l’état adulte. Bonose est un vilain singe dénaturé; mais Félix, plutôt une sorte de batracien pas fini. Combien de fois je l’ai surpris, du coin de l’œil, quand je m’endormais dans le salon. Une immobilité d’insecte à l’affût. Il pouvait rester là des heures à essayer de surprendre je ne sais quoi, le mouvement qui dévoilerait un morceau de ma peau, peut-être. Il ne serait pas déçu, tiens! Mais ma peau, on me l’avait déjà assez repassée comme ça, il n’y avait plus rien à voir, le spectacle était terminé. Rideau! Il pouvait bien se tirer sur les yeux! En fait, c’était une course d’endurance. Une course à l’immobilité. Il n’a jamais gagné. Crapaud il était, crapaud il resterait. Pas de risque qu’il se transforme en prince charmant, celui-là. Une belle au bois dormant comme moi, il pouvait toujours essayer de la réveiller!

Oui je sais, j’aurais pu en profiter et retrouver quelques petits plaisirs. Il était là tout pantelant, chétif, une petite chose. Ma chose. J’aurais pu en faire ma marionnette, comme Bonose avait fait de moi la sienne. J’aurais pu. Mais je n’avais pas envie. Je n’avais plus envie. Finalement je n’avais pas à me plaindre, je n’avais plus envie de rien. C’est de la philosophie à pas cher du kilo, mais ça tient au corps. J’avais déjà presque tout ce qu’il fallait pour faire un vieux sage, la peau rêche, les cheveux blancs, quelques poils de barbe et le désir éteint comme un volcan d’Auvergne. Oui, mais il me manquait quand même quelque chose. Il me manque toujours, d’ailleurs, ce détail, mais maintenant c’est un peu tard, il ne poussera plus. Quoi donc? Un petit bout de viande entre les cuisses, tiens. Est-ce que tu as déjà entendu parler d’une vieille sage? Un vieux décati, oui, c’en est un, de vieux sage, un vieux mou qui ne bande plus, oui, c’en est un autre. Mais une? Aucune chance. Ça n’existe pas, ce mot-là n’a pas de féminin. Et voilà. Moi je ne suis qu’une vieille peau, une vioque aigrie, un dépôt jaunâtre laissé par des années de frustration sur cette table de cuisine où je passe la moitié de ma vie. Il n’y a pas plus de vieille sage que de beurre en broche.

Alors l’initiation du morveux, à d’autres. D’ailleurs il avait deux mains, non? À en juger par les traînées de colle que je trouvais régulièrement dans ses draps le matin, il devait bien s’en servir, de ses mains. Une constante, chez les hommes de la famille. Bonose, ça l’a pris avant même qu’on arrive ici. Son plaisir il l’a toujours pris des yeux et des mains. Fouetteur, cogneur, mateur à s’en user les rétines, tant qu’on veut. Mais côté quéquette, calme plat. Repos éternel. Finalement, il n’a jamais bandé que pour moi. Un père exemplaire, dans le fond. Tout pour sa petite fille. C’est vrai aussi que s’il en avait battu une autre autant que moi, il aurait fini en taule. Ça avait du bon, la famille. Pour lui surtout. Il aurait collé sa main au cul d’une adolescente bien mûre, lorgné sous la jupe d’une femme du monde ou montré sa zigounette à une femme de ministre, on lui aurait lâché les chiens. Mais pas trop courageux, il était. Alors qu’en ne sortant pas de la famille, rien à craindre. Il pouvait aussi bien me pisser dans la bouche, m’enfoncer des courgettes pas épluchées dans le cul ou me faire sauter par un bouledogue, ça ne risquait pas d’émouvoir le voisinage. Il avait de la classe, Bonose. Un homme si digne. Un veuf si courageux. Et qui aime autant les enfants! Et les animaux!

C’est peut-être pour ça qu’il a déménagé, après la disparition de Zatska. Il fallait changer de voisinage. Un honnête rentier qui prend soin de sa fille, c’est présentable jusqu’au jour où la fille commence à ballonner. Là, ça fait désordre. Alors, des kilomètres et des kilomètres. Et des déménagements. Et au bout, cette triste baraque, dans une triste rue, avec de tristes voisins. Un couple de plus ou de moins, avec un gamin en bas âge, ça n’intéresse personne. Qu’il ait bien vingt-cinq ans de plus qu’elle, ça ne change rien. Un soupçon d’admiration ou d’envie, peut-être. Eh, encore vert, le pépé! Elle, en revanche, ce n’est pas le même refrain. Ça doit être une fieffée salope pour se taper un vieux qui pourrait être son père. S’ils savaient! Oh, s’ils savaient, dans le fond, ça changerait quoi? Mon histoire, elle n’a rien d’extraordinaire. C’est une réédition, du déjà-vu. Foutez vos enfants dans un placard, laissez-les mariner dans le noir et sortez-les dix ou quinze ans plus tard, ça vous vaudra tout au plus un entrefilet dans les faits divers. S’il n’y a pas la coupe du monde à la télé au même moment.

Et puis, de quoi il aurait eu à se plaindre, Félix? Il avait tout ce qu’il fallait à n’importe quel primate pour être heureux. Des patates et du sommeil. Ça fait des millions d’années que l’humanité s’en sort avec moins que ça. Il aurait pu avoir pire, comme vie. Je ne l’ai jamais envoyé à la mine, ni gratter dans les décharges, ni piquer à la machine dans un sous-sol qui pue le moisi, pour fabriquer des fausses Lacoste. Je ne lui ai jamais vendu la rondelle à des touristes pas assez friqués pour aller jusqu’à Bangkok, je ne l’ai pas abandonné dans la jungle. Au contraire. Un confort domestique à toute épreuve. Je ne lui ai même jamais rien demandé. Il avait parfaitement le droit de rester assis là toute la journée, sans lever un doigt, sans ouvrir la bouche. Le bonheur familial... Et ce crétin a laissé tomber ça d’un seul coup, pour une errance inutile, pour une solitude encore plus grande. Mon Dieu que ça doit être dur, quand on n’a plus personne à haïr...

L’un après l’autre, ils sont partis. Zatska, Félix... Il ne reste que Bonose, l’éléphant enraciné, le cachalot échoué sur la plage, qui commence à sentir. Le dernier des dinosaures, dont j’attends patiemment l’extinction. Seule héritière légitime, n’oublie pas ça, mon gros. Tiens, je vais peut-être me remettre à vivre. Sans enthousiasme, d’accord, mais avec méthode. Seulement voilà, il est coriace, le vieux. Non seulement il n’en finit pas de crever sous ses trois tonnes de graisse rance, mais il trouve encore le moyen d’imaginer des combines.

Enfin, il croit que. Mes petites lettres ont produit leur effet, on dirait. Le vieux a peur, il tremble dans son lard, il appelle à l’aide. Il ne va pas être déçu, tiens! Trop fauché pour se payer un détective, ou trop farci de honte pour laisser ses petites affaires sortir de la famille. Il a fait le choix qui s’imposait. À farce minable, réponse minable. Je connais mon Bonose jusqu’aux tréfonds du gros intestin. Il va me pondre une ultime magouille avant de tirer sa révérence. Il ne peut plus lâcher les chiens, il n’en a plus, alors il va me lâcher son digne rejeton, Félix, le roquet édenté et galeux. Et même, il veut que ce soit moi qui aille le chercher. Bien volontiers. Ça va me distraire. C’est trop drôle...

Il n’est pas allé bien loin, Félix. Ce n’était pas la peine de faire tout ce foin, de nous faire la grande scène de la liberté retrouvée, pour échouer à deux pas de là, pour moisir dans une chambre de bonne comme un gueux. Bah! Et pourtant. En ce qui le concerne, au moins, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je veux dire que de toute façon, il n’avait rien d’autre à espérer. C’est comme ça. La merde, elle te colle au cul. Tu peux toujours essayer de te torcher, tout ce que tu fais c’est de t’en tartiner partout. C’est comme ça toujours et partout, ça n’a pas changé, ça ne changera pas. On peut toujours rêver, oui, ça c’est possible, mais vaut mieux ne pas trop courir après ses rêves. Si jamais tu réussissais à les attraper, si tu la voyais une seule fois pour de vrai, la gueule de tes rêves, tu regretterais de ne pas être resté chez toi. La vie rêvée? Le meilleur moyen de ne pas être déçu, c’est encore de ne pas y aller voir, il disait, Malheur. Il avait raison. Les coups de trique ont le même goût de l’autre côté de la rue. Alors arrête un peu de courir, va te coucher. Il y a plus de compensations dans le sommeil que dans le tour du monde.

Quel trou à rat, ici! Ça pue. Ça pue les pieds, ça pue les croûtes de fromage, ça pue la sueur. Et je me suis tapé six étages pour le débucher, ce sconse! Misère! Quand il a ouvert la porte, j’ai eu l’impression de me retrouver devant un placard oublié, ouvert par hasard après des années. Une haleine de fosse sceptique. Aucun mal à le reconnaître, pourtant. Même allure, même dégaine. Les yeux un peu plus chassieux, peut-être, quelques poils blancs sales, des pattes d’oie mal récurées au coin des yeux... Mais l’ensemble est bien là, confit dans l’éternité de la bêtise.

Je ne dirais pas qu’il a l’air étonné, en me voyant. Ahuri, plutôt. Je ne veux pourtant pas croire qu’il m’a oubliée. On n’oublie pas sa mère, non? Si? On oublie les morts, peut-être, parce qu’ils ne reviennent pas, mais moi je suis encore vivante, ne vous déplaise. Je suis vivante et je l’emmerde, mon fils chéri. Oh oui, il est beau, le chéri! Comment, je ne l’aime pas! Est-ce qu’on aime ses ulcères et ses points noirs? Tu n’as jamais eu de calculs dans les rognons, toi, tu ne t’es jamais fait déchiqueter le ventre par un caillou qui voulait sortir, tu ne l’as jamais pissée, la gravelle? Et si oui, tu en as fait quoi, après, tu l’as fait monter sur une bague en or, tu l’as mise sur ta cheminée sous une cloche de verre, ou dans un coffre à la banque? En ce qui me concerne, non. Je ne suis pas une huître, moi. Quand tu m’enfourres une saleté dans les muqueuses, je ne te ressors pas une perle. Je l’expulse, le caillou, moi, ou la glaire, ou quoi que ce soit, un légume bouilli, un salsifis, un poireau sans le vert, tellement insipide, tellement mou qu’une bonne sœur, elle n’en voudrait même pas!

Cela dit, il pourrait me dire bonjour et me faire entrer, cette face de rat. Ce n’est pas que je brûle d’y entrer, dans sa bauge, mais je ne vais tout de même pas rester là sur le palier comme un marchand de savonnettes. Une fois à l’intérieur, d’ailleurs, je préfère rester debout. Quand on voit l’état du mobilier, on comprend tout de suite que les visiteurs, il n’en reçoit pas tous les jours. Chaises dépareillées, couverture miteuse sur un lit jamais fait, et je ne vais pas vérifier la couleur des draps... Tout le reste est bancal, poussiéreux, sale. Des crottes de nez en file indienne sur les montants des chaises, des taches de sauce, de boue, de sperme, il doit se branler sans même avoir un mouchoir sous la main!... Non, décidément, je reste debout.

Pas encore réveillé, le Félix. Il n’a toujours pas ouvert la bouche. Tant mieux. Il n’a rien à dire. C’est moi qui suis venue pour parler. Enfin, parler, je m’entends. Lui faire la commission de la part de Bonose. Que c’est une question de jours, et qu’il ferait bien d’aller lui présenter ses condoléances en personne avant qu’il soit obligé de me les faire à moi. Voilà. C’est fait. Mission accomplie. Je peux m’en aller.

Et puis non. Maintenant, il se réveille. Il veut des précisions, des détails, comme un quelconque fouille-merde. Quoi encore? Il veut faire un article de presse, publier une nécrologie? Il ne veut plus me laisser partir, à présent. Je ne vais quand même pas lui raconter la vie de famille. Le vieux s’en fera un plaisir, il n’a qu’à y aller. Les causeries, familiales ou mondaines, très peu pour moi. J’ai toujours eu horreur de la palabre. Et qu’est-ce qu’on pourrait bien avoir à se dire, d’ailleurs? L’art de la conversation? L’homme ne se parle qu’à lui-même, toujours. Si on a l’impression de dialogue, quelquefois, c’est que rien ne ressemble autant à un individu qu’un autre individu. Le jour où le monde aura compris ça, il fermera peut-être enfin sa gueule et on pourra respirer un peu. En attendant, j’en suis réduite à attendre qu’il ait fini de poser ses questions, que j’aie fini de ne pas y répondre, et qu’il me laisse sortir de son galetas.







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